‹ Gazette du bon ton (volume 3)Chapitre 9 sur 43 · AMATEUR D'AIGLES ET DE LYS HÉRALDIQUES · texte numérisé non relu

AMATEUR D'AIGLES ET DE LYS HÉRALDIQUES

•/o/t/«/o/^/cy 'AI eu l'agrément, mon cher enrichi, de vous connaître

»/ •/ •• •/ o/^y Par un marquis de carte de visite, dans le néant d'un

•/^•/•f»/»>«' Palace qui déshonore de sa façade germanique le

• /•/^Af»/»/V paysage bleu d'un ciel et d'une mer très latins. Notre

N^T^Éf^^tN *V première rencontre m'a donné le désir de ne jamais

V»V •NA'NAA» vous revoir. Te vous ai revu et vous m'avez charmé par

X#\*\ •\.«\«\»\ la naïveté et la pudeur qui sont sous le vernis glacé

de votre fortune.

Le porche, les cheminées, les clefs de voûte du château que vous

avez acheté portent les armes de l'illustre famille d'Apchier, qui sont " d'or,

au château sommé de trou tours de gueules, maçonné, ajouré et coulure de

sable; La tour du milieu plus élevée et accostée de deux hallebardes d'azur".

Vous avez eu le goût de ne pas effacer les signatures du passé, de respecter ces blasons qui font, malgré tout, malgré vous, de votre actuelle propriété, l'éternel bien des grands féodaux qui furent les cadets de la maison de Châteauneuf-Randon. On vous a félicité pour cette réserve. Mais vous avez tout gâté par un zèle extrême. Quand j'ai dîné à Paris, chez vous, mon regard s'est porté sur la lourde argenterie du meilleur style : toutes les pièces sont ornées d'un écu timbré de la couronne de marquis. Vous avez fait graver sur vos plats, vos fourchettes, vos surtouts, les armes de votre château, celles des d'Apchier. Vous exagérez, mon cher enrichi. Mais les dieux vous sont favorables. Vous ne serez pas poursuivi. La maison d'Apchier est éteinte. Ceux qui en portent le nom sont des bourgeois de petite espèce. S'ils s'avisaient de vous persécuter, leurs supercheries seraient dévoilées. Ils se montreraient coupables. Vous resteriez ridicule, ce qui est plus grave.

L'or a son droit divin comme les autres royautés, sa raison d'être comme les autres puissances. La royauté de l'or risque de finir comme la royauté de France sous le couperet de la guillotine, mais pas encore. Il faut savoir attendre. La puissance des fleurs de lys d'or a duré neuf siècles. Le règne de l'or sans fleurs durera bien un siècle, le temps de vous mettre dans le cercueil de bois précieux, à poignées ciselées où vous attendrez la clémence ou la justice du Maître. En attendant, votre élégance sera de ne pas aimer la politique, de ne pas chercher les succès faciles des comices électoraux, de ne pas aimer les décorations qui se portent mal dans le civil depuis qu'elles ont retrouvé l'éclat des services militaires.

Votre ambition est de ^ recevoir, d'être reçu, d'ap-

partenir à la Société. Vous ^SWC^Ïi voulez entrer dans l'aris-

tocratie. Vous y réussirez J8E BON avec de la prudence, de la

patience,delasou ^^ ;®SB^ plesse dans l'or-

gueil. Vous par tB&jÊfo^ÊÊ i™>- J^flffl™ viendrez à être

l'ornement neuf *a9ÏÏËg '^Sfik d'un monde

surané, si vous ne MkWr X x!^l ^^<pî)s->V HÛr prenez pas les

petits moyens. N'ajoutez pas à votre nom celui de votre terre. C'est tout à fait démodé. Cela ne trompe plus les serviteurs, cela n'éblouit pas les caissiers de magasins qui ont l'ennui d'écrire deux noms au lieu d'un sur les factures.

Si vous tenez à vous parer d'un titre, prenez-le tout d'un coup énorme, audacieux. N'hésitez pas : soyez duc.

