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VICTOR MASSON

On ne s’étonnera pas de trouver ici une expression toute particulière du deuil que vient de faire, dans tant de cœurs et à tant de titres, la mort de M. Victor Masson, qui a succombé le 3 mai dernier, dans sa propriété de La Chassagne, aux progrès d’une longue et douloureuse maladie. Parmi ses nombreux droits aux regrets publics, d'autres se rappelleront son intelligente initiative dans la réforme matérielle de la librairie médicale, et comment, un des premiers, sinon le premier, il a su meltre dans les livres l’art, le goût, la commodité à la place des formes lourdes et disgracieuses qui déparaient, il y a trente ans, les ouvrages les plus renommés. Ni les éditeurs ses confrères, ni les médecins n’oublieront les agréments de son esprit, la sûreté de ses relations, sa droiture inflexible, et cette manière facile et libérale d’accueillir les auteurs et de régler avec eux tout arrangement. Mais nous, à cette place, nous nous souvenons avant tout qu’il a fondé la Gazette hebdomadaire de médecine et de chirurgie et (avec le regretté Asselin) le Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales. Il nous importe qu’on le sache, ces deux publications n’étaient pas, dans la pensée de V. Masson, simple entreprise de librairie : c’était, nous ne craignons pas de le dire, un acte scientifique, aussi réfléchi chez l’éditeur que chez celui qui a été chargé de le mener à fin. En comprenant les besoins et les tendances de la science à laquelle ils ont attaché leur industrie, en devinant le mouvement des esprits, en appréciant les aptitudes, en saisissant les occasions, certains éditeurs sont, plus qu’on ne le croit, les ouvriers du progrès. V. Masson était de ceux-là. Il a eu, dès son entrée dans la carrière, le sens très-juste de la direction présente et future des sciences médicales, et sa constante préoccupation était de mettre sa maison au service de ce mouvement. Aussi avec quel amour suivait-il, même après sa retraite, la marche heureuse de ses publications favorites! Il a fallu, pour l’empêcher d’en revoir toutes les épreuves, que la main delà maladie devint assez pesante pour le coucher sur son lit d’agonie.

Avec la pleine notion du mal qui le rongeait, V. Masson né s’est pas départi, jusqu’à la fin, d’une admirable sérénité, que soutenaient d’ailleurs le courage et les soins infatigables de sa dévouée compagne et de tous les siens. Ses suprêmes adieux ont été virils, dignes d’une belle mort après une belle vie.

Masson a été inhumé le 5 mai dans le cimetière de Sainte-Marie-sur-Ouche (Côte-d’Or). Un service funèbre aura lieu à Paris, le lundi 12, à dix heures précises, dans l’Église de Saint-Sulpice. A. Dechambre.

Paris, 8 mai 1879.

Académie de médecine : La pleurésie aigue

MULTILOCULAIRE.

La communication faite par M. Jaccoud sur les signes physiques qui peuvent permettre de diagnostiquer une pleurésie multiloculaire mérite à tous égards l’attention des médecins. La légitime autorité du savant professeur , son grand talent d’exposition, la précision et la sûreté habituelles de son érudition et de sa critique ne pouvaient manquer de frapper et de séduire tous ceux qui l’ont entendu. Et cependant, nous ne pouvons le dissimuler, les faits qu’il a rapportés et les interprétations qu’il en a déduites nous ont plutôt surpris que convaincu. Les faits, nous n’avons point la prétention de les discuter ici. Tous ceux qui ont lu les deux volumes de leçons cliniques publiés par M. Jaccoud connaissent les inépuisables ressources de cet éminent observateur. Ils devront admettre la parfaite exactitude des observations qu’il a résumées, et, s’il leur est possible, de les considérer comme des raretés, sinon des exceptions pathologiques, il ne saurait leur venir à l’esprit d’en contester la valeur. Mais les déductions que M. Jaccoud a tirées de ces faits nous ont paru en contradiction avec les idées les plus généralement admises au sujet delà signification qu’il faut attribuer à quelques symptômes de la pleurésie. C’est ce que nous voudrions aujourd’hui essayer de montrer. Nous espérons d’ailleurs que la discussion, qui vient de s’ouvrir par une argumentation très-sage et très-clinique de M. Maurice Raynaud, ne se terminera pas sans que les membres de l’Académie qui se sont spécialement occupés des maladies des voies respiratoires aient exprimé tout leur sentiment sur un sujet très-difficile à bien comprendre et à bien exposer, parce qu’il a été, jusqu’à ce jour, très-peu étudié. Aussi ne prétendons-nous, pour le moment, que résumer ce qui a trait à l’étude de l’un des signes cliniques cités par M. Jaccoud. Nous voulons parler des vibrations thoraciques. M. M. Raynaud l’a fort bien dit, l’appréciation clinique de ce symptôme est très-délicate. Les médecins les plus expérimentés éprouvent des difficultés sérieuses quand ils prétendent juger, par comparaison, l’intensité avec laquelle les vibrations vocales sont, dans les cas de pleurésie chronique, transmises à la paroi du thorax et à la main qui s’y applique. Sans doute il doit être possible d’acquérir, à cet égard, une expérience que n’ont point tous les médecins. Quelques paroles de M. Jaccoud et ce que nous savons de son talent et de son habileté cliniques nous permettent de penser qu’il a su, mieux que nous n’avons pu le faire nous-même, dans nos leçons de diagnostic médical, utiliser uu procédé d’exploration qui offre, suivant les sujets et certaines conditions pathologiques accidentelles, tant de différences. Nous admettons donc que la perception tactile des vibrations thoraciques a toujours donné à M. Jaccoud des résultats précis. Mais, nous serions heureux que la discussion

