L. Lereboullet
HISTOIRE ET CRITIQUE
ÉLÉMENTS. — i ÉLÉMENTS NATURELS. — ÉLÉMENTS MORBIDES.
(Troisième et dernier article.)
Jusqu’ici, nous n’avons envisagé dans la philosophie qu’une doctrine générale, que des théories sur la constitution de la matière dans leurs rapports avec les théories médicales. II faut maintenant pénétrer dans les détails, suivre ces spéculations dans leur développement ultérieur, et montrer, d’une part, comment la question des éléments et des atomes est devenue à la longue scientifique, et, d’autre part, comment, en se nourrissant peu à peu de fails positifs, élle a fini par prendre vie et par entrer légitimement dans la physico-chimie d’abord, puis, avec une direction particulière, dans la médecine proprement dite.
Du chaos du moyen âge et des premiers siècles qui l’ont suivi, à travers mille audaces de pensées, quelque chose se dégageait qui tendait à mieux arrêter les termes du problème
4 Avril 1819
et indiquait une route plus sûre à la recherche expérimentale. L’alchimie, on vient de le voir, apportait à la doctrine des éléments, le dérèglement de son imagination, mais aussi tout son savoir, toute son ardeur pour les expériences, tous ses alambics, tous ses fourneaux, tous ses creusets. Là s’agitait toujours la question de l’unité et de la diversité de la matière, celle de sa composition intime, celle de ses mutations, celle des forces auxquelles elle obéit. D’abord on reconnaît que les corps dits métaux sont composés de plusieurs substances. Ces substances, on en fait d’abord des éléments. De certaines combinaisons, en proportions diverses, du soufre, du mercure, de l’arsenic, sortent tous les métaux. On croit néanmoins pendant longtemps, — et c’est une déclaration du principe en faveur de l’unité de la matière, — que ces métaux peuvent se transmuter ; on espère faire avec eux de l’or. L’espérance s’évanouit devant une impuissance longtemps constatée. R. Boyle déclare qu’il y a des corps simples, indécomposables, et que, si l’on veut les appeler des éléments, le nombre de ceux-ci deviendra considérable. Ces éléments se multiplient en effet ; de nombreuses combinaisons sont obtenues, et les attractions des substances les unes vers lesautres expliquées, comme autrefois, par la parenté ou par la sympathie. On s’achemine ainsi vers l 'affinité. En même temps, l’antique doctrine de l’immutabilité de la matière est matériellement démontrée par les expériences de Lavoisier ; rien ne se perd, rien ne s’ajoute dans la nature, et le [poids de plusieurs substances est toujours égal aux poids réunis de ces substances. Enfin, la réalité de corps simples et irréductibles par les moyens chimiques est mise de plus en plus en évidence, et ils gardentle nom d’éléments, qui devient synonyme de celui de corps simple.
Ces corps, pour être indécomposables, n’en sont pas moins formés de parties. Ces parties sont-elles indéfiniment divisibles? C’est poser de nouveau la question des atomes. Eh bien ! l’atomisme, fût-il encore en cosmologie une hypothèse (et c’est, comme on a pu le voir dans un de nos numéros [n° 3, p. 47], l’opinion d’un très-distingué collaborateur), l’atomisme est devenu le fondement nécessaire de la chimie moderne ; l’atomicité, une de ses lois. Des atomes doués d’énergies spéciales, tendant à épuiser, dans les composés où ils sont engagés, la capacité de combinaison qui leur appartient^ voilà par quoi la science remplace les atomes crochus d’Épicure ou les atomes arrondis de Descartes.
Ce n’est pas tout : ces combinaisons de plusieurs substances, quelles sont-elles? obéissent-elles à des lois? et à quelles lois? On croit d’abord que les corps amis s’allient entre eux en toutes proportions; mais de bonne heure on s’aperçoit que certaines conditions de poids sont nécessaires à la combinaison, puis, avec Dalton et ses successeurs, se dégage la théorie des proportions définies et des poids atomiques, qui exerce encore aujourd’hui sur les progrès de la chimie une influence si puissante et si féconde. Or, cette loi des proportions définies, qu’est-ce autre chose que la loi du nombre, et y aurait-il de l’exagération à y voir, dans la mesure que comporte la sévérité actuelle des méthodes scientifiques, quelque conformité avec le nombre pythagoricien?
