‹ Gazette du bon ton (volume 3)Chapitre 19 sur 43 · SUR UN VÊTEMENT INUTILE · texte numérisé non relu

SUR UN VÊTEMENT INUTILE

OUS m'envoyez de fort jolis dessins de Benito, mon cher ami : il vous faut, dites-vous, cinquante lignes pour les expliquer. Comment répondre à votre confiance? Il s'agit de robes, et de bien charmantes : que ne me demandez-vous plutôt la moindre chronique sur l'immortalité de l'âme ! Voilà un sujet!, mais des robes, et des robes d'intérieur encore... On ne sait rien de plus futile, de plus inutile. — Vous protestez? un mot de plus et je vous enferme dans un syllogisme.

Les plus jolies robes d'intérieur, on ne les garde pas longtemps : si la dame est mieux que la robe, elle l'enlève. Et si la robe est mieux que la dame, elle craint de l'user et l'enferme dans un placard, par économie. Car de deux choses l'une : une femme reçoit, ou ne reçoit pas. Si elle ne reçoit pas,

qu'a-t-elle à faire d'une robe d'intérieur? Si elle

reçoit, c'est plusieurs personnes. Va-t-elle paraître

en déshabillé ? Pourquoi pas vêtue de

pilou, et les cheveux en bigoudis ? —

Mais si sa porte reste condamnée à

tout le monde et ne s'entrebâille que pour

un seul — elle sera vite toute nue. Vous

le voyez, mon cher ami, la robe d'intérieur

est superflue. Benito n'y a pas songé.

Il n'a pas non plus songé à ceci : que 'est toujours les femmes beaucoup qui us jolies robes d'intérieur. A

moins d'une personne raffinée qui a besoin d'un vêtement particulier pour s'amuser avec son chien ; d'un autre pour faire des bulles dans l'eau avec une paille ; d'un

troisième pour servir le thé;

d'un quatrième pour sortir du bain; d'un cinquième pour se faire peindre; d'un sixième pour fumer et dessiner des ronds dans l'air avec sa fumée...

Tout cela n'est pas bien sérieux : la Russie agonise, le change baisse et la Seine monte ;

l'horizon est noir. Les dames,

direz-vous, s'en soucient peu : la grande affaire est de séduire, à leur avis. Plaisent-elles moins dans la jupe-culotte ou sous la crinoline? — Le vrai voluptueux prend du plaisir à s'égarer. C'est la recherche qu'il préfère, et, comme à la chasse, non le gibier, mais sa poursuite. Nous voulons des dessous savants, beaucoup de rubans, de nœuds compliqués, des labyrinthes de dentelles. Les lingeries modernes qui passeraient dans une bague, et qu'on écarte en soufflant dessus, elles déçoivent. Elles disent oui plus vite que celles qui les portent :

c'est à peine de quoi troubler des collé giens, et il faudrait être r om anti que comme Gautier (ou très pressé) pour conseiller à la plus belle de mettre en guise de costume une simple rose dans ses cheveux.

Pour nous, vieux philosophes réalistes, qui n'aimons pas les femmes inutiles, nous leur demandons qu'elles nous charment. La plus jolie robe ne servira de rien à la plus laide ;

et comme c'est pour un regard que nous entrerions dans le feu, c'est aussi pour la beauté de celle qui le porte que le moindre voile nous sera charmant. Vous pensez sûrement comme moi, mon cher ami. Benito aussi.

Nicolas BONNECHOSE.

P.-S. — Après tout, mon cher Directeur, je n'y entends rien : introduisant en toute chose la logique et le sentiment, qui se contredisent. Les dames n'entrent point dans ces subtilités, et elles n'ont pas tort, puisque leur règle, c'est de plaire. Plus fortes en cela que nous, elles excellent à nous surprendre, et chassée deî partout, c'est en elles que la divine fantaisie trouve son refuge. Ainsi, au plus fort de l'hiver, on les voit paraître à peu près nues lorsqu'elles font grand tralala, et, dans l'intimité, jalousement cacher tout — même à leur plus tendre ami. Laissonsles se vêtir et se dévêtir chez elles ou dehors au gré de leur imagination légère. Puisque c'est afin de nous séduire qu'elles font l'un et l'autre, le mieux n'est-il pas d'en être content ? ivr r>

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