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LA PESTE DANS L’ASIE

La terreur outrée que l’épidémie d’Astrakhan vient de jeter en Europe, l’idée erronée que se fait le public, mêmele public médical, de la peste que l’on croyait éteinte depuis près d’un demi-siècle, et surtout le besoin impérieux de calmer les formidables et folles frayeurs des populations de l’Occident, en les rassurant, m’ont engagé à rédiger cette courte notice. J’espère qu’après avoir pris une connaissance complète, ou du moins exacte de la situation de la peste dans ces dernières années, les médecins de France seront les premiers à coopérer à cette sorte de curation de la peur, la plus soudaine, la plus aiguë et la plus difficilement guérissable des maladies, en même temps que la plus contagieuse.

Je l’ai déjà dit, elle ne guérit qu’avec le temps, c’est-à-dire en devenant chronique. C’est dans le but d’abréger sa durée et de hâter la convalescence des innombrables malades qu’elle a frappés en Europe, que je me décide à Vous adresser cette communication. Aussi bien, puisque la presse, la grande présse quotidienne (et même la télégraphie), a fait le mal en majeure partie, c’est à' la presse médicale à le guérir, ou du moins à essayer d’y porter remèdé.

La peste, la vraie peste, la peste bubonique, la grande mort noire qui effraya et moissonna plusieurs générations en Europe, la peste n’est pas morte.

• Depuis 1858 surtout, époque à laquelle l’épidémie de la province de Benghazi rappela l’attention sur cette maladie qui paraissait éteinte depuis plusieurs années, ses explosions soudaines et souvent redoutables ont été relativement nombreuses. Nous ne voulons point faire ici un exposé complet des diverses épidémies observées depuis cette époque. On en trouvera l’énumération dans un article que publiera prochainement le Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales.

Disons seulement que les épidémies ont été très-nombreuses en Asie Mineure, en Perse, en Mésopotamie, dans la Cyrénaïque, dans l’Inde, voire même en Chine. Ce n’est donc point, comme on s’est plu à le croire, à une maladie nouvelle que nous avons affaire, c’est à une explosion nouvelle et plus grave d’une maladie aussi ancienne que fréquente sous forme épidémique.

D’après ce que nous savons de ces dernières explosions de la peste, il paraît en effet certain qu’il y a eu des omissions nombreuses mêmé'cle la part des médecins qui ont été appelés à les observer. Aussi; feronsTnous de nombreuses réserves au sujet de là genèse et des manifestations épidémiques de la peste, quand il sera question d’établir, avec quelques détails, quelles ont été ses diverses apparitions en 2» Série, T. XVI.

Orient. Ces réserves semblent résulter des hésitations fréquentes sur le diagnostic quand la maladie n’étâit pas complètement développée, comme dans quelques petites épidémies de l’Asie antérieure, et notamment pour la plus récente, celle du gouvernement d’Astrakhan. Suivant Dôpner, une maladie analogue à la peste et offrant des bubons et parfois des charbons existait en 1877 et en 1878, au pied du Caucase, sur le versant nord, dans quelques stations ou colonies militaires. La peste actuelle a été méconnue pendant plusieurs mois sur les rives du Volga.

On peut, effectivement, conclure de la description des plus récentes irruptions de la peste, que cette maladie se présente sous deux ou trois aspects ou phases diverses dont les plus remarquables sont les suivantes : 1° Au début des épidémies, il existe une forme caractérisée par une symptomatologie hautement accusée et bruyante, à marche foudroyante, qui lue en deux ou trois jours et même moins, sans laisser le temps aux bubons d’apparaître, avec le cortège habituel des fièvres graves ou pernicieuses et parfois avec des éruptions cutanées. C’est cette forme qui a presque toujours fait errer le diagnostic et qui a été prise pour les fièvres palustres mortelles, ou non moins souvent pour lé typhus exanthématique (typhus galopant des médecins de l’Astrakhan). 2° Une seconde forme est le type classique; c’est la maladie dans laquelle apparaissent les bubons vers le quatrième jour, avec ou sans taches gangréneuses vers la peau. Si les bubons ne suppurent pas, c’est que la mort trop rapide ne leur en laisse pas le temps; s’ils suppurent, le malade a des chances de guérir.

De plus, la peste de l’Inde et celle de la Chine offrent encore quelques caractères différentiels; surtout celle du Gurhwal et celle du Kumaon offrent moins souvent l’atteinte des ganglions, mais fréquemment les pneumonies gangréneuses et les pétéchies ou les charbons du côté de la peau. Autre particularité que n’a signalée, je crois, aucun loïmographe. Dans l’Inde, les rats commencent par crever dans les maisons que doit bientôt frapper la peste. En Chine, non-seulement les rats, mais, dit-on, les bœufs, les buffles, les moutons et les chèvres meurent d’une maladie tout à fait analogue à la peste dont meurent les habitants. Je livre au lecteur ces dernières particularités pour ce qu’elles valent.