Enfin, sans vouloir trop prolonger ce parallèle, il est impossible de ne pas noter que les composés organiques entrent avec les composés minéraux dans cet accord de la chimie moderne avec la physique de l’antiquité. La synthèse organique en est un des plus éclatants témoignages. Et si, selon la grande vue de Berzelius, les composés organiques formés de corps élémentaires (oxygène, hydrogène, carbone,
azote) remplissent eux-mêmes la fonction d’éléments susceptibles de s’unir entre eux et avec les corps élémentaires eux-mêmes sous les lois générales des combinaisons chimiques, n’est-ce pas là une notion fort analogue à celle de ces substances élémentaires que d’anciens philosophes regardaient comme formées elles-mêmes de particules?
Voilà donc où devait aboutir en chimie la question des éléments : les éléments sont des objets positifs, qu’on peut isoler les uns des autres, étudier dans leurs propriétés, associer ou dissocier suivant des lois connues. Un résultat analogue devait sortir de l’étude des parties constituantes des corps organisés , non plus des composés qui déterminent la nature chimique, mais bien des parties dont l’assemblage forme la composition anatomique. Là aussi on est arrivé jusqu’aux vrais éléments : d’abord aux tissus élémentaires de Bichat; puis, successivement, jusqu’aux principes immédiats, solides, liquides ou gazeux; jusqu’à Y élément anatomique qui, en tant qu’anatomique, est irréductible, Non-seulement on ' est parvenu à distinguer certaines parties d’une extrême ténuité, qui peuvent être considérées, à de certains égards, comme élémentaires (le tube nerveux, la fibre striée, etc.), mais on est descendu jusqu’à la cellule ; plus bas encore : jusqu’à cette granulation élémentaire, qui est la première figuration de la substance vivante.
En résumé, soit que Ton considère la nature brute ou la nature vivante, qu’il s’agisse de l’état physique des corps ou de leur état chimique, l’analyse arrive toujours à la distinction de particules visibles ou invisibles (les gaz), amorphes ou figurées : les unes simples, irréductibles et inlransinutables; les autres composées, mais composées de ces mêmes parties simples et jouant dans les combinaisons de la matière le rôle d’éléments. De plus, la notion des atomes découle des lois qui régissent les combinaisons. Voilà le dernier mot de la science contemporaine.
Et ceci rend tout de suite nécessaire une remarque générale. On présente d’ordinaire, et nous avons présenté nousmême, sous un jour défavorable, comme préjudiciable à la science et particulièrement à la médecine, ce débordement de spéculations dans lequel l’imagination des philosophes et des médecins s’est lancée et a tourné pendant plus de deux mille ans. Ce n’est que justice si Ton ne regarde, en effet, qu’aux résultats. On aurait peine à citer, dans Tordre des faits particuliers, auxquels pourtant l’investigation des savants s’attachait autantqu’auxfaitsgénéraux,quelquedécouverteimportanlequi soit réellement issue de tant de superbes théories : la métaphysique seule en a bénéficié, et c’est même une chose remarquable combien peu ont changé, dans un si long espace de temps, les termes de tous les problèmes de psychologie et de théodicée. Mais, nous l’avons dit en commençant, ces spéculations répondaient à un besoin naturel et impérieux de l’esprit humain; c’est une excuse qui brave tout reproche. Leur tort était de déduire de quelques observations grossières des conséquences que laissent souvent problématiques, aujourd’hui encore, la masse prodigieuse de connaissances amassées dans les siècles ultérieurs; c’était d’introduire leurs propres arrangements dans le système souverain de la nature, d’apporter à ces constructions téméraires nombre de matériaux hypothétiques que l’observation et l’expérience ni ne donnaient ni ne pouvaient donner (la forme des atomes, par exemple, ou les qualités des éléments), et de pousser la tyrannie jusqu’à régenter les faits réellement observés, jusqu’à les dénaturer en les marquant de leur fausse empreinte. Voilà le grief tel qu’on pourrait aussi le relever de nos jours dans bien
des applications prématurées et vicieuses de théories parfaitement justes. Mais il n’en reste pas moins à l’antique philosophie cosmogonique une gloire : celle d’avoir conçu, en dépit de la grossièreté des observations et dans une sphère de connaissances extrêmement bornée, d’avoir conçu, presque par la seule puissance de la réflexion, de grandes vues que le progrès des sciences devait en partie justifier en les précisant.
