‹ Gazette du bon tonChapitre 19 sur 38 · DE VAUDREUIL · texte numérisé non relu

DE VAUDREUIL

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JE ne sais pas pourquoi, Madame, quand je vous parle vous n'entendez plus ce que je vous dis. Oh ! je ne m'en formalise pas, je suis trop bien élevé pour cela, et puis, j'ai une certaine expérience, je n'ignore pas qu'une femme n'écoute que lorsqu'on lui parle d'amour !

Mais, Madame, mes plaisanteries elles-mêmes ne vous amusent plus, rien ne vous amuse, ni d'apprendre des danses de plus en plus désarticulées, ni même de chercher dans des tomes massifs, mais illustrés, quel est le siècle que votre couturier a oublié de piller! Ah! Madame, je commence à comprendre, vous suivez d'un œil languissant une déchirure bleue qui se fait dans le ciel, l'air est doux et bizarre, comme une fille habillée en garçon, et peutêtre qu'en se penchant à la fenêtre, on verrait un

bourgeon, là, un vrai, en toile gommée, se décoller lentement ! Au Jardin des Plantes, les paons font la roue, perdus d'admiration devant eux-mêmes, si beaux qu'ils en deviennent indifférents même à l'indifférence de leurs 'femelles, jqui, modestes et vêtues de bure comme des carmélites, refusent de se laisser éblouir par ces ambassadeurs de la rue de la Paix.

Oui, le printemps sournois s'avance et nous tente insidieusement. On voudrait changer d'existence, voir d'autres gens, avoir des émotions nouvelles. Partir, oui, mais où aller? Kt l'on retourne à sa géographie. Le Midi ? C'est charmant, certes, mais à la longue cette mer trop bleue et ces mimosas vous tournent sur le cœur comme des gâteaux à la crème. L'Italie? On s'y occupe de politique plus encore qu'en France ! La Russie ? C'est peut-être Salente, comme on nous le prêche, mais je préfère un purgatoire ripoliné à un Paradis dans la vermine. La Grèce? Autrefois, on y abattait trop souvent le roi; maintenant, plus assez. Reste l'Espagne...

A ces mots, JMadame, vous sautez sur vos pieds et vous vous écriez en dansant de joie : « Je veux aller en Espagne ! »

Déjà, vous voyez ce pays qui n'a pas changé depuis Don Quichotte, ces chemins en lacet, entre des montagnes

fauves et mal rapiécées, avec, de loin en loin, un Sancho qui suit une mule ou deux, ou, perdu sur un rocher, un vautour qui rêve des tableaux du Greco ; dé; à vous voyez ces arènes si gentiment « opéra - comique », où la musique joue toujours Carmen pour donner un peu de couleur locale au spectacle et où le taureau s'efforce de remplir correctement tout son rôle pendant les vingt-cinq minutes réglementaires qui lui

sont données pour cela ; vous voyez ces cafés, blanchis à la chaux, où une fille déhanchée exécute ces danses que vous avez admirées si souvent à Paris, que vous ne supposiez pas que l'on pût les retrouver ailleurs ; déjà, vous voyez Tolède et ces pentes escarpées contre lesquelles le Tage fait d'autant plus de bruit qu'il roule moins d'eau ; Séville, où l'on défile, dans la rue principale, entre les femelles éblouissantes des gentilshommes, assis derrière les devantures de leurs cercles, les pieds posés sur des barres de cuivre ; vous voyez Grenade, la merveille du monde, comme disent les guides, qui, pour une fois, disent la vérité...

Mais quoi, Madame, votre œil se voile, vous soupirez... Vous hésitez à partir ? — Une tristesse inexprimable passe entre nous, comme dans ces conversations bruyantes, où, soudain, chacun se tait, s'abandonne à une angoisse mystérieuse, pense à une petite amie perdue, à mille douleurs peu communes ... « Le change pa<t<*e. . . »

Edmond Jaloux.

LE DIKI

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