‹ Gazette du bon ton (volume 3)Chapitre 28 sur 43 · ET L · texte numérisé non relu

ET L

TTTn des plus certains avantages de la mode, c'est qu'elle change. Comi) ment ne lui en saurions-nous pas gré, nous autres passéistes résolus, qui dans notre soif d'éternel n'avons de goût que pour ce qui s'écoule et chérissons si désespérément ce qui ne saurait demeurer î Les robes de nos amies sont ainsi. Celles que portaient aux environs de 1890 les dames aujourd'hui chenues à qui nos pères dans leur beau temps faisaient la cour nous donnent à sourire, à cause de leurs manches à gigot et de leurs tournures désuètes...

Patientez encore un peu : leur souvenir nous ravira bientôt. Et pour vous, Madame, il en ira aussi de même. Quelque rêveur, un jour, s'attendrira sur vos paniers — quand vos vendanges seront faites. Ainsi les belles du Deuxième Empire commencent-elles à nous charmer, par le prestige de l'éloignement : car ne saurait y avoir de demi-mesure à l'égard des dames, et nous ne les aimons que de loin — ou tout fait près.

Que de fantômes nous ont ainsi fait battre le cœur, à l'âge du rêve et de la poésie 1 Ces mon regret qui vous nommai alors, belle

Cassandre et vous, charmantes amoureuses, Thisbé, Ophélia, Marianne Alcaforado ; c'est vous, philosophe Ninon, et vous, Madame de Chevreuse, qui fuyiez habillée en homme, et toi Manon, et toi Julie, et vous Lespinasse que l'amour fait mourir; c'est vous encore, ô noble Madame Roland. . . Combien d'autres encore, héroïnes imaginaires ou réelles, dont le sein a frémi sous le péplum, sous la dentelle ou le linon, et qui, chastes ou impudiques, heureuses ou désespérées, abandonnées ou triomphantes, avez vécu et n'êtes plus !

La mode moderne est charmante : chaque jour elle ressuscite ces ombres légères, et, par la couleur d'un ruban, ranime les temps abolis. Un instinct juste et prévoyant, qui dort à demi au cœur des femmes, leur fait trouver bien -à propos l'allusion qui flatte un ami de l'Histoire. Rappelez-vous comment en 191 5 nos amies patriotes nous incitaient si gentiment à l'héroïsme, d'une simple cocarde au chapeau! Sous le moindre insigne tricolore, leurs mâles toques de fourrure avaient l'air de bonnets à poil. De vraies petites sans -culottes avec cela. S'il leur

arrivait d'avoir à se rendre, c'était en braves et au cri de : Vive la Nation ! Or grâce à elles nous vainquîmes. Mais elles ne se sont pas laissé démobiliser et elles ont même ajouté une jupe à leur cocarde, une de ces'jupes péquinées aux trois couleurs qui, sous le tricorne, vous ont une fort bonne allure " Patrie en danger " et n'est besoin de gratter très profond chez les dames : on trouve tout de suite le volontaire. La merveilleuse aussi ; et cela tombe bien, car on n'a jamais été plus Directoire qu'en ce temps-ci : Barras est roi, la mère Angot donne le ton, et les jolies filles vont pieds nus comme Mrac Tallien. Il ne nous manque plus que les assignats. Mais ça va venir.

Cette continuelle évocation du passé serait peut-être vite monotone, s'il s'agissait

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d'une reconstitution minutieuse et savante. Nos Parisiennes ont plus de goût :

elles n'aiment pas la mascarade et se bornent à piquer ainsi dans leurs ajustements un rappel de temps, comme les peintres font des rappels de ton dans leurs tableaux.

Sans parti pris, au gré du hasard et de la fantaisie. Et c'est charmant. — Ah! c'est que nous l'avons acquis, depuis une trentaine d'années, le sentiment de l'Histoire, qui laissait nos futiles pères si indifférents I Avouons qu'elles ont bien raison, nos ingénieuses compagnes, de nous varier l'existence de la sorte : le matin, vous avez mené Théroigne de Méricourt au Bois, mais c'est avec Bernerette ou Sylvie que vous déjeunez. Le thé, vous le prendrez avec Shéhérazade et Nausicaa, et dans son demipanier, tendrement pressée contre vous, c'est Camargo ou Mademoiselle de Romans que le soir, au bal, d'un corte habile, vous vous évertuerez à faire passer de la valse -hésitation au tango-certitude. . .

Nous, cependant, sous le triste habit noir, et mornes dans nos mises exemptes de faste et de fantaisie, remercions ces fées bienfaisantes dont l'imagination sait, pour le plaisir de nos yeux, colorer la vie monotone. Le domaine de l'irréel leur appartient :

l'espace, la durée n'y exercent pas leurs pesantes lois, et le seul caprice y

gouverne, à la confusion de la chronologie. Telles sont

les continuelles fêtes parées que nous vaut la mode. Ne

vous frappez pas si la raison en est choquée. On n'en

cherche pas dans une volière toute remplie d'oiseaux

bigarrés, tirés des cinq parties du monde, et qui dans un

charivari de^ramages et de chatoiements font miroiter les

mille nuances dont leurs plumes sont

revêtues, pour l'agrément et la fierté de

l'oiseleur.

Emile HENRIOT.

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Les se maquillent, JtiJLI.es ont raison,

car

si le bon ton jadis l'ordonnait, si plus tard il l'interdisait, aujourd'hui il le recommande presque. Liberté, égalité.

Toutes les femmes de toutes les conditions se fardent et elles ont joliment raison,

puisque le fard les embellit. Elles ne se donnent même plus la

peine de dissimuler. Regardez-les, au dancing entre un tango

et un fox-trott, au restaurant

à la fin du repas... La belle

prend la petite glace et se

regarde sévèrement, passe la

houpette sur son nez, le bâton

de rouge sur ses lèvres, un

doigt mouillé sur ses cils et

d'un index précis consolide

une mouche de velours ; personne n y

attention puisque chaque table voit)

même mar

C'est l'i il est charmant. Les femmes veulent être la plus belle et elles ont bien raison. Le résultat ne répond pas toujours à leurs

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