MONTAIGNE
L’importance du rang, — le premier sans conteste, — occupé par l’auteur des Essais parmi les détracteurs sérieux de la médecine, me détermine à compléter ce que j’avais à en dire au point de vue de la physiologie et de ['hygiène. Nous avons vu Montaigne milade, aux prises avec la médecine et les médecins; ètudions-le maintenant en santé, dans l’application qu’il fait de ses principes au gouvernement de sa 'vie. Si ses vues n’ont pas une exactitude qu’on, ne saurait leur demander à cette date, elles ne manquent pas cependant, ne Série, T. XVI.
serait-ce que par le tour inimitable du style, d’une certaine valeur.
Les Rapports du physique avec le moral sont un des problèmes qui ont le plus frappé notre moraliste : « La nature de la liaison et cousture de ces admirables phénomènes jamais homme ne Ta sceu; » mais ce n’est pas un motif pour méconnaître « cette colligance », comme il l’appelle : « Pouvons-nous pas dire qu’il n’y a rien en nous, pendant cette prison terrestre, purement ny corporel ny spirituel, et qu’inr jurieusemenl (à tort) nous, desmembrons un , homme,, tout vif. » Pascal dira,: « L’homme n’est ni ange ni bête ». mais Montaigne avait dit avant lui des métaphysiciens : « Ils:yeulent se mettre hors d’eulx et eschapper à l’homme, c’est folie: au lieude se transformer en anges, ils.se transforment en bêtes. » Et plus loin : « Je crois Platon de bon cœur qui di et que. les humeurs faciles ou difficiles eslre un grand préjudice, à la bonté ou à la mauvaistié de l’âme. » Invoquant l’expérience journalière à l’appui de cette opinion, il montre les facultés
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a théorie des germes, mais il y a tout lieu d’espérer qu’elles seront un jour dissipées, et il ne nous, paraît pas rationnel d’argüer contre cette théorie des phénomènes qu’elle n’a pu encore expliquer. Quoi qu’il en soit, nous pensons que les recherches doivent être poursuivies dans le sens indiqué par M. Pasteur, c’est-à-dire qu’il faut rechercher les organismes microscopiques de la fièvre puerpérale, avec l’idée qu’ils sont probablement les déterminants de cette terrible affection, dont les symptômes et la marche présentent tant d’analogie avec les autres maladies dont l’origine zymotique est aujourd’hui démontrée.
La part prise à la discussion par M. Jules Guérin ne se rattache que très-indirectement à la question des germes. L’honorable académicien s’est contenté de reproduire la théorie qu’il avait déjà émise en 1840, en 1858 et en 1808. D’après cette conception, la plaie uléro-placentaire est susceptible de se présenter dans deux conditions et sous deux formes bien différentes : dans la condition d’une plaie fermée à l’air lorsque l’utérus est revenu sur lui-même, et dans la condition d'une plaie exposée lorsque le retrait n’a pas lieu. Dans le premier cas, la plaie utérine représente une plaie sous-cutanée, c’est-à-dire soustraite au contact de l’air et ne suppurant pas; dans le second cas, c’est une plaie ouverte, soumise au contact de l’air et qui suppure. Mais les liquides qui baignent la plaie utérine, — sang, caillots, lochies, — retenus dans un espace confiné, se putréfient facilement. Résorbés par les vaisseaux ouverts à la surface de la plaie ou entraînés à travers les trompes dans la cavité abdominale, ils sont susceptibles de donner lieu à tous les accidents de la septicémie puerpérale.
C’est M. Depaul qui s’est chargé de réfuter par une argumentation vive, spirituelle et même un peu sarcastique, la théorie de M. J. Guérin. Ce savant professeur n’a pas eu de peine à démontrer que le retrait de l’utérus dans le bassin n’avait pas toujours lieu dans les trois ou quatre jours après l’accouchement, ainsi que le prétend M. Guérin, et que le développement de la lièvre puerpérale était absolument étranger à la contractilité de l’utérus après la parlurilion.
La théorie de M. J. Guérin, par laquelle les liquides morbides pénétraient dans le péritoine par l’utérus et les trompes et pouvaient en être retirés en pratiquant l’aspiration à l'aide d’une pompe appliquée sur le col utérin, a été également réfutée parM. Depaul avecle même succès. On sait, en effet, que l’expérience adéinontré que le passage des liquides de l’utérus dans le péritoine par les trompes est à peu près impossible.
Nous ne nous étendrons pas plus longuement sur les arguments mis en avant par MM. Guérin et Depaul; ils ont été longuement discutés devant l’Académie en 1858 et en 1868, et ils n’apportent aucun élément nouveau à la question qui nous occupe aujourd’hui, c’est-à-dire à l’étude des germescontages dans leurs rapports -avec la septicémie puerpérale.
