UN CHRONIQUEUR D'AUTREFOIS
/Connaissez -vous les quais, Madame? "Mais naturellement", vous me ^-/ répondrez. " Je suis en pays de connaissance quand je fais une petite balade parisienne, n'importe où". Bon. La prochaine fois que vous traverserez le pont des Arts, rive droite, examinez bien le contenu des vitrines. Mettez-le à l'étude, et vous ne vous en repentirez pas. Comme le redoutable Colline, vous y trouverez quelques bouquins amusants et instructifs — combinaison assez rare.
L'autre jour j'y ai trouvé un véritable trésor, un petit mémoire par le capitaine Gronow, un officier anglais qui vivait (et brillait) pendant les premiers trois quarts du dernier siècle. De plus, étant un homme d'un goût parfait et recherché, il habitait Paris de temps en temps. Dans son RecolleclionA and Anecdotes il instruit les Parisiens de notre époque, et toujours d'une façon charmante.
Au moment où Louis XVIII monta sur le trône, l' officier-littérateur était à Paris pour la première fois... " Le Bois de Boulogne", écrit-il,
"n'était qu'un marécage; les jardins des Tuileries manquaient de fleurs... Le pavé était abominable; mais on voyait les jolis pieds des Parisiennes partout... Les jupes étaient merveilleusement courtes ; les grands chapeaux cachaient la figure"... Ayant jeté ce coup d'œil, le Capitaine dirigea ses pas vers le Café Anglais. Voulez-vous savoir, ô gourmets, qu'est-ce qu'il goûta le plus ? Un potage, un poisson, un oeefjteak, des pommes frites et un petit vin rouge. Le prix? Deux francs — une bagatelle.
"Aux Orfèvres du Palais -Royal", raconte l'admirable ofiîcier de la Garde anglaise, "on achetait, pour sa déeooe d 'occasion, de la bijouterie... La crème de la crème de la société masculine parlait presque exclusivement des femmes"... Aujourd'hui on parle de ces anges terrestres.
ALLIANCE AMOUREUSE-SCHOLASTIQUE Plus tard, l'aristocratie anglaise savourait Paris. Les lordà apportaient leur four-in-hand, et les Parisiens raffolaient de ce nouveau sport. Les Ladies anglaises se dépêchaient de s'habiller à la mode française, et, grâce aux soins des galants Parisiens, elles apprenaient la langue du pays — alliance amoureuse-scholastique. En effet, les égards de ces instructeurs pour leurs pupilles étaient la fondation de "l'entente" d'aujourd'hui.
Cet agréable historien parle des Parisiens belliqueux qui aimaient se battre en duel. Par exemple, il y avait un
marquis qui ne pouvait pas
DXJM. OU MAFQUÎS E
résister au combat à mort, et surtout après le dîner... "J'ai envie de tuer quelqu'un", disait-il, " je vais chercher un antagoniste !... " Un jour, au théâtre de la Porte-Saint-Martin, il se trouva vis-à-vis d'un jeune gentilhomme, élève de l'Ecole Polytechnique. Le marquis fit des observations offensantes; l'écolier militaire fit sauter son épée du fourreau ; et les deux adversaires se fendaient et ripostaient. Eclairés par la lanterne du théâtre, l'arme du marquis transperça le cœur du pauvre petit, qui n'avait que dix-neuf ans. Les duellistes qui respectaient les convenances se donnaient rendez-vous chez Tortoni, ou au Café Foy, Palais-Royal.
"Deux originaux voulaient se rendre la satisfaction à la pointe de la lance". Se mettant à cheval, les antagonistes s'avançaient au galop, les lances bien visées. L'un était blessé ; l'autre tombait à terre — mort d'une seule poussée. Survie du moyen -âge...