‹ Gazette hebdomadaire de médecine et de chirurgieChapitre 231 sur 249 · X. Arnozan · texte numérisé non relu

X. Arnozan

BIBLIOGRAPHIE

Les lois de la circulation du sang enseignées par

l’anatomie comparée, l’embryologie et l’observation

clinique, par H. Prooux.

Quel que soit le jugement que Ton porte sur ce livre, il est un reproche que nul ne lui adressera : celui de manquer d’originalité. Les vues que l’auteur y développe, avec tout le talent qu’on lui connaît, lui sont absolument propres et n’empruntent rien aux doctrines actuellement en cours dans nos écoles. II suffira pour avoir un aperçu de l’esprit qui domine cette étude et la pénètre tout entière, de parcourir l’introduction, où se résume toute la philosophie médicale de l’auteur.

M. Pidoux nous apprend que son livre n’est pas une œuvre nouvelle, mais qu’il date a’une vingtaine d’années et qu’à celte époque les idées qu’il y développe étaient tellement contradictoires avec celles qui régnaient dans la science qu’il avait peu de chance de les voir acceptées. Il espère aujourd’hui parler à un auditoire mieux préparé et fait en grande partie honneur à Cl. Bernard du progrès, encore bien faible, qu’il constate dans les études physiologiques.

L’auteur, dès les premières pages de son introduction, nous montre le but de son ouvrage et en trace à grands traits le plan général. D’après lui tout l’appareil circulatoire : cœur et vaisseaux, obéit à des lois dans lesquelles les théories mécaniques n’ont rien à voir. Les explications qu’ou donne des signes physiques des maladies du cœur sont supprimées et remplacées par des théories en rapport «. avec la nature organique et non physique de ces bruits animés». Ces théories sont principalement basées sur l’embryogénie et l’anatomie comparée.

Après avoir ainsi indiqué son but, l’auteur consacre le reste de son introduction à une étude philosophique des principes du vitalisme, et tout en faisant preuve d’une sympathie toute particulière pour Cl. Bernard, attaque énergiquement l’œuvre de ce physiologiste, et surtout les idées générales qu’il avait exposées dans son dernier ouvrage et auxquelles il avait donné comme formule la doctrine du déterminisme.

L’auteur termine son introduction par une sorte de critique anticipée de son œuvre. Citons quelques passages de ces pages originales : « Rien de moins méthodique, de moins didactique que les pages qu’on va lire. II est même difficile d’y tracer des divisions, d’y indiquer des chapitres... Rédigées sans précaution, comme lorsqu’on écrit pour soi-même, ces feuilles auront peut-être le mérite qui distingue quelquefois les productions primesautières où les idées" apparaissent à l’état naissant, à peine vêtues et dégagées de l’apprêt et des circonspections qui imposent toujours plus ou moins leurs conventions et leur raideur aux livres trop faits... J’ai le dé¬

faut propre à ces sortes de manuscrits libres, d’insister trop sur certains points qui reviennent toujours comme des refrains, de me répéter, et de ressasser tellement la preuve que je finis par m’en saturer moi-même... Toutefois, si dans cette fertilité sans ordre on ne trouve pas les qualités d’un livre, il me semble qu’on devra y reconnaître l’unité de conception, l’unité des idées et celle de la critique. Si la dernière parait quelquefois absolue, c’est la faute de l’unité de la nature et de sa logique... La nature évolue toujours et ne retourne jamais en arrière. Or, elle reculerait si le moindre fait, si la plus petite loi du monde de la physique s’introduisait dans le monde animal. »

Il était difficile de porter un jugement plus sincère sur l’ouvrage que nous avons sous les yeux et d’en indiquer d’une façon plus précise l’idée dominante : exclure toute explication physique des phénomènes vitaux et les rapporter à des lois qui n’ont rien de commun avec celles qui régissent le monde inorganique.

Dans un de ses derniers ouvrages, CI. Bernard disait : « Il existe dans les organismes vivants des appareils anatomiques ou des outils organiques qui leur sont propres et qu’on ne pourrait reproduire en dehors d’eux ; mais les phénomènes manifestés par ces organes ou tissus vivants n’ont cependant rien de spécial, ni dans leur nature, ni dans les lois qui les régissent : c’est une proposition que les progrès des sciences physico-chimiques démontrent chaque jour de plus en plus, en prouvant que les phénomènes qui s’accomplissent dans les corps vivants peuvent s’accomplir également en dehors de l’organisme, dans le règne minéral... Dans Tordre mécanique ou physique, les phénomènes de l’organisme vivant n’ont rien non plus qui les distingue des phénomènes mécaniques ou physiques généraux, si ce n’est les instruments qui les manifestent. »

Cette citation de notre grand physiologiste suffit à montrer quel abîme sépare ses doctrines de celles de M. Pidoux, et on comprend que ce dernier ait eu à cœur d’en faire tout d’abord justice dès les premières pages de son livre.