A. Lutaud.
La peste.
Dans la dernière séance de l’Académie des sciences (voy. p. 205), M. de Lesseps s’est élevé de-nouveau contre les mesures quarantenaires, trop rigoureuses à son gré, ordonnées par les gouvernements de tous les pays et en particulier par le gouvernement français. Ces protestations, nous les avions déjà signalées (voy. Gaz. hebd., p. 119) et nous avions fait observer à ce propos que des mesures de préservation trèssévères, qui arrêtent ou du moins entravent les développements du commerce et de l’industrie, ne sauraient être imposées que dans le voisinage du foyer épidémique. Il esta remarquer qu’ aujourd’hui, après cette sorte de lolmophobie qui s’est emparée de l’Europe, on en arrive déjà un peu partout excepté peut être en Russie, à critiquer les quarantaines, à les déclarer illusoires, à nier leur efficacité. Les Russes n’ont pas oublié les crisd’alarme poussés tout autour d’eux. Ils ont été assez cruellement éprouvés et on leur a imposé de trop réels sacrifices pour qu’ils renoncent immédiatementà exécuter, dans toute leur rigueur , les prescriptions quarantenaires. Le docteur Krudener, chargé de purifier et de désinfecter les villages atteints par l’épidémie, s’est employé à cette tâche laborieuse avec un zèle remarquable et déjà les nombreux télégrammes du général Loris-Melikoff semblent démontrer qu’il a réussi sinon à éteindre définitivement, du moins à étouffer provisoirement la peste dans son foyer. D’autres télégrammes nous annoncent que les médecins austro-allemands, et entre autres le professeur Hirsch, auraient déjà quitté Vellianka pour regagner leurs foyers, emportant l’assurance que tout danger était conjuré. Aujourd’hui cependant on prétend que l’office sanitaire de l’empire allemand a reçu du docteur Sommerbrodt une dépêche lui annonçant l’apparition à Vellianka d’un nouveau cas de peste. Le fait en lui-même n’a rien de surprenant, mais il ne sera point accueilli par le public avec autant d’appréhensions que les premières dépêches venues
psychiques se développant avec le corps et déclinant avec lui, partageant ses vicissitudes et troublées par ses maladies. Ce sont ces idées reproduites par Pascal et par Montesquieu, que Cabanis développera plus tard avec les ressources que la science mettait à sa disposition, et dont (s'il m’est permis de me citer après de tels noms) j’ai tenté, un des premiers, l’application à l’histoire. ( L'histoire et la philosophie dans leurs rapports avec la médecine, 1863. G. Masson.) Quant à la conclusion à en tirer, elle se présente d’elle-inême : « Ceux qui veulent desprendre nos deux pièces principales et les séquestrer l’une de l’aultre, ils ont tort; au rebours il les fault r’accoupler et rejoindre ; il fault ordonner à l’âme non de s’entretenir à part, de mespriser et abandonner le corps, mais de se rallier à luy, de l’embrasser, le chérir, luy assister, 17 ^rec^resser 9uai1^ ^ fourvoyé, l’espouser en somme.
> Un problème qui n’a pas moins frappé le grand penseur c’est la transmission héréditaire des attributs physiques et j
psychologiques des pères aux enfants : « Quel monstre (prodige) est-ce que cette goutte de semence de quoy nous sommes produicts porte en soy les impressions non de la forme corporelle seulement, mais des pensemenls et inclinations de nos peres? » La transmission des maladies par voie d’hérédité ne devait pas moins le surprendre; il était, comme le fut son père, atteint de la gravelle : « J’eslois nay vingt-cinq ans et plus avant sa maladie, et durant le cours de son meilleur estât, le troisiesme de ses enfants en reng de naissance ; où se couvoit pendant tant de temps la propension à ce desfault? Et lorsqu’il esloit si loing du mal, celte legiere piece de sa substance de quoy il me bastit, comment en portoit-elle pour sa part une si grande impression? Qui m’esclaircira de ce progrez, je le croiray d’autant d’aultres miracles qu’il voudra. » (II, 37.)
Un cas de monstruosité lui fournit des réflexions judicieuses et fort en avant de son temps sur l’unité de plan à laquelle se rapporte « l’infinité des formes comprises par
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de la Russie méridionale. Non-seulement on s’habitue à entendre parler d’un mal redoutable, mais encore on devient sceptique lorsque l’on voit des médecins justement réputés, affirmer l’existence de la peste alors qu’il n’est question que d’une maladie chronique avec adénopathies multiples.
