AJUSTEMENTS POUR LES SPORTS D'HIVER
QUELQUES Parisiennes ont découvert les sports de neige. Déjà elles allaient, cliaque année, à Davos, à Saint- Moritz, à Grindelwald, contempler le tableau inattendu des sommets endormis sous leur parure d'hiver. Mais à peine osaient-elles se risquer hors de leurs zibelines pour imiter les audacieuses Anglaises, les Allemandes intrépides qui, en simple chandail et en jupe courte, s'envolaient, les skis au pieds, sur les longues pentes blanches . . . Mais voici que nous possédons des stations françaises : la Savoie lutte avec l'Engadine, les Vosges combattent les vallées Oberlandaises, et Paris s'émeut. Dès que Paris s'en mêle, vous comprenez que tout change ... Les grands couturiers ont déclaré que les sports d'hiver pouvaient être à la mode. Alors, on va se ruer vers Chamonix ou le Revard, on va inaugurer des robes nouvelles, des maillots étourdissants et des coiffures adorables. On s'est demandé ingénument si le ski était un sport « pour les femmes ». Puisqu'il est prétexte à toilettes, il ne saurait y avoir de doute.
Remarquez -le, aucun exercice n'est plus gracieux que celui-ci. Et comme le sweater blanc révèle exactement la
poitrine harmonieuse et la taille flexible, comme la jupe enfantine ne cache point la jambe musclée et la cheville délicate, aucun costume n'est plus plaisant. Et quelle séduction se dégage des attitudes! Les reins se cambrent pendant la glissade, et les chutes mêmes ont leur charme. Le tapis immaculé qui couvre les champs disparus et unit les forêts poudrées aux cimes glaciaires, atténue les chocs. Sur le soi et dans l'espace, nulle poussière ne vient ternir la blancheur du col souple et les gros gants tricotés. Aussi bien, l'humidité n'existe pas dans ces parages évocateurs des Contes d'Andersen, et le froid sec qu'un soleil ardent détruit n'altère point les jolis visages.
Il se dégage des décors une joie vive, saine, communicative, et nos Parisiennes, en luge, en bob, en ski, ont l'aspect d'écolières espiègles.
La tenue de la skieuse n'est véritablement élégante que dans le cadre qui lui convient. Quand la Parisienne essaiera dans sa chambre coquette ou dans son boudoir encombré de bibelots, les souliers à forte semelle, elle éprouvera quelque inquiétude. Là-bas, au contraire, ces chaussures carrées ajoutent au chic, lui
prêtent l'originalité d'un travestissement. (Et rien de plus aimable que la villageoise de comédie ou la hollandaise d'opérette chaussée de sabots.) La jupe, je l'ai dit, doit être courte et ne pas dépasser les genoux. Le maillot cintré descend presque au bas de cette jupe. Pas de corset surtout, pas d'armature, pas de baleines, ni de lacets serrés. L'esthétique d'un corps se révèle aussi simplement que sur les plages. Celles qui redoutent l'abandon des supercheries ne doivent pas devenir des skieuses. — Elle le deviendront toutes.
Il y a aussi — grave problème! — la couleur du costume. L'an dernier le rouge et le vert ont fait fureur. Les teintes vives prennent sur la neige une valeur singulière. J'ai vu aussi des jupes rayées noir et rouge, ou quadrillées, vert sur blanc. Mais le blanc domine.
La flanelle blanche, la laine blanche. Et les chapeaux seuls ont provoqué des inventions délicieuses. Il y a le bonnet
simple, enfoncé jusqu'au front,
un bonnet de grosse laine
pelucheuse avec ou sans pompon, qui se rabat sur les
oreilles ou sur les épaules et,
laissant un espace pour le
nez, les yeux et la bouche, se transforme en passemontagne; il y a des capelines comme en portent les babies, capelines de velours
aux tons crus, bordées de fourrures et nouées sous le cou par un gros nœud de soie; il y a les chapes pointues et
celles dont le bout semblable aux voiles qui terminaient les hennins des châtelaines moyenâgeuses se replie autour de la gorge comme un foulard ou comme une écharpe.
Le jupon est prohibé : la culotte de soie on de jersey le remplace.
Les gants sont épais, serrés au poignet par un élastique, ou remontant jusqu'au coude.
