LA VISITE IMPREVUE
pOMME il passait devant la porte ouverte de mon
jardin, il s'arrêta. Le vieux cheval qu'il tenait par la
bride en fit de même et l'antique carriole oscilla sur ses
roues branlantes... Je n'étais guère étonné; on voit tant
d'étranges véhicules et de si singulières
gens sur cette route qui longe la Brenta!
Venise n'est pas loin et Venise attire
bien des étrangers. Celui-là était un
bizarre bonhomme, long et maigre, et il
ressemblait à un pantin démantibulé.
D'où venait-il? Sans doute il était las,
car il jetait un regard d'envie sur mon
jardin, sur ses belles perspectives, au
fond desquelles se dressait ma villa avec
son portique à colonnes, sa façade peinte
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et ses cheminées en hottes, à la vénitienne. Le pauvre diable, il aurait bien voulu se reposer sous mes ombrages, et son cheval était certainement du même avis !
J'allais appeler pour que l'on donnât à l'homme une fiasque de vin et au cheval une botte de loin, quand l'inconnu me salua familièrement. Puis, il éclata de rire et me cria :
— Eh quoi, signore Ascanio, vous ne me reconnaissez donc point? Il est vrai qu'il y a bien longtemps que nous ne nous sommes vus. A cette époque, vous étiez jeune et moi aussi. Vous ne vous souvenez pas de moi, et cependant j'étais moucheur de chandelles au théâtre San Samuele que vous fréquentiez assidûment. Vous étiez fou de théâtre. Vous siffliez ou vous applaudissiez à outrance, et le tragique et le comique, et le chant et la musique! Vous
étiez héroïque avec le héros, misérable avec la victime, et toujours du parti de l'amoureux. Je vous vois encore, signore Ascanio, sous le tricorne et la baûta, vous démenant comme un démon!
Il rit de nouveau et continua :
— Mais ce que vous préfériez à tout, en bon Vénitien, c'étaient les masques, les chers masques, les éternels masques, et vous aviez raison, sur mon salut! Ne sontils pas des signes parlants? Ah! les beaux masques! Ils n'ont qu'à se montrer pour qu'on les sache tout entiers! Toute la vie s'exprime en eux. Ils en sont la caricature et l'arabesque. Ils sont tous les hommes. Ils sont le paresseux et le gourmand, le lâche et l'orgueilleux, le fanfaron et le rusé. Ils sont Brighella, Pantalon, Trufïaldin ou Tartaglia. Et ils sont aussi la jeunesse et l'amour, Mezzettin et Colombine, et le blanc visage de Pierrot vaut le noir museau d'Arlequin!
Il s'était rapproché de la grille et me parlait à travers les barreaux :
— Allons, soyez franc, ne les regrettez-vous pas quelquefois, les beaux masques de la Comédie? Ah! je sais bien que vous êtes un sage et que vous vivez maintenant à l'écart du monde. Vous avez fermé votre porte aux passants de la route, mais, quand vous vous promenez dans vos bosquets n'entendez-vous jamais dans l'écho le flonflon des
violons et le pincement des guitares?... N'avezvous jamais envie de les revoir, les masques d'autrefois?
Il avait repris la bride de son vieux cheval et, d'un geste, désignait sa carriole fermée de rideaux de serge :
— Voyons, signore Ascanio, laissez-moi entrer chez vous. Vous me donnerez quelques tonneaux, des vieilles planches et quelques bouts de chandelles et je vous montrerai Pantalon et Brighella, Trufïaldin et Tartaglia, et Arlequin! Tenez, l'occasion est bonne, profitez-en, je les ai là, dans ma voiture, non pas comme vous les admiriez jadis, mais réduits à la mesure du souvenir, minuscules et rapetisses. Ah! seigneur Ascanio, les laisserez-vous donc partir, sans leur dire un dernier adieu!
Il avait tiré le rideau et tous les beaux masques étaient bien là, pendus à une tringle. Ils s'alignaient, côte à côte, en leurs costumes funambulesques, mais leurs attitudes étaient si tristes, si disloquées, si piteuses, leurs pauvres mines de pantins étaient si lugubres que je me sentis envie de pleurer et que je fis signe au montreur de marionnettes de passer son chemin en lui lançant un sequin d'or qu'il ramassa avec un rire ironique. Et comme il se baissait, je vis, à son dos, sous la souquenille en loques, le moignon de deux grandes ailes déplumées.
Henri de RÉGNIER.