‹ Gazette du bon ton (volume 5)Chapitre 38 sur 41 · LES ROBES DE BAKST · texte numérisé non relu

LES ROBES DE BAKST

ip\ ANS les salons et les ateliers d'artistes, dans les maisons de thé et les théâtres, dans les halls des grands hôtels et des paquebots transatlantiques, dans les wagons des trains de luxe, partout, en ce moment, partout Ton ne parle que des robes dessinées par Bakst, réalisées par Mme Paquin et M. Joire.

Mais l'on n'en parle pas de la façon que l'on parle ordinairement de ces sortes de choses : l'on en parle comme de choses vivantes, d'êtres animés. Elles ont, en efîet, chacune, leur vie propre, leur individualité, la vie et l'individualité que leur ont données les deux artistes de l'imagination et des mains de qui elles sont nées à la lumière.

Et puis, elles portent des noms exquis, délicieusement

La manche d'

évocateurs, des noms de déesses et de nymphes. Vous les avez vues, n'est-ce pas?

— Sans doute, sans doute.

— Je les aime toutes. Atalank m'enchante et Ak$om me ravit. L'harmonie de noirs et de blancs rehaussés de rouge à! Atalank, l'harmonie de bleus intenses, de blancs et d'argent d'A/cyone a pour moi un charme irrésistible. Cela est si imprévu, si différent de tout ce qui se fait et de tout ce qui se voit.

— Trop différent peut-être...

— Ah! que non. Je raffolle, moi, dAglaé. Rappelez-vous cette tunique blanche dont le bas est brodé de perles cerise et qui se détaché^ et s'ouvre, retenue à mi-jambe par un gros camée bleu, sur un fourreau noir doublé de satin blanc et liseré de rose... ce corselet en damier bleu et argent serré à la taille par un autre camée plus petit, également bleu.

— Et DeauH/lk/ Toute blanche, en dentelle et satin blancs, la jupe ornée de petits volants de dentelle d'un dessin si original, fraîche vision de printemps dans l'entrebâillement de la jaquette de charmeuse noire qui la complète.

— Et fiïkél Niké! ma chère! Ah! qu'elle porte bien son nom ! Une vraie toilette de Victoire, cette robe de satin rose chair aux manches flottantes et au corsage ornés de larges jours, ceinturée de soie émeraude, sous l'étonnant et fastueux manteau de soie émeraude qui ressemble, avec ses amples draperies et sa riche bordure noire et blanche, au manteau triomphal d'une impératrice d'Asie !

— Oui, oui ! Mais que dire, alors, d'Hébé, de ce péplum bleu charron sur un fond noir...

— Elle me séduit moins et je lui ai préféré infiniment /.y/y où les blancs, les bleus et les verts intenses s'accordent de si étrange et si plaisante manière. . .

— Avez-vous remarqué les bottines blanches d'/.y/y; elles ont des bouts bleus et leur talon est liseré de bleu. D'ailleurs, pour chaque robe Bakst a composé et dessiné les chaussures et la coiffure qui lui conviennent.

— Je dis que tout cela est d'une fantaisie, d'une audace, d'une nouveauté rares et que M.. Bakst est un artiste du plus précieux talent, qui a des idées à en revendre, une imagination du détail presque trop riche, un sens de la couleur exceptionnellement aiguisé et que je comprends et partage l'enthousiasme que provoquent ses créations. Mais je dis aussi que je trouve parfois excessif l'usage que fait M. Bakst des ornements géométriques et

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des couleurs tranchées et que je regrette de le voir parfois se laisser entraîner par son goût du « jamais vu » à des recherches un peu trop étranges, comme les applications d'étoffes ou d'autre matières épaisses et pesantes sur des tissus légers...

Je dis enfin qu'il faut, malgré tout, louer sans réserve la largeur de vue et l'audace d'une maison comme la maison Paquin qui n'a pas hésité à mettre à la disposition d'un artiste de la valeur et de l'originalité de Bakst les trésors de son expérience et la sûreté de sa technique, et que cette étroite collaboration leur fait à tous deux le plus grand honneur, et que le succès de curiosité qui a accueilli cette tentative est parfaitement légitime et doit réjouir tous ceux et toutes celles qui aiment l'art, de quelque façon qu'il se manifeste.

Gabriel M.OUREY.

"Akyoi

jupe.

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