‹ Gazette du bon ton (volume 5)Chapitre 26 sur 41 · OUP LE MASQUE ET LE DOMINO · texte numérisé non relu

OUP LE MASQUE ET LE DOMINO

TQARURE de bal masqué, sauf conduit de carnaval, le loup et le domino gardent l'incognito de celles qui ne se risqueraient pas à visage découvert. A leur abri, on ose parler et répondre, on intrigue, on jouit du plaisir d'être une mystérieuse inconnue. Manteau de satin, masque de velours noir, livrée de l'amour timide et hardi, comment en êtes vous venus à jouer un tel rôle?

Pour le domino l'aventure est surprenante. Carie domino, à l'origine, est un manteau ecclésiastique, que dis-je? un vêtement de chœur. Il se portait l'hiver pour garder du froid qui tombe des hautes voûtes. Et il s'est changé par la suite des temps en deux formes bien distinctes : le camail qui est resté ecclésiastique, et le domino qui s'est un peu laïcisé. Il

n'est que les gens pieux pour

devenir badins. Le domino

n'est entré dans le monde que

pour aller au bal. Il a gardé de

sa première austérité une aversion décidée pour les ornements. Il n'en porte point, et quand il est resté noir, il a encore quelque chose de la discrétion de son premier état. Mais trop souvent, il a changé jusqu'à sa couleur. Il est devenu rose pâle, ce qui n'est pas une couleur liturgique; et quand il devient pourpre, ce n'est pas, comme l'Église le prescrit, pour célébrer l'office des confesseurs.

Le masque a une origine beaucoup plus reculée et non moins singulière.

Il est aussi ancien que le monde. Mais chez les primitifs, il n'a pas pour dessein de cacher la personnalité. Pour des sauvages qui vont nus, il est bien superflu de dérober les traits du visage. Et pourtant, dans tous les musées ethnographiques, on voit de ces masques océaniens, où les yeux, figurés par des blancs coquillages ont une vigueur sinistre dans un teint coloré. Si l'on se déguise ainsi c'est pour se rendre plus terrible.

Ainsi ce visage de carton que les enfants mettent au carnaval nous vient de l'antiquité, et son caractère rituel n'est pas douteux. Mais en traversant la suite des âges, il a un peu changé de destination. Car s'il épouvantait les esprits, il avait aussi le mérite de dissimuler les traits, et de préserver le

teint. C'est pour ces deux raisons que non seulement il a survécu, mais qu'il est, à certaines époques, entré dans l'usage de la vie courante. En France, il semble qu'il soit venu d'Italie, ramené par les vainqueurs de Fornoue et d'Agnadel. Les guerres ont des conséquences auxquelles les conquérants ne songent point. Nous n'avons conquis ni le Milanais, ni les Deux- Sicile s, mais nous avons rapporté l'habitude de porter le masque. Et cette habitude a duré chez nous quand elle avait déjà cessé dans la péninsule. Montaigne à Rome s'étonnait de ne plus le voir aux Italiennes quand toutes les Françaises le portaient. Vers 1690, Brantôme constate qu'il est en usage chez nous depuis un siècle. Comme il servait à la fois la coquetterie et l'esprit d'intrigue, on ne sortit plus que masqué. Les contemporains de Henri III ne se montraient pas autrement; et ils tenaient le masque par un fil d'archal passé entre les dents. Les pouvoirs publics s'alarmèrent et l'interdirent, du moins aux roturiers. Mais la mode se moque des édits, et ne meurt que de sa belle mort. Celle-là arriva sous Louis XIII.

Le loup est proprement le masque vénitien. Il se portait avec barbes de dentelles en haut et en bas. Il a persisté à L^t

Venise dans tout le xvm e siècle, pour une raison fort simple. Il était la parure obligée du carnaval, et le carnaval, dans cette heureuse cité, durait six mois de l'année. Les praticiens allaient masqués au Conseil, le nonce du pape, sous le masque, était arrêté par un homme qui lui demandait à genoux sa bénédiction. Le S/or ma.scbera entrait partout, et cet heureux incognito servait même aux diplomates. J.-J. Rousseau, secrétaire de l'ambassadeur de Venise, pénétrait masqué chez Giustiniani pour lui réclamer un chanteur de l'Opéra. En France, le masque ne dura guère qu'au théâtre.

Les Droits de l'homme et du citoyen parurent incompatibles avec la mascarade ; mais sitôt la tragédie révolutionnaire terminée, la mode revint de se couvrir le visage pour se divertir. C'est en 1799 que pour la première fois des masques furent fabriqués à Paris.

Nous sommes devenus sérieux. Le faux-nez est abandonné au peuple et aux enfants. Le loup et le domino ont à peu près disparu avec les bals masqués. Nous n'essayons plus d'inspirer de la terreur aux esprits, nous renonçons aux vêtements ecclésiastiques pour aller au bal. Nous sommes de très vieilles gens. Nous savons que notre figure même est un masque, et qui suffit à nous importuner.