Nous avons vu que notre auteur avoue lui-même sa tendance à revenir sans cesse sur certaines idées fondamentales qu’il reproduit incessamment, et d’où découlent toutes les explications qu’il fournit des phénomènes de la circulation] envisagée au point de vue de la physiologie et de la pathologie. La plus grande partie de son livre est en effet consacrée à établir la justesse de ses conceptions, à les appliquer nonseulement à l’étude de la circulation, mais à celle de tous les phénomènes observés dans l’organisme. C’est à ce point de vue qu’il étudie particulièrement le sang, le cœur, les vaisseaux, s’appliquant surtout à les montrer animés d’une vie propre qui règle tous leurs mouvements, les coordonne suivant certaines intentions adaptées aux besoins de l'organisme sain ou malade. Ce n’est plus seulement l’influence des forces physiques ou chimiques qu’il repousse avec une sorte d’horreur; mais l’influence même des centres nerveux en tant que déterminateurs et régulateurs des phénomènes circulatoires; ces derniers étant absolument indépendants de toute influence extérieure, puisant dans le sang, dans le cœur, les artères, le principe même de leurs déterminations. On comprendra mieux cette façon d’envisager les phénomènes circulatoires par la lecture de quelques passages empruntés à un chapitre ayant pour titre : Preuves (de l’unité de sanguification) tirées des passions, de la colère. « Dans la colère et l'enthousiasme, le sang est en harmonie avec l’exaltation de tout le système. Il est plus animé. D’où lui vient cette surexcitation ? de tous les vaisseaux et principalement du cœur. Non pas seulement qu’alors le cœur lance l’ondée sanguine avec plus d’énergie et de rapidité ; mais c’est qu’il lance une ondée sanguine pénétrée du même sentiment que lui. Si on n’admet pas que dans ce cas le sang est en colère au même titre que le cœur, le cerveau, les yeux, la moelle épinière, les muscles, tout le système; l’activité de la matière n’est qu’un mot, et la physio-

a Novembre 1879 GAZETTE HEBDOMADAIRE DE MÉDECINE ET DE CHIRURGIE — N» 47 — 755

logie n’est pas une science ; c’est un mélange arbitraire et sans base propre de physique et de psychologie... Le sang est modifié passionnellement et se met dans une parfaite harmonie avec l’état du système nerveux auquel les anciens auraient dit qu’il fournit alors des explosions d’esprits animaux très-irrités... C’est dans le cœur, centre spécialement ému par cette passion, que le sang contracte les propriétés qui le rendent apte à animer tous les organes et à les monter au ton de la colère... Supposez le cœur et le sang du cœur sans colère, le cerveau en serait lui-même incapable. Il recevrait bien les impressions qui peuvent déterminer en lui cette passion , mais il ne l’éprouverait pas. Il faut que le cœur et le sang la conçoivent d’abord... et c’est précisément parce que le cerveau se trouve tout d’abord sous la dépendance tyrannique du cœur et de l’épigastre que le sentiment qui l’anime est une passion. »

