CHAPEAUX ET PETITS THEATRES
E petit théâtre est une invention toute fraîche. La Bodinière fut à la mode il y a une vingtaine d'années. Le théâtre Michel, il y a quelque douze ans, joua "Oui trop embrasse". Mais le théâtre Michel est une arène immense si on le compare aux Capucines. Cette scène de poupée parut dans son temps une merveille. Les loges, d'une couleur d'oranger, sont ornées d'un feston de roses au naturel, et la commère des revues, du bout du pied, ferait aisément choir le lorgnon des premiers spectateurs. Cette disposition donne un vif sentiment d'intimité. Les auteurs l'ont compris et ils n'ont pas hésité, deux fois sur trois, à faire jouer les comédiennes en chemise. Ce costume ne serait pas de mise sur une grande scène. A la Porte Saint-Martin, une académie grelotterait,
mais dans une bonbonnière pimpante comme un boudoir, il semble bien naturel d'ôter son corset.
A mesure que les comédiennes sont moins vêtues, les spectatrices, par un effet inverse sont plus parées. Comparez le misérable public du Théâtre Français à l'assemblée serrée et brillante qui vient applaudir trois petites pièces exécrables devant une petite scène, où des acteur de dixième ordre donnent la réplique à des petites personnes totalement dépourvues de talent. Les gens de peu qui vont voir jouer Le Misanthrope n'ont pas, à eux tous, dix mille francs de perles, et les fameux mardis semblent une assemblée de vieilles parentes de province. Mais parlez-moi d'une belle ineptie dans une petite boîte. Là, toutes les robes sont signées, toutes les étoffes chatoient, toutes les épaules sont nues, toutes les gorges sont poudrées de poudre mauve, et
les bijoux scintillent comme le gîvre sur un jardin.
Cette élégance s'accroît toujours ; le plus récent de ces petits théâtres, le Théâtre Impérial de la rue du Colisée est tout rose. Les fauteuils sont tendus de toile de Jouy blanche et carmin et le rebord des loges couvert de cristal s'éclairant soudain par une lampe cachée, farde d'un feu rose, pareil à celui de la rampe, les joues des spectatrices. Ces spectatrices peuvent-t-elles faire moins que d'être décolletées, parées, jolies et entourées de soupirants.
Seulement, dès qu'une femme se pare, une question se pose. Que mettra- t-elle dans ses cheveux? Peuvent-ils rester sans ornement? La nature ne l'a pas voulu, elle qui a paré la huppe. On a réussi avec peine a obtenir que les femmes viennent au théâtre sans chapeau.
Mais c'est une victoire précaire et sans cesse menacée. La chevelure d'une jolie femme est merveilleusement fertile en parures, toutes petites d'abord et qui s'accroissent, qui
s accroissent. . . Le chapeau supprimé, l'aigrette a poussé à sa place. D'abord, elle était couchée sur l'épaule, peu à peu elle s'est redressée et maintenant, c'est un haut nuage blanc qui s'élève. . . ou bien c'est une toute mince et longue et diabolique plume verte qui danse devant vos yeux comme un méchant esprit. Et sous ces plumes, voici que tout-à-coup pousse à son tour un petit chapeau, si petit, si petit. . . Ce n est qu'une minuscule coiffe plate en soie noire qui couvre un coin des cheveux, qui les aplatit, qui donne de la vue aux spectateurs d'arrière ; et déjà les petits théâtres, miséricordieux parce qu'ils sont élégants, permettent l'entrée de la salle à ces petits chapeaux. Et le petit chapeau à son tour gonflera ; il lui poussera des bords épanouis, un fond haut et creux : la croissance en est toujours imprévue mais certaine. Déjà de certains petits tulles le recouvrent; ils multiplient leurs plis. Je vois dans l'avenir des rideaux entiers se froncer autour des têtes, et ces innocentes fleurettes qu'on y voit, primevères, roses de mai, vont par incitation brusque se changer en grappes, en branches, en buissons, en citrouilles.
Henry BlDOU.