La cause générale de la plupart des explosions épidémiques de peste a été la misère, souvent la famine. C’est notamment ce qui a été observé en Perse, dans le Kurdistan, dans les provinces de Kumaon et de Gurhwal, et surtout dans le Yunan, comme d’ailleurs sur les plateaux de la Cyrénaïque.

Quelles sont les chances que court l’Europe ou seulement la Turquie d’être envahie par le fléau d’Astrakhan? Si,

, comme cela ressort des dernières dépêches officielles du gouvernement russe, la peste est décidément enfermée dans l’enceinte des cordons sanitaires, on peut raisonnablement conclure qu’elle s’y limitera et finira par s’y éteindre,, au

moins pour le moment, sauf les réviviscences ultérieures. Sans doute l’approche du printemps peut faire craindre une recrudescence de la maladie, à laquelle cette saison paraît si favorable. Mais les hautes chaleurs de l’Astrakhan agiront en sens contraire.

Et d’ailleurs, quelles sont les voies de propagation naturelles du fléau? Ce ne sont pas les infranchissables déserts des Kalmouks interposés entre le Volga et les mers Noire et d’Azow. C’est sans doute par le chemin de fer dont Tzaritzin est la tête que le mal peut gagner le reste de la Russie, du côté de Sarratow et de Moscou. Le chemin de fer de Tzarilzin s’arrête à Katasteh sur le Don, et cette artère fluviale, avec la grande route qui la longe, pourrait seule apporter la peste vers les villes importantes de Rostow et de Taganrow, sur les bords de la mer d’Azow.

Quant à l’importation par Odessa, il est bien difficile qu’elle se fasse de l’Astrakhan, car il n’y a aucun chemin direct allant de l’est à l’ouest de la partie méridionale de la Russie. Pour arriver de Tzaritzin à Odessa, il faut remonter les lignes ferrées jusqu’au-dessous du gouvernement de Moscou. Il n’est pas davantage probable que la peste du Volga prenne le chemin de la Transcaucasie : la muraille caucasienne lui barre le passage, et par la Caspienne le trajet est vraiment trop long et difficile pour arriver facilement au fond de la mer Noire.

Ainsi pas ou peu de probabilités pour l’incursion de la peste de Russie sur les pays faisant partie de la Turquie. D’ailleurs, à Constantinople, des mesures sérieuses ont été prises pour prévenir cette importation sur le territoire de l’empire ottoman. Voici sommairement les principales :

Il existe dans la capitale ottomane, depuis longtemps déjà, une institution sanitaire qui se nomme: « Conseil international de santé », composé de fonctionnaires turcs, de médecins européens, et dans lequel chaque puissance de l’Europe est représentée par des délégués spéciaux dont plusieurs sont des médecins. J’ai l’honneur d’y représenter l’ambassade de France. Le Conseil de santé est chargé de faire appliqueras règlements de police sanitaire générale de l’empire, règlements qui ont été élaborés par des commissions et des conférences sanitaires internationales. Il veille à l’exécution des mesures à prendre et au fonctionnement de l’administration sanitaire de toute la Turquie. Il a dans ses attributions principales la surveillance et la prophylaxie des maladies épidémiques. Il a sous sa direction les nombreux médecins sanitaires de l’administration, lesquels sont répartis dans les ports et les principales villes de la Turquie.

Dès le début des nouvelles de la maladie d’Astrakhan, le Conseil de santé prit des mesures efficaces contre les provenances de la Russie méridionale. Il a soumis tous les arrivages delà mer Noire et de la mer d’Azow à une observation d’au moins vingt-quatre heures, à des visites médicales réitérées, à la désinfection du personnel, des navires et des marchandises dites susceptibles. Celles-ci sont débarquées au lazaret de Cavak, pour y subir la désinfection pendant cinq à quinze jours, suivant le degré de susceptibilité. Les ports de Bourgas et de Varna, occupés par les troupes russes, ont été soumis au même régime quarantenaire que les ports ottomans, vis-à-vis des provenances russes d’Odessa et du sud de la Russie. Des médecins sanitaires ont été envoyés pour observer l’état de la santé publique en Roumélie orientale et en Bulgarie, à Andrinopie, à Pbilippopoli, Sofia et Routschouk. Ainsi de ce côte le réseau de l’administration sanitaire ottomane est complètement fermé, depuis le fond de la mer Noire jusqu’au

pied des Balkans et du Rhodope où recommence la surveillance des offices sanitaires turcs, à l’embouchure de la Maritza, à Cavala, Salonique et la côte de l’Albanie. Du côté de l’Arménie et de l’Asie-Mineure, même surveillance dans les ports ottomans. De plus, des médecins sanitaires sont envoyés pour surveiller le littoral entre Trébizonde et Baloum. Un spécialiste est chargé de résider à Erzéroum et de surveiller la frontière turco-persane et l’état de l’Arménie. Un autre délégué est parti pour l’Astrakhan, et il doit être arrivé aujourd’hui à Tzaritzin : il est chargé d’étudier la maladie et de nous donner des nouvelles. Ce spécialiste, M. le docteur Gabiadès, a déjà plus d’une fois soigné des pestiférés en Mésopotamie, et il est familiarisé avec la maladie, avantage qu’il possède sur ses confrères austro-allemands et romains.