Que fait cependant la médecine devant ce progrès continu de la physico-chimie? La médecine, qui compte d’ailleurs de grands chimistes, s’attache étroitement à elle et ne se dégage des liens galéniques que pour s’enchaîner à la chimiatrie. Dès avant Paracelse, le courant de la médecine chimique était établi, mêlé d’influences astrales et parfois de pythagorisme (J. Cardan) ; mais, en s’y jetant avec la fougue et l’intempérance qui lui étaient propres, Paracelse le rendit plus fort et plus durable. Pendant plus de cent ans après lui, l’iatrochiînie a des représentants nombreux (outre Yan Helmont) dans les deux Zwinger, Thurneiser, Duchesne, Libavius, Silvius de Le Boë, etc., qui rencontraient parfois, il est vrai, de rudes adversaires, comme Thomas Eraste. D’abord l’explication chimique des maladies est vague comme la notion chimique elle-même; les maladies dérivent maintenant de certains principes chimiques, comme elles dérivaient autrefois de l’air ou de l’eau ; mais plus tard les explications prennent la forme arrêtée d’une théorie qui se constitue. Les phénomènes qui se passent dans le corps vivant sont le produit de réactions chimiques ; les maladies consistent en des réactions anormales, et c’est en rétablissant les réactions normales qu’on guérit les maladies. Les médicaments ontdes propriétés chimiques appropriées à cet usage. Stahl reprend sous le nom de phlogistique le principe terreux de Becker. Ce principe est l’élément des corps susceptibles d’entrer en combustion; le phlogistique s’échappe pendant la fièvre. Quand enfin la chimie est arrivée jusqu’à la détermination des corps simples, des véritables éléments de la matière, aussi bien de la matière vivante que de la matière inanimée, aussi bien de nos solides que de nos liquides; quand elle est entrée en possession de théories d’une entière certitude, et qu’elle s’est trouvée d’ailleurs en présence d’une science anatomique et physiologique déjà avancée, elle a pu prêter à celle-ci, pour l’étude de la composition du corps humain et pour celle de ses fonctions, un concours direct, un concours efficace, et la chimie médicale a été fondée. Il y a eu alors, en toute légitimité, des fonctions, des maladies et des médicaments d’ordre chimique.
La découverte des éléments anatomiques a eu des conséquences d’une autre nature et d’une importance considérable. Ces éléments ne sont pas seulement des parties d’un tout animé; chacun d’eux a sa vie propre, des propriétés et des fonctions qui ne sont qu’à lui, et que, grâce à la perfection des moyens d’investigation modernes, on peut mettre en évidence par l’expérimentation. Et, chose remarquable, les expériences sur les animaux, comme les observations cliniques, ont, pour la première fois, introduit dans l’ordre des faits positifs une vue qui avait si longtemps reposé sur des abstractions chimériques et souvent ridicules : celle d’une corrélation élective entre les qualités ou propriétés des parties élémentaires des corps vivants et les qualités ou propriétés des agents médicamenteux. Il n’y a plus de médicaments chauds et secs pour contrarier l’action des éléments froids et humides ; il n’y a plus de signatures astrales sur les médicaments ni sur les parties du corps ; mais il y a des substances qui
agissent sur l’élément musculaire, sur l’élément nerveux, sur la fibre contractile des vaisseaux, etc., pour les stimuler ou les engourdir.
Nous n’avons pas à juger l’histoire contemporaine : l’avenir dira jusqu’à quel point l’emploi qui a été fait et qui est fait chaque jour des richesses accumulées depuis un demi-siècle surtout s’est conformé aux règles d’une saine philosophie scientifique. Ce serait méconnaître la nature de l’esprit humain que de lui demander de ne jamais aller au delà de la portée rigoureuse des faits. Mais ce qu’on peut affirmer, c’est que le médecin marche à présent sur un sol déblayé, parfaitement solide, où il peut se heurter à des erreurs, mais où l’attendent de nombreuses et profitables vérités.
A. Dechambre.
TRAVAUX ORIGINAUX
Clinique chirurgicale.
Exposé des résultats des grandes amputations pratiquées