C. E. Brown-Séquard
(d) Voir sur un sujet analogue page 735.
AM. LE PRÉSIDENT DU COMITÉ DE RÉDACTION DE LA GAZETTE HEBDOMADAIRE
L’analgésic thérapeutique locale par irritation de la région similaire du cAté opposé.
Paris, 8 novembre 1870.
Très-honoré confrère,
Merci pour vos remarques au sujet de ma communication à l’Académie de médecine sur ï l’analgésie thérapeutique locale par irritation de la région similaire du côté opposé i.
Ces remarques, toutes bienveillantes du reste, demandent une réponse. Cette lettre sera donc un complément de ma communication ; je vous remercie de m’avoir mis en demeure de l’écrire, et j’espère que vous voudrez bien la placer sous les yeux de vos lecteurs.
Je n’ai lu à l’Académie qu’une note, et avec intention ; j’aurais craint d’abuser de ses moments en lisant un mémoire. Mais rassurez-vous, j’avais tous les éléments d’un mémoire dans les nombreuses observations que mes élèves et moi nous avons recueillies depuis le mois de juin dernier — et ce n’est qu’après quatre grands mois d’expériences, répétées dans des circonstances variées, et cela en présence des personnes qui suivent mon service hospitalier, que je me suis décidé à soumettre au jugement de l’Académie la note dont j’ai eu l’honneur de lui donner lecture.
Vous pourrez apprécier la méthode que j’ai suivie dans lesdites expériences, car elle me fournira réponses satisfaisantes, j e l’espère, à vos justes remarques, et tout le monde y gagnera.
Votre bienveillante argumentation repose sur les deux questions suivantes :
1° La disparition, supposée réelle, de la douleur est-elle due à ce que l’injection a été pratiquée sur un point symétrique de celui où la douleur siégeait?
2“ Y a-t-il eu véritablement cessation de la douleur?
Ces deux questions sont très-nettement posées. Voici mes réponses :
A. Mes expériences comparatives établissent que la diminution ou la disparition de la douleur peuvent être obtenues lorsque l’on pratique une injection hydrique sous-cutanée ou une simple piqûre à la peau: 1° loco dolenti ; 2“ au-dessus ou au-dessous du point douloureux ; 3° en un point quelconque du corps, soit du côté correspondant, soit du côté opposé au siège de la douleur.
Mais l'analyse expérimentale révèle les degrés suivants dans les résultats obtenus : pratiquée au siège de la douleur, l’irritation cutanée ou sous-cutanée détermine la diminution ou la cessation de la douleur plus rapidement, plus profondément et d’uné façon plus durable que si cette irritation est produite au-dessus ou audessous de la douleur. De plus, les résultats sont moins satisfaisants, c’est-à-dire moins rapides, moins profonds, moins durables, lorsque l’irritation porte sur un point quelconque du côté opposé au siège de la douleur ; mais plus on se rapproche du point similaire, plus les résultats s’accusent satisfaisants.
Enfin, et c’est là le point nouveau, la diminution ou la cessation de la douleur a lieu presque constamment, lorsque, sur le point exactement symétrique de celui où siège la douleur, on pratique une simple piqûre de la peau ou une injection hydrique souscutanée.
En résumé, les résultats sont douteux, lents et de peu de durée lorsque l’on agit en un point quelconque du côté opposé à la douleur; ils sont presque certains, plus rapides et plus durables lorsqu’on agit dans le point exactement similaire, et cela dans les cas d’arthrite rhumatismale ou dans les névralgies de nature diverse.
B. A la deuxième question : Y a-t-il véritablement cessation ou diminution de la douleur, je réponds :
Les malades qui ont été soumis à ce mode de traitement demandent souvent eux-mêmes qu’on pratique de nouvelles piqûres ou de nouvelles injections hydriques sous-cutanées, lorsque la douleur est revenue. Ils préfèrent donc la douleur provoquée, thérapeutique, à la douleur spontanée, pathologique, et l’on est dès lors autorisé à croire que le mal qu’on leur fait est un bien. Notons qu’on ne choisit pas des hystériques, pour les expériences.
Quant à la part qu’il conviendrait de faire, dans la disparition de la douleur, à la contention d’esprit, à cette variété d 'expectant attention des Anglais, je réponds que souvent j’ai procédé à l’opération sans dire aux malades ce que j’allais faire, ce que je voulais obtenir, et que dans ces cas le résultat a presque toujours été
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satisfaisant. Je ne citerai que deux observations : Un cocher, entré de la veille dans mon service, souffrait d’une douleur scialique gauche ; je le fais lever et, me plaçant derrière lui, je le pique, sans l’avoir prévenu, loco dolenti , avec la canule-aiguille, et j’injecte quelques gouttes d’eau ordinaire sous la peau ; il se retourne fort mécontent du mal que je venais de lui faire. Je l’invite à marcher; il marche, il ne souffre plus et il dit : « Pourquoi m’a-l-on laissé souffrir si longtemps, puisqu’on pouvait me guérir si vite ? n Le lendemain il souffrait encore un peu, il demanda une seconde piqûre. On n’en fit pas une troisième, et quelques jours après il sortait guéri.
Seconde observation : Un jeune homme, affecté de rhumatisme articulaire aigu et dont le poignet gauche était très-douloureux, me désigne, sur ma demande, avec l’index de la main droite, le point le plus douloureux de son articulation. Je ne lui dis rien et, sur le point similaire du poignet droit, je pratique une simple piqûre qui traverse la peau, sans injection hydrique. Immédiatement le malade fléchit, étend la main, remue les doigts, et me regarde tout étonné : il ne souffre plus. Je n’ai pas eu besoin de lui faire une seconde piqûre.
Enfin, pour agir avec méthode, je procède depuis longtemps de la façon suivante : Armé d’une petite seringue Pravaz, remplie a’eau ordinaire, je pique avec la canule-aiguille dans le point d’élection ; j’attends quelques secondes en laissant la canule-aiguille en place, et je ne fais d’injection in eodern loco que si le soulagement ne s’est pas produit. La piqûre le plus souvent est suffisante.
Quant a l’interprétation physiologique des phénomènes croisés, je l’ai proposée avec une grande réserve, et elle m’a été inspirée par des expériences personnelles et par l’enseignement de Brown- Séquard. C’est avec justice que mon collègue le docteur Hénocque, à l’appui de mon interprétation, a rappelé les phénomènes d’arrêt de l’aura épileptique. Il me suffit aujourd’hui d’avoir appelé l’attention sur la part qui revient aux centres sensitifs dans les douleurs périphériques mécaniques ou spontanées.
Est-il besoin, mon cher confrère, d’ajouter que les propositions susmentionnées reposent sur de nombreuses observations et sur des expériences qui sont répétées, chaque jour, dans mon service de la Pitié ? De plus, vous m’accorderez que j’ai pris grand sôin, dans ma note à l’Académie, de déterminer la part qui appartient à chaque procédé de l’irritation périphérique. Mais les faits nouveaux de ma communication, et je tiens à le rappeler, portent : 1° sur l’analyse physiologique de l’acte complexe de toute injection sous-cutanée ; 2° sur la possibilité expérimentale presque constante de calmer ou de faire cesser une douleur périphérique en pratiquant l’irritation thérapeutique cutanée ou sous -cutanée, du côté du corps opposé au siège de la douleur, en un point rigoureusement symétrique; 3° sur la vraisemblance du siège réel, anatomique, de la douleur périphérique dans les centres sensitifs.
Agréez, très-honoré confrère, l’assurance de mes meilleurs sentiments.
A. UUMONTPALLIER.