Henry BlDOU.

ip\ans la source des fées est venu se mirer Le Petit Chaperon Rouge.

On a raconté bien des histoires, et, naturellement, bien des histoires fausses, sur le compte du Petit Chaperon Rouge.

La Vérité c'est qu'il n'y a jamais eu de loup. La vérité, c'est que Le Petit Chaperon Rouge partit, un beau matin, avec un marmiton de son père, pâtissier, comme chacun sait, dans la plaine de Montrouge. Pour les voisins, le boucher, la mercière, et plus particulièrement pour l'épicier de Montrouge, cette mauvaise langue, on tenta d'accréditer la légende du loup, et de la mère grand. Infortunée mère grand!... En vérité, je vous le répète, c'est qu'en effet le marmiton, jeune gredin, graine d'apache, assassina la grand'mère, afin de lui prendre son argent, et de s'enfuir, avec cet argent et Le Petit Chaperon Rouge, vers les Amériques...

iVLais Le Petit Chaperon Rouge, après ce coup, à jamais dégoûtée du marmiton refusa de partir vers les Amériques. Le marmiton assassin lui faisait horreur, et elle le laissa partir seul, — d'abord parce qu'il lui faisait horreur, ainsi que j'ai dit et qu'il se comprend de reste, — et puis aussi, il faut bien le dire, et cela se comprend également, parce qu'elle avait rencontré dans la forêt le Fils du Roi.

Car les fils de Roi chassent toujours dans la forêt à point nommé pour que les jolies filles les rencontrent. Et le Fils du Roi avait invité tout de suite Le Petit Chaperon Rouge à venir le retrouver dans le palais du Roi son père.

Mais Le Petit Chaperon Rouge a songé que le pâtissier de JMontrouge avait dû donner son signalement à la police du palais, et que la police du palais, si aveugle et distraite fut-elle, ne pourrait manquer de reconnaître son ajustement notoire et singulièrement son petit chaperon rouge. Est-ce que déjà les grenouilles de la source des fées ne sont pas accourues aussitôt, coassant :

— Tiens, tiens, voilà Le Petit Chaperon Rouge ! . . Car on sait que le rouge attire les grenouilles. Et, dans la source, mirant son image, Le Petit

Chaperon Rouge enviait les chapeaux des fleurs penchées près d'elle, les chapeaux aux mille couleurs, au lieu du rouge insolent et si malencontreusement révélateur de son chaperon.

Une noisette tomba :

— Chaperon, Petit Chaperon, tu seras donc cette noisette!..

te>

Mais, dans le bois, Le Petit Chaperon Rouge pensa que le Marmiton était encore là, le Marmiton grand croqueur de noisettes...

— Chaperon, veux-tu être cet épi de blé?

Mais Le Petit Chaperon Rouge avait une

chevelure noire, dont elle était très fière, et que pour rien au monde elle n'eût consenti à laisser teindre ; et comment, avec des cheveux noirs participer aux moissons blondes?

Sans compter qu'avec le blé se fait la farine, et les galettes avec la farine, et ce n'eût pas été la peine, pour y revenir farine, que Le Chaperon Rouge se donnât tant de mal à éviter la pâtisserie de Montrouge...

— Chaperon, Chaperon, tu seras la Fleur des Pois !

Çà, c'était assez flatteur; être la Fleur des Pois, c'est un compliment; et qui donc, sinon la Fleur des Pois, le Fils du Roi épouserait-il ?. . .

— Mais déjà la guêpe jalouse s'est précipitée sur la Fleur des Pois et la pique affreusement :

— Qui me délivrera de cette piqûre?

— Moi, dit la Flamme, que l'on emploie communément pour détruire les nids de guêpes.

Seulement, il n'est pas beaucoup plus agréable d'être la proie des flammes que des guêpes :

— Qui me délivrera de cette brûlure ?

• — Moi, dit, cette fois, la Source elle-même. Seulement, il arriva au Chaperon Rouge ce qui arrive

aux personnes un peu précautionneuses lorsqu'elles se jettent à l'eau, eau de Seine ou eau de source; pour ne point mouiller ses vêtements, elle les accrocha soigneusement, avec son chaperon, aux roseaux de la berge, — et c'est le moment que le Roi vint à ~^v passer sur cette berge, non plus le fils

du Roi, mais, le Roi son père.

Le Roi ne put donc savoir qu'elle avait un chaperon rouge, puisqu'elle était nue.

Mais parce qu'il l'avait vue nue, et qu'il avait des principes, ce bon Roi estima que c'était luimême, et non pas son fils qui devait épouser, — et il l'épousa en effet, — Le Petit Chaperon Rouge.

Franc-Nohain.

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