Nous avons tenu à citer in extenso ce curieux passage dans lequel se trouvent exprimées d’une façon particulièrement saisissante les idées de l’auteur sur le rôle de l’appareil circulatoire, et du liquide sanguin. Ces idées, est-il besoin de le dire? sont absolument personnelles à l’auteur. Jusqu’ici aucun médecin, aucun physiologiste, parmi ceux dont les doctrines se rapprochent le plus de celles de M. Pidoux, n’a exclu d’une façon aussi péremptoire l’intervention des lois physiques dans l’interprétation des phénomènes observés chez les êtres vivants. Les médecins, vitalistes ou autres, reconnaissent bien l’existence de lois supérieures propres à l’organisme, suscitant et réglant les phénomènes qui s’y produisent; mais ces phénomènes une fois déterminés échappent-ils dans toute leur évolution aux lois qui régissent le monde inorganique? Là est toute la question. Que le sang naisse d’un blastème, que la circulation s’établisse à l’origine en vertu de forces dont nous ne trouvons pas l’équivalent en dehors du monde organisé, on le reconnaîtra volontiers. Mais que l’appareil circulatoire et son contenu soient toujours et complètement soustraits à toute loi d’hydrostatique, que la pesanteur n’ait, aucune influence sur le cours du liquide, que les changements de calibre des vaisseaux ne soient pas la cause immédiate des bruits morbides, c’est ce qui surprend tout esprit habitué à la logique de l’école. Prenons un exemple. J’applique le stéthoscope sur la crurale d’un individu sain, et j’y perçois le choc intermittent normal de l’ondée sanguine. Je presse le vaisseau avec le stéthoscope ; à l’instant je fais naître un bruit de soufflet. Je presse plus énergiquement, le bruit devient dur et râpeux. Dans ces conditions je n’ai rien fait que rétrécir le calibre du vaisseau. L’ondée qui continue de le traverser, sans diminuer d’abondance, augmente de vitesse et le bruit se produit. Si je prends un tube inerte traversé par un courant liquide, j’obtiendrai le même effet. Je puis produire ce bruit instantanément et le faire cesser de même. A moins d’admettre que le sang s’irrite contre la violence qui lui est faite, je ne vois pas comment on peut se soustraire ici à une explication toute physique. Or ces conditions que je produis, elles existent dans les rétrécissements et dans les insuffisances valvulaires par le fait de la maladie qui a modifié le calibre des conduits, la nature de la paroi. Gomment me défendre d’établir une analogie entre deux phénomènes aussi parfaitement identiques, sinon dans leur cause première, au moins dans leur mode de production. Je ne crée pas, il est vrai, un rétrécissement valvulaire; mais ce rétrécissement une fois produit, je connais le mécanisme du bruit qu’il détermine, je puis le localiser, et dans l’immense majorité des cas mon diagnostic sera exact. J’affirme que les lois de la circulation des liquides suffisent à m’expliquer le phénomène du bruit de souffle ; et je ne puis comprendre comment on veut exclure toute explication physique dans l’interprétation de pareils faits. Or c’est précisément contre ces théories que M. Pidoux s’élève avec le plus d’énergie. Citons encore :

« Il n’y a rien de physique dans les bruits sains du cœur, rien de physique dans les bruits morbides... c’est une erreur

que de les concevoir comme l’effet propre et mécaniquement explicable des altérations physiques, que les maladies produisent dans la structure de l’organe, telles que rétrécissements des orifices, insuffisances des valvules, rigidité des bords, etc... Le flot sanguin rencontre un obstacle au niveau de la valvule mitrale rétrécie, et il en éprouve une compression qui froisse ses molécules entre elles et contre les bords de l’orifice rétréci, d’où bruit de souffle plus ou moins prolongé ; voilà l’explication mécanique de l’école. Le flot sanguin arrivé au niveau de l’orifice mitral, centre du cœur, véritable mésocarde, altéré et malade, etc..., y excite une irritation plus ou moins vive, et ce mouvement morbide se traduit par des vibrations qui se communiquent sympathiquement à la chaire coulante. Celle-ci vibre à l’unisson, et de ces frémissements d’irritation solidairement ressentis, excités par le sang dans la fibre malade et par elle sympathiquement communiqués au sang, ainsi de suite à l’infini, résulte un bruit plus ou moins rude et plus ou moins prolongé, symptôme caractéristique de l’altération d’une des parties les plus imortantes du cœur : voilà la théorie vitaliste... L’oreille d’un omme délicat et sensible, ignorant la séméiotique du cœur, distinguera de sentiment un bruit morbide, symptôme d’une maladie grave, d’un autre à signification légère, et tous les médecins n’ont heureusement pas perdu cette faculté sympathique. »

Nous devons nous arrêter dans cette rapide analyse du livre de M. Pidoux. Nous avons cherché à donner un aperçu des doctrines qui l’ont inspiré, plutôt qu’à le soumettre à une critique à laquelle il échappe par l’absence de ce que nous appelons des documents positifs. C’est une manière particulière de concevoir les faits. On l’admet ou on la repousse, plutôt par un instinct, par une pente naturelle des idées, que par la pression d’une argumentation victorieuse. Quelque parti que l’on adopte, il faut bien reconnaître qu’un pareil ouvrage n’est pas de ceux qu’on puisse juger à la légère. C’est le fruit de longues méditations, le résumé d’un ensemble de doctrines qui dominent toute la science et dont ce livre n’est qu’une application particulière.

Blacîiez.

VARIÉTÉS

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