‹ Gazette du bon ton (volume 4)Chapitre 23 sur 41 · ÉGAREMENTS DE LA PASSION · texte numérisé non relu

ÉGAREMENTS DE LA PASSION

TTn enfant, né des amours d'Hermès et d'Aphrodite, fut nourri par les ^ Nymphes dans les antres de l'Ida. Il était facile de reconnaître à ses traits les auteurs de ses jours. C'est d'eux qu'il tira son nom. A son troisième lustre, il quitta les montagnes qui l'avaient vu naître; et, loin de l'Ida où il fut élevé, il se plut à errer dans des lieux inconnus et à visiter des fleuves nouveaux; sa curiosité allégeait ses fatigues. Il parcourut aussi les villes de la Lycie et celles de la Carie qui l'avoisine. Il y trouva un lac dont le cristal laissait voir le sol au fond des eaux. Là, point de plantes marécageuses, ni d'algues stériles, ni de joncs aigus : l'onde en est limpide. Ce lac est bordé de gazon frais et d'herbes toujours vertes. Une Nymphe l'habite. Inhabile à la chasse, elle n'est accoutumée ni à tendre l'arc, ni à suivre un cerf k^à. course. Seule parmi

les Naïades, elle n'est point connue de l'agile Diane. On raconte que ses compagnes lui disaient souvent : «Salmacis, prends le javelot et le carquois, et mêle à tes loisirs le rude exercice de la chasse». Elle dédaigne le javelot et le carquois, et ne se soucie point de mêler à ses loisirs le rude exercice de la chasse. Tantôt elle baigne dans l'onde pure son corps gracieux ; tantôt, avec le buis du Cytore, elle démêle ses cheveux en consultant le miroir des eaux sur ses atours. Quelquefois, couverte d'un voile diaphane, elle repose sur un lit de feuilles ou de gazon. Souvent elle cueille des fleurs. Peut-être en cueillait- elle aussi lorsqu'elle vit le jeune berger. En le voyant, elle désira de le posséder.

Avant de s'approcher de lui, malgré toute son impatience, elle soigne sa parure, l'examine d'un air coquet, et compose son visage de manière à paraître belle. « Enfant, lui dit-elle, tu mérites d'être pris pour un dieu. Si tu es un dieu, tu peux être l'Amour. Si tu es un mortel, heureux ceux qui t'ont donné le jour! heureux est ton frère, heureuse est ta sœur, si tu en as une; heureuse est la nourrice qui t'offrit son sein ; plus heureuse encore et plus puissante celle qui est ta compagne, ou pour qui tu allumeras le flambeau d'hyménée 1 Si tu l'as choisie, accorde-moi pourtant un bonheur furtif. Si ton choix n'est pas fait, puissé-je le fixer et partager ta couche?» A ces mots, la rougeur couvre les traits du jeune berger, qui ne connaît pas encore l'amour, et lui donne une grâce nouvelle ! Telle est la couleur des fruits exposés au soleil, celle de l'ivoire empourpré, ou l'éclat vermeil de la lune, lorsque l'airain sonore l'appelle en vain sur la terre. La Nymphe veut au moins obtenir un de ces baisers qu'une sœur reçoit de son frère. Déjà elle allait saisir le cou d'albâtre d'Hermaphrodite : «Cesse, ou je fuis, dit-il, et je te laisse seule en ces lieux. » Salmacis tremble : «Etranger, sois libre et maître de cet asile», répond-elle ; et elle feint de se retirer. Mais, sans détourner de lui ses regards, elle se cache dans un bosquet et s'y tient à genoux. L'enfant, avec la légèreté de son âge, persuadé que personne ne l'observe dans cette solitude, va et revient, baigne dans l'eau transparente la plante de ses pieds et les plonge jusqu'aux talons. Bientôt, séduit par la douce température de l'onde, il dépouille le fin tissu qui enveloppe son corps délicat.

Salmacis tombe en extase devant les charmes qui la frappent et brûle d'une flamme qui étincelle dans ses yeux. Ainsi se réfléchit dans un miroir le disque brillant du soleil. A peine, dans son impatience, peut-elle voir différer son bonheur. Elle veut l'embrasser : elle ne maîtrise plus son délire. Hermaphrodite lui donne un coup léger et se précipite dans l'onde. Ses bras, qu'il agite tour à tour, brillent à travers le cristal des eaux, comme une statue

d'ivoire ou des lis éblouissants sous le verre diaphane. «Je triomphe! Il est à moi ! » s'écrie la Naïade. A l'instant elle rejette ses vêtements, s'élance au milieu des flots, saisit Hermaphrodite qui résiste, et, malgré ses efforts, lui ravit des baisers. Ses mains jouent autour de sa poitrine, qu'il cherche en vain à lui dérober : elle l'enchaîne dans ses bras. Il a beau lutter pour se soustraire à ses embrassements, elle l'étreint comme le serpent enlace la tète et les pieds du roi des oiseaux qui l'emporte au haut des airs, et replie sa queue autour de ses ailes étendues. Tel le lierre embrasse le tronc d'un peuplier ; tel encore le polype saisit au fond de l'onde son ennemi, et l'enveloppe tout entier dans ses flexibles lacets. Le petit-fils d'Atlas résiste et refuse à la Nymphe le bonheur qu'elle attend. Elle le presse, et, dans la plus vive étreinte, suspendue à son cou, elle s'écrie : « Tu résistes en vain, cruel, tu ne m'échapperas pas! Dieux, ordonnez que jamais rien ne le sépare de moi, ni ne me sépare de lui ! » Sa prière est exaucée. Leurs corps s'unissent et se confondent. Ainsi deux rameaux croissent sous la même écorce et grandissent ensemble. Hermaphrodite et la Nymphe, étroitement embrassés, ne sont plus deux corps distincts. Ils ont une double forme ; mais on ne peut les ranger ni parmi les femmes ni parmi les hommes.

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