POURT
A ux alentours de 1820, le surintendant des Beaux- Arts,
M. le vicomte Sosthène de La Rochefoucauld — en
l'occurence beaucoup plus Sosthène que La Rochefoucauld
— imagina que la décence exigeait des pantalons des ballerines de l'Opéra qu'ils leur descendissent plus bas que le tutu, jusqu'aux chevilles. Il convient de se remettre en mémoire l'horreur de ce sacrilège,
au moment où — au risque de friser l'outrecuidance — nous nous proposons de traiter ici des dessous.
Le sujet mérite la considération. Il est, en outre, délicat. Rien de plus mobile, de plus variable que les dessous. Il faut qu'ils se plient aux lois de la mode; et c'est très joli, de passer en un tournemain du goût de la robe entravée à celui de la robe à paniers, des robes bouffantes et à queue,
aux robes courtes, voire culottes. Encore
faut-il adapter à ces diverses façons
extérieures de se vêtir des préparations
qui soient logiques et adéquates. Le
dessous, de qui le contenu dépend, doit
être en fonction du dessus; cela va de
soi. Puisque donc le goût du jour est
que les formes apparaissent sous les
souples étoffes qui les recouvrent en les
moulant, le dessous sera, pour l'instant,
d'une consistance légère. Point de ces
jupons indiscrets, dont la soie froufroute
et par son crissement décèle une armature
intime trop volumineuse. Voyez-vous le
jupon à volants de nos grands mères
sous la mince tunique de nos contemporaines les moins majeures? J'entends
qu'on me souffle : la chemise, le pantalon, le jupon doivent pouvoir passer
en entier dans le diamètre d'une bague. Et d'un point. Sous ces étroites lingeries, vous paraissez nue dans votre robe — et vous ne l'êtes pas : c'est là le piquant.
Le pantalon mérite un examen particulier. Je le veux court; et s'il le faut, qu'il s'orne d'un bavolet de dentelles. Mais c'est gentil, ce pantalon qui s'arrête net à la hauteur du genou... Sur sa blancheur, la couleur du bas doit trancher joliment. Sa coupe arrondie, les nœuds qui le serrent, le dessin de ses ornements corrigeront la sécheresse un peu masculine de cet appareil dont il ne faut point médire. Mais de grâce ! Quittez, madame, cette mode ridicule des culottes de soie où vous vous enfermez. N'invoquez pas les courants d'air : nous savons tous que les femmes n'ont jamais froid. Serait-ce alors que vous n'êtes point brave? — A d'autres! La culotte est laide; elle est puritaine; avec elle, Fragonard n'eût jamais peint les Hasards heureux de V Escarpolette . Convenez que c'était dommage...
Autre chose. Répudiez le cache-corset bon pour Tartufe. Remplacez-le par une de ces combinaisons ravissantes qui protège les épaules, couvre à demi la gorge, épouse la taille et tombe à la façon d'une tunique aux mille plis jusqu'aux genoux ; si vous voulez, la tunique peut former culotte, dans sa partie inférieure ;
mais qu'elle bouffe autour des nœuds qui enserrent les cuisses. Et joignez à ces divers retranchements de la pudeur, si j'ose dire, le mystère qui sied — si j'ose encore dire — au sein des seins ; compliquez à souhait le jeu des boutonnières, le lacis des rubans, l'hostilité des agrafes. Ariane goûtait un secret plaisir, j'en suis sûr, à voir s'égarer dans le Labyrinthe celui qu'elle pouvait conduire. Ce plaisir sera le vôtre, lorsque... Mais ceci touche à la psychologie.
Minora canamus...
Délicats linons, batistes légères, toiles arachnéennes, enveloppez les fragiles et secrets charmes que l'on vous confie!
Voilez de vos transparentes gazes les trésors qui vous sont Connus... Nous n'irons pas plus loin : pour le moraliste, les dessous se limitent à eux-mêmes.
Quant au reste, il vous appartient madame, d'y veiller; c'est à vous de remplir la coupe. Ce distique vous l'apprend :
iVjniwlD ^ e ne son * P as ^ es P°* s ' ce nes t pas la faïence, [ ' Cjest ce qu'on met dedans qui fait la différence. . .
Emile Henriot.