Tous les bruits de l’existence de la peste dans l’empire ottoman sont absolument faux. Nos médecins sanitaires envoyés sur les lieux ont fait prompte et bonne justice de fâcheuses interprétations médicales faites par le public. C’est à peine si, aujourd’hui, il existe quelques petits foyers de typhus exanthématique et de fièvre typhoïde, maladies apportées par les réfugiés de la Roumélie l’an dernier à Constantinople et dans diverses localités de Turquie. On n’en signale plus que trois : l’un au pied du Rhodope, dans le gouvernement de Salonique, l’autre à Aïdin, près de Smyrne, et le troisième près de Trébizonde. La santé publique de Constantinople est, en ce moment, aussi bonne et même meilleure que celle de nos grandes villes de France.

D’où peut donc venir une panique si grande qu’elle a vraiment affolé l’Europe?

De l’existence de la peste dans le Levant et dans la Turquie? Mais il n’y en a, heureusement, nulle trace en dehors de la lointaine province de l’Astrakhan. Serait-ce de la chance de la propagation de la maladie vers les provinces danubiennes, Constantinople, ou les armées russes de Roumélie et de Bulgarie? Mais la Roumanie et la Turquie, comme la Russie, veillent attentivement de ce côté.

Il est plutôt probable que le public, même la partie éclairée, nous dirons même le public médical, a cru à l’invasion inouïe d’une maladie nouvelle ou que l’on croyait morte à jamais. 11 importe de savoir qu’il n’en est pas ainsi, et qu’en somme il ne s’agit dans l’Astrakhan que de l’une de ces nombreuses explosions de la peste caucasique ou kurdistane, dont nous avons observé plusieurs exemples. Du Kurdistan persan à Tiflis, la capitale russe de la Transcaucasie, il n’y a pas loin. Or, Tiflis est relié par un chemin de fer au fond de la mer Noire, à Poti. Et cependant la peste n’est jamais venue par cette voie vers l’Europe, depuis plus de vingt ans.

D’ailleurs, le Conseil sanitaire de Constantinople est là qui fait et fera bonne garde. Car, le moment de terreur passé et le calme revenu en Europe après la cessation probable de l’épidémie d’Astrakhan, cela n’impliquera pas la tranquillité pour l’administration sanitaire ottomane, qui continuera à tenir un œil largement ouvert sur les coins suspects de l’Astrakhan, du Caucase et du Kurdistan, de la Mésopotamie et de la Perse.

Sans doute le mot de peste est terrifiant pour certaines populations, et Marseille a le droit d’être émue aux lointains souvenirs de l’épouvantable catastrophe de 1720, qui ravagea ses ancêtres et décima la Provence. Mais enfin les choses ont heureusement changé. Aujourd’hui la grande cité a pour directeur de son administration sanitaire un homme profondément versé dans la connaissance des épidémies du Levant, et elle peut se fier en toute sécurité à ses lumières et à son

14 Mars 1879

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dévouement. En France les populations ne doivent-elles pas accorder la même confiance à l’expérience et au savoir de l’éminent inspecteur général des services sanitaires, M. le docteur Fauvel, qui a passé une partie de sa belle carrière à étudier et à réglementer les épidémies de l’Orient?

Sans doute l’Europe a été indisposée et même effrayée par les hésitations medicales ou les réticences préméditées des médecins de l’épidémie de l’Astrakhan, qui rappelaient singulièrement les embarras et les contradictions si malheureuses des anciens observateurs des épidémies de Marseille et de l’Italie (voir à ce sujet la sanglante critique de Manzoni). Am jourd’hui les commissions médicales d’Europe vont voir et parler.

Espérons que l’Europe et surtout la France vont revenir à des dispositions d’esprit plus en -rapport avec le véritable état des choses, quand elles sauront la vérité. Car la peur, c’est le mal dont il faut se guérir sçi-même, suivant le vieil adage : Medice, cura te ipsum.

D1 J. Mahé,

Médecin on chef do la marine, médecin sanilaire et délégué du gouvernement français au Conseil international do Constantinople.

HISTOIRE ET CRITIQUE

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