VRES
DV JOVR
"ON ce temps -là, Barras étant roi, les
fournitures aux vivres de l'armée et
l'agiotage ayant gonflé quelques habiles
gens, partis de peu, et les inquiétudes de
la Terreur fait place à un désir universel
de trouver la vie agréable, les dames se
déshabillèrent, et les citoyens, devenus
modérés, se mirent à
courir les rues, en
assommant à
coups de gros
gourdins, plaisamment nommés juges de paix, les passants qui ne pensaient pas comme eux, c'est-à-dire qui ne portaient pas le collet noir sur l'habit gris à dix -huit boutons.
Il paraît que l'époque où nous sommes présente quelque ressemblance avec les temps du Directoire. Du moins, ce sont les moralistes qui le disent. Cela ne prouve peut-être pas grand' chose : mais les couturiers en sont aise, parce qu'ils y tiennent la justification de leur fantaisie. Et les dames n'en sont pas fâchées non plus, parce qu'elles sont toujours
contentes d'avoir une raison valable pour se déguiser.
Elles seront donc, ce printemps qui vient, Merveilleuses, Incroyables, Nymphes, à toute heure du jour et de la nuit. Leurs chapeaux seront des bicornes, des cabriolets. Ellesporteront de grands cols montants, tantôt ceints de cravates noires, tantôt agrémentés de vastes jabots. Elles auront des ilets carrés, à châles pointus, à boutons d'émail; et de leur poche on verra sortir des rubans de montre à breloques charmantes, inutiles. On veut bien aussi qu'elles aientdesbottes, voire à revers; et même, s'il leur plaît, que, pour la promenade, elles s'affublent d'énormes carricks à multiples
collets. D'autres vêtiront leur corps onduleux de tuniques souples, la taille ficelée assez haut, la jupe longue pour donner aux jambes l'importance qui leur convient. Ainsi, nos amies pourront s'en aller au Palais-Royal, jouer aux grâces et au diable; mais elles n'y rencontreront plus M. de Talleyrand, ni son ami Montrond, ni le jeune Henri Beyle. Car nous avons beau, dans notre frénésie d'antiquaires, solliciter les vieilles modes et demander aux estampes d'autrefois des conseils, une inspiration pour le renouvellement de celles d'aujourd'hui, les mœurs changent et ne reviennent point. Et aussi charmant que ce soit, de voir les petites filles ressusciter les aïeules dans leurs atours d'antan, ce plaisir est d'érudition. Jane, Mary, Primerose, Maggy, non, vous ne ressemblez nullement à ces Elodies, à ces Alida, à ces Héloïse qui, dans le temps des Directeurs, inspiraient des sentiments si distingués à de vertueux Evaristes, à des Anacharsis de tout repos, à de passionnés Arthurs. Vous ne ressemblez pas à ces personnes d'un autre âge et, comme elles vêtues, vous ne serez jamais qu'anachroniques, tout au plus bonnes pour fêtes masquées ou bals d'Opéra, lesquels n'ont point de lendemains. . .
Et puis, Maggy, Primerose,
Mary, Jane — croyez-vous que vous le serez assez, Directoire, parce que, M. votre époux ayant fait fortune dans les munitions, un habile décorateur aura dessiné des losanges dans votre cabinet de toilette? Au reste, j'ai quelque vague idée que sous le règne de Barras, les dames comme il faut ne jouaient pas (comme vous en avez le projet) aux Merveilleuses, et qu'elles laissaient plus volontiers ce rôle un peu voyant aux oisives promeneuses de l'allée des Veuves ou de la Galerie de Bois. Est-ce à celles-ci que vous voudriez ressembler? — Mais on ne saurait vous en vouloir, belles étourdies, d'être un peu brouillées avec la connaissance de ces mœurs antiques.
Les honnêtes femmes n'ont pas d'Histoire.
Emile Henriot.