Mais ce moyen grossier, cette violence, ne sont pas votre fait. Vous pouvez entrer dans la bonne société avec plus d'honneur. Apprenez ce

que les autres enrichis ignorent l'histoire, et vous serez respecté, parce

que vous serez craint. Je parle de l'héraldique, science qui n'est pas vaine, pour qui veut en tirer la leçon de la vie. Votre conseiller d'art vous a fait acheter l'autre jour pour votre galerie un chef-d'œuvre — un tableau de Toulouse-Lautrec qui est au sommet de l'art par la simplicité des procédés, par la grandeur de l'effet. Vous avez dit une sottise :

— C'est beau, mais quel drôle de nom pour un peintre 1 Or, ce nom est un des plus vieux de France. L'artiste de génie dont vous avez la plus étonnante toile a mené l'existence d'un pauvre être sans honneurs et sans argent. Mais il appartenait de nom et de sang à cette aristocratie qui pardonne tout à ses fils, excepté le talent, et qui revendique ses maréchaux mais ne reconnaît pas ses artistes, quand il plaît à Dieu de mettre l'éclair du génie sur les émaux du vieil écu. Ce Toulouse-Lautrec sans sou ni maille, dont vous trouvez le nom " drôle ", portait tout simplement les armes de ses aïeux croisés " écarte léej aux premier et quatrième, degueuleé a la croix vidée, cléchée et pommelée d'or, qui est de Toulouse ; aux deuxième et troisième de gueules au lion d'or, qui est de Lautrec ". Et par prédestination, les tenants de son écu <^g> étaient deux génies ailés, à

la tête flammée d'or. C'est À0Ë& JKfet ainsi, mon cher enrichi,

qu'on peut être peintre, *Ht&Ê£££s£ËP pauvre et grand seigneur.

L'étude de apprendra l'his parvenus, et vous rentrer dans le

l'héraldique vous toire des vieux ferez parfois néant, d'un seul

mot bien placé, les très-haut titrés qui oublient leurs origines ou leurs alliances. Voyez, mon cher enrichi, les La Rochefoucauld. Ils sortent des sires de Lusignan, qui ont donné des rois à Jérusalem. Vous pouvez, avec une érudition précise, indiquer vingt alliances de cette maison modèle, qui sont prises dans la bourgeoisie. Une fille du vicomte de La Rochefoucauld, duc de Doudeauville, vient de mettre le comble aux honneurs de sa race en épousant ce jeune héros de la guerre et peut-être de la paix, qui est prince de Bourbon- Parme et qui a fait son devoir de Bourbon dans les armées alliées, sans prendre inquiétude de son alliance fraternelle avec l'empereur d'Autriche, marié à Zita de Bourbon. Les lyà d'or éur champ d'azur, s'accollent à l'écu " burelé d 'argent et d'azur de dix pleceé à trou chevroiu de gueulea brochant, Le premier écimé". Et dans le même moment vous voyez que la maison de Bourbon fait une mésalliance, qui fermera au petit-fils futur de Robert de Bourbon, duc de Parme, les portes de l'ordre de Malte : Mlle de La Rochefoucauld est la fille d'un Radziwill. Les Radzivill passent égaux aux Rois ; leurs armes sont posées sur l'aigle même de cette Pologne, qui ressuscite dans le douloureux enfantement d'une gloire nouvelle. Le prince Constantin Radzivill, grandpère de la mariée, est le modèle des grands seigneurs, courtois à l'extrême. Mais la grand'mère, la princesse Radzivill, femme de cœur et de tête, était MUo Louise Blanc. C'est ainsi que les lys d'or de saint Louis sont "blanchis". Les parvenus n'entrent pas toujours dans la noblesse par alliances. Ils y allaient tout seuls au temps de la monarchie et, parfois, à pas de géants. Apprenez l'histoire de Colbert : vous saurez et vous direz que ce ministre, si grand, fut petit en cela qu'il voulut cacher sous une généalogie fausse, sous un harnais d'emprunt, l'origine très humble de sa fortune : la

en vain toutes les couleuvres du commerce ancestral.

mon cher enrichi : n'essayez votre père le maçon. On pointe. Ramassez-la, fièrement dans votre la moindre envie de sives de la maison dont

boutique d'un marchand rémois. Il mit d'azur de ses armes sur l'enseigne

Méditez cet exemple, pas de cacher la truelle de vous blesserait de sa dorez-la et mettez-la écusson, si vous avez créer les armes inoffen vous êtes l'ancêtre.

Jean de BONNEFON.

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