Mesdames, ne prenez pas des skis trop longs. Vous devez pouvoir aisément en toucher la pointe lorsque vous les dressez près de vous. Et, maintenant, équipées, costumées, gracieuses, alertes et sveltes, courez, glissez sur la poussière blanche, sur de minces lattes de bois, sur les traîneaux primitifs, goûtez sans effort le délire de la vitesse, gagnez les cols glacés d'où la vue s'étend sur un monde magique , et lancez-vous hardiment vers les abîmes ouatés, dans l'air vif et transparent, dans le silence et la lumière.
Il y a, dans les grands centres hivernaux, deux types distincts de sportsmen : celui qui sait s'habiller et celui qui pratique les exercices de plein air: le ski, le bobsleigh, le skeleton. Le premier est très répandu; il fréquente la pâtisserie à cinq heures et bavarde avec les dames. Comme il porte des chandails merveilleusement adaptés à sa taille et dont les revers, au cou et aux poignets, changent de couleur suivant la teinte du ciel ou des nuages, il est fort consulté par les profanes. C'est l'arbitre des élégances sportives. Il vous indiquera le jour où vous devrez avoir un col ouvert avec négligence ou replié avec coquetterie, il n'hésitera pas sur la forme du pantalon boufïant ni sur la longueur des bandes molletières. Pour la coiffure, il n'a pas son pareil et, si vous l'imitez, vous enfouirez vos oreilles sous une casquette norvégienne ou sous un bonnet de laine, suivant que la bise sera indulgente ou vive. Il n'aime pas beaucoup le ski dont la pratique exige des efforts (disgracieux, pense-t-il), il méprise le bob, jeu de butor, mais il affectionne la luge raisonnable, et on le voit quelquefois traîner derrière soi, au bout d'une ficelle, ce
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petit traîneau-bijou. Il se rend souvent à la patinoire, chausse ses patins mais les munit d'un engin qui les maintient en équilibre, puis prend le thé et fume des cigarettes blondes en regardant évoluer les virtuoses.
Le vrai skieur possède une élégance spéciale et qui dégage, si je puis dire, de la puissance. On sent que chaque partie du costume, soigneusement choisie, a son utilité. Les bottes Laupar ou Begsom sont faites pour s'adapter aux attaches du ski, les hautes bottes de laine, ou les moufles montantes le préserveront de la neige et du froid. S'il revient quelque soir avec la peau brûlée, le passe-montagne descendu jusqu'au menton, la culotte de loden marquée de bosses à l'endroit des genoux et le tour des yeux cerné de blanc par les lunettes, c'est qu'il a parcouru dans la journée les plaines poudreuses interminables et touché quelque glacier pour pénétrer jusqu'au cœur d'un monde magique. A l'heure de ce retour, l'élégant sportsman est en smoking dans le hall de l'hôtel. C'est à peine s'il tourne la tête pour regarder passer son rival — et sourire.
Georges Casella.
LA MODE ET LE BON TON
Il y a dans la maigreur une indécence qui la rend charmante » , a écrit Beaudelaire, et nous pensons si bien ainsi aujourd'hui, que lorsque nos arrière-petits-enfants loin de nous, verront
Se pencher les défuntes années Sur les balcons du ciel en robes surannées,
elles leur paraîtront si délicieusement menues et mièvres, nos robes d'à présent, qu'on les croira robes de poupées bien plus encore que de femmes, parce que depuis la chlamyde de Chrysis jamais on n'employa si peu de voile pour couvrir le corps d'une femme et que, de plus, cette femme, épouse ou amante de l'homme de 1913, ne saurait être que diaphane et souple jusqu'à l'invraisemblance.
j\ue de science, par exemple, pour marcher avec grâce dans ce vêtement de forme florentine en velours noir et profusion de putois, dont s'enveloppe la fine madame Gentien à l'heure du thé. Et son petit chapeau campé sur l'œil par des grosses perles invraisemblables, quelle sûreté de soi il faut avoir pour le porter sous la gifle d'une lumière crue ! Mais les femmes sont toujours sûres d'elles, ce qui, pour l'observateur, est un divertissement charmant :
sur une vingtaine, quatre à peine ont réussi, mais ne s'en doutent même pas et promènent à nos yeux divertis des élégances inattendues.
lOorter ce qui est à la mode... quelle audace ! Combien peu de femmes doivent l'oser? Ce qui est mieux, c'est de porter toutes les modes, c'est-à-dire celle qui
va à cette fine et mièvre Gisèle aux mouvement lents, à la démarche hésitante; c'est encore ce qui va à la longue et souple Ninette dont le regard sombre paraît encore plus sombre sous la draperie de ses cheveux, faite, semble-t-il, de satin noir. Et Suzanne, si petite et si blonde, coiffée haut, pourrait- elle, sans erreur, s'enveloppper du manteau traînant à mille plis de toge, dont se drape l'étrange et énigmatique Diane?
