‹ Gazette du bon ton (volume 3)Chapitre 8 sur 43 · LE RETOUR A LA TERRE · texte numérisé non relu

LE RETOUR A LA TERRE

I" E retour à la terre correspond à un goût académique et périodique qui s'empare de temps à autres de la société élégante.

Lassées des emprunts exotiques , les femmes font voir un subit amour de la nature en arborant des toilettes villageoises ravissantes de simplicité. Du temps d'une reine sensible et amie de la poésie champêtre,

elles partageaient, de leurs belles mains, r\ les rudes travaux de la campagne dans une ferme modèle appelée Trianon. Elles adoraient la nature; mais elles redoutaient l'humidité de l'air nommée jerein, l'ardeur du soleil à midi,

et, le soir, la piqûre incommodante des

moustiques.

Les hommes, plus mâles, montrent leur grand souci des questions agraires (comme ils disent) en soutenant, à la députation, une politique nettement agricole. Pour eux, les campagnes sont surtout électorales.

Les paysans, de leur côté, font preuve d'un attachement indé-

fectible (style républicain) à leur sol en faisant venir, pour nous, les pommes de terre à trente sous le kilo et le beurre à quarante francs. Mais iù n aiment paé La campagne. Leur culture, purement agricole et nullement littéraire, ignore Jean- Jacques Rousseau, George Sand et M. Marcel Proust. Cela vient de ce qu'ils n'ont connu la poésie des champs qu'au grand soleil, et non à l'ombre des jeune filles en fleurs.

Les jeunes paysannes, faute de pouvoir suivre les conférences

des Annales, n'ont pas la moindre idée de la charmante simplicité de leurs costumes. Il ne se fait pas un beau dimanche qu'elles n'en profitent, au contraire, pour se montrer à la messe et à la promenade en chapeaux à plumes, en robes bleu électrique garnies d'empiècements mignards et démodés, gantées et munies d'un petit sac en cuir tout carton, acheté à la sous-préfecture sinon à la foire.

C'est décourageant, et preuve, une fois de plus, que tout va mal et que rien n'est, ici-bas, à la place qu'il faudrait. La poésie rurale est cultivée uniquement à la ville, alors

que les

paysans,

eux, ne

rêvent

que du cinéma. Mais les élégantes pourraient, de ce fait même, tirer, pour leurs modes, de piquantes indications : Les villageoises s'habillent maintenant en citadines ; pourquoi celles-ci ne s'habilleraient-elles pas, à leur tour, en villageoises ?

Elles seraient, ainsi, absolument adorables. Jamais, d'autre part, les ajustements rustiques n'auraient été ni mieux ni plus galamment portés.

Que l'on regarde, ici, d'heureuses

idées de costumes empruntées à nos campagnes : des blouses montagnardes élégamment appropriées, des vestes courtes et des gilets ouverts ; et, plus particulièrement gracieux, des corsages et des jupes, ajustés et froncées, qui viennent en droite ligne de ces Bigoudènes, rustiques habitantes de la Bretagne agricole, comme en témoigne, ci-dessus, un charmant frontispice. Les poètes, et, plus spécialement cher à mon cœur, l'exquis Gérard de Nerval, auteur de Sylvie, roman délicieux, ont tellement chanté et vanté les charmes de l'idylle villageoise... Des détails, de menus inconvénients arrêtaient, durant nos campagnes, sur le chemin de l'expérience, les plus délicats d'entre nous. C'est donc seulement lorsque les Parisiennes s'habilleront à la paysanne, qu'il nous sera donné de connaître les douceurs de l'amour au village.

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