ADAM OU LA BONNE VOLONTÉ
LE Paradis terrestre était situé entre le Tigre et l'Euphrate dans un lieu enchanteur où se trouvaient réunis pêle-mêle tous les animaux de la création; aussi vous pensez quel vacarme! A dix kilomètres de là on était déjà obligé de se boucher les oreilles et le nez aussi.
C'est au milieu de cette confusion qu'arriva Adam. « C'est vous qui êtes le vice-roi, lui dirent les animaux. Eh bien, vous savez, ici c'est la République. Chacun s'arrange comme il veut, se couche, se lève à sa guise. Pas de travail, pas de loi. On grimpe aux arbres; on siffle les airs à la mode. Durant toute la sainte journée on ne fait que s'amuser: les uns, ceux qui ont des ailes, à voleter de-ci et de-là; les autres, les fauves par exemple, à se couler et faufiler à l'abri du1 soleil sous cinquante mètres d'épaisseur de verdures interposées entre l'humide terre et le ciel des forêts-vierges où se balance, suspendu par la queue, le macaque, et semble, rigide comme du bois, dans chaque arbre une branche supplémentaire, le serpent. »
«Vous faites ce que vous voulez» dit Adam, d'un ton sec. Mais dans son
cœur quelque chose originairement opposé au désordre et amoureux de la hiérarchie s'insurgeait. «Puisque cela marche comme ça» essayait de le raisonner Eve en coulant, frais collier, autour du cou de son mari, ses bras caressants «cesse de te créer du souci. Faisons comme eux, amusons-nous. Cette nature si belle invite au plaisir, à l'oubli. Si nous faisions une partie de cache-cache... C'est toi qui t'y colle !»
Et la mignonne créature, s'envolant, de s'aller cacher derrière un gros magnolia.
Adam songeait.
— Avec tout cela, où allons-nous coucher? C'est infesté de serpents partout. Mais en coupant de grosses branches bien droites qu'on entrelacerait en croisillon de bâtons plus petits entre lesquels on tresserait ensuite, branches et feuilles tordues ensemble, une espèce de cloison... n'est-ce pas ainsi qu'on a toujours opéré pour construire les habitations des bois?
Le travail était créé. Pendant ce temps, Eve se promenait dans le jardin terrestre, liait connaissance avec tout le monde, invitait celle-ci et celui-là à venir passer l'après-midi sous le toit laborieusement construit par Adam. Puis il y eut des disputes amenées par de misérables commérages. Qui avait dit que l'Ours était un ours, la Grue une grue? — Eve jurait que ce n'était pas elle. Elle pleura tout ce qu'elle savait. Adam, bouleversé, essayait de la consoler. — Non ! Elle ne voulait plus voir personne. Elle se consacrerait à son intérieur, à son mari. On verrait bien.
Ces bonnes résolutions duraient trois jours. Puis il y eut cette histoire de fruit, vous savez bien... quand l'ange, par cette nuit d'orage (le premier qui eût épouvanté la création) vint leur intimer l'ordre de partir...
— Pas tant de bruit, lui dit Adam en pâlissant de colère. On s'en va. Je ne t'abandonnerai pas, petite créature aux longs cheveux et à la peau plus douce que la mienne, que Dieu m'a donnée sans doute pour que ce qui arrive arrive, et que soit créée la vie, ce que sans la douleur elle ne serait pas.
Et c'est alors que les végétations autour d'eux subitement perdirent ce caractère enchanté qu'elles avaient ; et ce ne fut plus Je Paradis terrestre mais la Terre, la Terre triste et charmante avec son labeur, son vaste champ d'expériences pour l'industrie des hommes, ses horizons où mourait chaque jour encore un soir.
Eve était devenue tout autre. Ce n'était plus la poupée blonde qui se promenait dans l'Eden. Elle s'était mise à travailler. Et lorsque, le soir, silencieux tous les deux et fatigués, elle posait sa main rafraîchissante sur la rude main durcie par l'outil d'Adam, cela était peut-être plus doux que leurs amours asiatiques du temps de leur vice-royauté.
Et puis, divin bonheur, Eve connut la joie douloureuse de la maternité. Adam se pencha, rêveur extraordinairement, sur toute l'humanité sortant de lui dans la personne du premier petit enfant.
Puis il y eut le premier deuil, qui ne fut pas causé (douleur pire) parla mort du père... Adam ne mourut que de longues années plus tard; dans un tombeau on descendit celui-là qui avait donné la vie à la famille humaine.