Tpn vous habillant pour vous, rien que pour vous, vous aurez cette étrange attirance qui fit de Sarah en sa jeunesse le triomphe de l'élégance et de la grâce, que nous avons retrouvée ensuite dans des femmes telles que la comtesse Greffulhe, la marquise de Dion, M me Henri Letellier, la jeune princesse de Brancovan, la marquise Casati, la duchesse de Chaulnes, M me Charles Max et d'autres encore que nous admirons tous.
7V/T e d'Hinnisdal, croisée ces jours-ci, était si personnelle et si peu loul le monde, coiffée de sa toque blanche dont les aigrettes disposées en jets d'eau couleur d'or mettaient un rayonnement de lumière autour de sa silhouette très persane; elle aussi est de ces femmes qui recherchent le couturier fantaisiste et le joaillier artiste .
TFVfficilement je crois, nous nous déshabituerons des bandelettes et des enroulements asiatiques et égyptiens qu'affectionne une autre grande prêtresse de l'élégance : la marquise de Brantes.
Quelques autres femmes, d'un modernisme assez curieux puisqu'il puise dans le "suranné", donnent une note d'élégance différente et typique, comme M œe Marghiloman, dont la robe "Tissot* portée cette semaine à une représentation de "l'Habit Vert" ne pouvait passer inaperçue, faite d'un tissu noir, mat et profond, savante coquetterie d'un effet certain pour l'éclat des épaules et du teint.
¥3 lus traditionnelle, mais dans une note qui va à sa beauté calme, Lady Yvelin Guiness s'est montrée un de ces derniers soirs dans un enroulement de velours rubis tout uni, qui avait un charme passé de mode plein de saveur. Elle est de celles qui portent aux oreilles les longues boucles de brillants effleurant les épaules, et cela lui va parce qu'elle a un cou flexible et long comme la comtesse Etienne de Beaumont qui depuis longtemps a repris à la Castiglione cette mode typique.
¥ 'Egypte et le Japon influent surtout pour la forme de nos robes du soir actuellement, mais qui sait si vers la fin de l'hiver, certaine robe à volants, robe d'ingénue faite de soie pâle et piquée de nœuds de velours noir, ne tentera pas notre goût, enfin las d'étrangetés ?... Et le mantelet de 1875 pourrait bien réapparaître plein d'abandon charmant sur des tailles plus souples que celles d'alors...
Avec le mantelet, le sauh-en-barque qui se laisse pressentir déjà dans la veste créée cette semaine même, vous verrez... En tout cas toujours nos pieds menus ressembleront à des oiseaux des îles, le jour comme le soir, et ce sera adorable sous
l'écourté de plus en plus accentué des jupes, qui consacreront au souvenir de la traîne, une manière de petite loque de soie ou de drap comme oubliée dans la coupe et tramant à terre...
¥ 'impertinence exquise de nos coiffures actuelles persistera longtemps encore.
Nos chapeaux continueront de dégager ainsi tout un côté de la figure auquel l'autre côté semble bouder, dissimulé sous ses bords tombants à l'excès. Celui-ci, de chapeau, ne craignez pas de le porter, il est infiniment seyant, quelles que soient les étapes que vous traversiez, parce qu'il dissimule si bien la mélancolie du sourire! Les femmes l'aiment tant, qu'il semble avoir gagné du terrain depuis un an, et que même en belles toilettes elles s'en parent, fait de brillante soie ou de breishwantz fusant d'aigrettes ; elles ont pour lui toutes les tendresses, oubliant leurs amours d'antan, le grand chapeau 1 Fi, qu'il est laid et désuet, ce grand couvre-chef tendu de velours et empanaché, qui nous fait sourire lorsqu'il passe. Aujourd'hui notre manchon sera très gros et notre sac petit; notre mouchoir très grand; nous ne porterons plus de col, ô cela jamais ; nos voiles seront à dessins et très enveloppants à moins que nous n'en ayons pas du tout pour laisser mieux voir un teint chaud, coloré comme celui de Dalila auquel prétendent les plus coquettes. Des langueurs et des vapeurs, nous en ignorerons jusqu'au nom, comme de l'amour peut-être aussi, si suivant l'opinion d'Ovide : « Toute femme qui aime doit être pâle, c'est la seule couleur qui lui convienne. »