On ne peut qu’être surpris, en effet, de l’erreur commise récemment par le docteur Bolkin. En lisant la dépêche qui nous annonçait l’apparition de la peste à Saint-Pétersbourg, nous avions immédiatement exprimé nos réserves (Gaz. heb., p. 141, note). Les descriptions de la maladie nous semblaient permettre d’affirmer qu’il ne pouvait être question que d’une maladie chronique; nous pensions à une leucocythémie ou à une adénie. Or voici que, dans le dernier numéro du Berliner khnüche Wochenschrift (p. 165), le docteur Lewin expose dans tous ses détails la maladie de Prokoffjew, et montre jusqu’à quel point il fallait être atteint de loïmophobie pour confondre avec la peste un état qui ne semble présenter aucune analogie avec elle. Nous savons bien que l’on admet des pestes frustes, des formes larvées ou ébauchées de la maladie. Encore faudrait-il ne pas les rechercher dans une ville où jamais elle n’a sévi. On a, du reste, été bien sévère pour le docteur Botkin. S’il a eu le tort de publier dans le Messager officiel un rapport affirmant l’apparition de la peste dans la capitale de la Russie, s’il a eu l’imprudent courage de faire arrêter et interner dans un hôpital les quarante-huit personnes qui depuis six semaines vivaient côte à côte avec M. Prokotljew, si enfin il a persisté dans ses affirmations après la déclaration formelle de la commission sanitaire nommée pour examiner le malade qu’il prétendait atteint de peste, Bolkin cependant ne méritait pas les violentes accusations qui ont été dirigées contre lui. Une imprudence et une erreur de diagnostic ne sauraient faire accuser un honnêlehornmede malversations oudeconspirationsfaites auprofit des révolutionnaires de son pays. Quoi qu’il en soit, d’ailleurs, Sommerbrodt n’a pu, nous l’espérons, se tromper de la sorte à Vetlianka. S’il a annoncé un nouveau cas de peste, celle-ci n’est donc point éteinte. Dès lors, malgré les protestations des intéressés et des médecins sanitaires eux-mêmes qui sont soumis à une quarantaine de dix jours avant de pouvoir quitter le territoire d’Astrakhan, il faut convenir que les Russes seraient coupables de négliger les mesures quaranteuaires qu’on leur a imposées au début de l’épidémie. Les lettres que nous recevons prouvent d’ailleurs qu’ils procèdent avec une grande rigueur. Il est même difficile de lire ces lettres percées de trous, entaillées de tous côtés, répandant
une odeur de chlore assez désagréable et contenant des détails parfois assez risibles sur les précautions prises en Orient pour la réception, la désinfection et l’expédition des correspondances. Ne nous plaignons point de cet excès de zèle. Dans une leçon récente et qui a fait quelque bruit, Virchow, rappelant les quarantaines de Noja dans la province de Bari et la rigueur « salutaire » avec laquelle on fusillait les malheureux qui commettaient les plus légères infractions aux règlements sanitaires, avait ajouté : « Le blocus sans la fusillade est une illusion ». A Starinzkoé et à Biasowka on n’a encore fusillé personne ; mais le comte Koutousoff et le délégué de la Croix rouge, qui s’étaient approchés trop près de la barrière qu’il leur était interdit de franchir avant dix jours, se sont vus menacés par un soldat russe. Nous savons donc que les mougiks font bonne garde et que nous pouvons compter sur eux. Nous savons de plus que l’épidémie est sinon éteinte, du moins presque étouffée. 11 devient dès lors possible d’écouter ce que nous écrivent, ce que télégraphient à leurs gouvernements les médecins délégués à Astrakhan. Les quarantaines peuvent être levées en partie.
Mais il est une autre question que nous aimerions à voir résolue. Si les médecins austro-allemands n’ont déjà quitté, ils vont très-prochainement quitter Vetlianka. Or, le médecin délégué par le gouvernement français y arrive à peine. S’il ne lui est pas possible, en raison du départ si rapide de ses collègues, de se mettre en rapports avec les commissions sanitaires de l’Allemagne ou de l’Autriche, si ces commissions renoncent à une enquête rétrospective et à l’étude attentive des cas de peste qui se manifesteront certainement encore isolément, que pourra faire le délégué du gouvernement français? Il est probable qu’à lui tout seul il ne saurait examiner toutes les questions épidémiologiques et cliniques que soulève l’étude de celte nouvelle explosion de la peste. Il importe donc qu’un programme restreint, mais précis, ne tarde point à lui être adressé. La commission nommée par l’Académie lui rendrait grand service en lui faisant parvenir ce programme avant son retour.