Sa race vaillante, cent fois mise en péril, survécut toujours, s'étendit, peupla la terre. Ce fut un de ses fils qui, lorsqu'on vint dire aux deux mille Grecs de Léonidas que les flèches des deux cent mille Perses, lorsqu'ils tiraient, obscurcissaient le ciel, répondit « Tant mieux, nous combattrons à l'ombre l».
Ce fut, plus tard, un de ses descendants qui dit que, le ciel tombât-il sur la tête des Gaulois, ils le soutiendraient encore du bout de leurs piques.
Marcel Astruc.
UEE
Te ne suis pas né d'un roi et d'une reine, tant s'en faut, et quand je fus appelé à pousser mes premiers vagissements dans cette vallée de larmes, on n'avait pas convoqué la moindre fée à mon berceau. Il en vint une cependant : la fée Averse. Elle posa sur mon front ses mains fraîches et me baptisa copieusement, en marmottant une oraison dont le sens m'échappa, mais qui a laissé dans mes oreilles le souvenir d'une musique sembable à ces soli de petite flûte qu'exécutent sotto voce, dans le calme des salles de bains, certains robinets debussystes.
J'étais dédié à la Pluis, comme un lévite à son Seigneur. Je le suis encore, et c'est la raison pourquoi vous me voyez,
tout le long de l'an, chanter dans les revues, en si bémol, en ut, en la, les mérites de la Pluie et de son cousin le Beau Temps. De la pluie surtout, car il suffit qu'il pleuve pour que je chante ; ou si vous voulez, il suffit que je chante pour qu'il pleuve, ce qui fait un cercle sans fin de pluies, de bruines et d'ondées.
Naturellement, mon sacerdoce m'interdit le port du parapluie. Si l'ombrelle des promenades estivales est une friandise pour mes yeux, à cause des grandes fleurs vives qu'elle pose dans les verdures, le parapluie m'a toujours paru un engin aussi disgracieux qu'encombrant.
Je n'ai jamais su tenir élevé au-dessus de ma tête, comme le font certaines gens de qui la virtuosité me déconcerte, cette manière de champignon noir. Les rares fois où je m'y suis efforcé, la bourrasque retourna incontinent l'appareil, que je dus
abandonner au fil du ruisseau.
Je suis bien enchanté d'apprendre enfin que cette burlesque machine est aujourd'hui proscrite par le goût comme elle l'était déjà par le bon sens.
On aime la pluie ou on ne l'aime pas. Si vous ne l'aimez pas, restez chez vous ou ne sortez que dans votre auto. Si vous l'aimez, qu'avez-vous à faire de cet instrument de vaudeville, survivance du siècle de Louis-Philippe, dérisoire parodie des coupoles blindées dont les ingénieurs coiffent leurs fortifications. Qu'on s'abrite contre les bombes ou les obus, j'y donne les mains; mais se protéger de la pluie, quel non- sens ! La pluie n'est pas une ennemie. G'est la plus fidèle des maîtresses.
Parfois même on serait tenté de la trouver presque...
collante.
Ah! n'auriez- vous pas aimé vivre au temps du
déluge? " De la pluie avant toute chose", soupirait le Verlaine du temps,
Et pour cela préfère L'imper. . .
aussi bien vous n'auriez pas manqué de revêtir l'un de ces grands imperméables comme on en porte aujourd'hui, gandourahs riffaines, manteaux kabyles ou capes Richelieu, qui semblent taillés à même l'averse et où l'on ne fait qu'un avec la pluie délicieuse. Et vous vous abandonneriez aux bras mouillés de mon amie. Respirez-la, plongez vos mains dans ses cheveux doux . Elle a l'odeur de l'inconnu, de la mer où dansent des Korrigans, des routes luisantes et bleues comme des lames, et des forêts un peu moisies. Elle dit les hululements des sirènes sur les canaux, la fièvre pascalienne des marais salants, la plate monotonie des polders. Elle est tout imprégnée de pleurs, de mensonges, d'amours lassés qui s'étirent, de promesses fausses et de baisers qui s'achèvent en bâillements. Qui veut de la rage et des grincements de dents?
Qui veut de la tristesse, de la belle tristesse toute fraîche et qui palpite encore?
Choisissez, Mesdames, la Pluie en apporte plein ses filets. Quel régal pour nos cœurs pourris de romantisme.
Georges-Armand Masson