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ouverte devant l’Académie lui permît de revenir sur ce sujet en développant quelques arguments qui ne nous ont pas absolument convaincu. Dès le début de son travail, M. Jaccoud, citant Monneret, considère comme presque classique une théorie qui nous semble, au contraire, bien que M. M. Maurice Raynaud l’admette, jusqu’à un certain point, assez contestable.

«, On sait depuis Monneret (1848), dit M. Jaccoud, que les vibrations pectorales sont conservées ou même accrues lorsque, en l’absence de liquide, des adhérences fortes relient solidement le poumon à la paroi costale. t> Celte assertion nous a surpris. Nous pensions avoir constaté que, dans l’immense majorité des cas, les vibrations thoraciques étaient plutôt diminuées, sinon abolies, toutes les fois qu’il existait un épaississement de la plèvre ou des adhérences pleurales. Telle nous paraissait aussi avoir été l’opinion émise par Monneret lui-même, qui a si soigneusement étudié les vibrations, et qui, accusé par Grisolle d’un enthousiasme exagéré pour ce symptôme, en a toujours énergiquement affirmé la valeur. Les passages suivants, que nous croyons devoir reproduire textuellement, nous font supposer que Monneret n’avait point, en effet, au sujet de la valeur des vibrations thoraciques, les idées que lui attribue M. Jaccoud :

« Pour ne parler que de ce qui concerne la vibration thoracique, dit-il, n’avons-nous pas dit, dans notre mémoire, qu’elle est nulle, faible ou mal dessinée : 1° lorsque la voix est grêle, mal articulée et n’a qu’un petit volume, comme chez les enfants, les vieillards et un certain nombre de sujets affaiblis ou qui parlent bas; 2” lorsqu’une couche de tissu pulmonaire sain ou à plus forte raison emphysémateux se trouve interposée entre la paroi thoracique et la main de l’observateur, d’une part, et le corps conducteur et producteur du son, de l’autre ; 3" lorsqu’un liquide en lame plus ou moins mince intercepte également cette ondulation sonore ; 4° et, ce qui est encore plus commun, lorsqu’une pleurésie antérieure, dont il ne reste plus la moindre quantité de liquide, a cependant laissé après elle des adhérences étroites , des plaques pseudo-membraneuses qui ont changé les connexions naturelles des parties? » (Traité élémentaire de pathologie interne, t. I, p. 427).

« On acquiert la certitude, dit encore Monneret (foc. cit., p. 431), qu’il ne reste plus de liquide épanché et que la plèvre adhère, au moyen de fausses membranes plus ou moins épaisses, par les symptômes suivants : 1° la vibration thoracique est nulle ou à peine sensible dans les points qui correspondent à l'adhérence médiate ou immédiate du poumon avec la paroi pectorale. On ne comprend pas qu’une disposition anatomopathologique, qui semble établir une continuité plus parfaite entre les différentes parties de la poitrine et le corps sonore (le larynx), soit précisément une cause qui anéantisse l’ondulation pectorale. El cependant rien n'est mieux démontré pour nous que ce fait de diagnostic... Il suffit de quelques adhérences intimes et de l’oblitération de la partie déclive ou latérale du thorax pour produire un pareil effet. »

Quelques lignes plus loin, nous trouvons à propos des pleurésies enkystées le passage suivant : « Quand les kystes sont superficiels et en rapport avec la paroi thoracique, on remarque une ampliation partielle, souvent très-distincte de la matité, Y absence de vibration thoracique et de bruit respiratoire, ainsi que de bronchophonie. »

Cette opinion qui, on le voit, consiste à soutenir que les vibrations sont diminuées ou anéanties dans le cas où il existe des fausses membranes, n’esl-elle point conforme à ce que

nous savons des conditions dans lesquelles se produisent et se transmettent les vibrations pectorales?

Déterminées par la vibration des cordes vocales, les vibrations de la colonne aérienne des bronches ne se transmettent bien quelorsque les bronches sont perméables, qu’elles ne sont point remplies de mucosités, lorsque le poumon est en contact avec la paroi thoracique, lorsque celle-ci n’est ni œdématiée ni tapissée d’un pannicule adipeux trop considérable. Mais leur intensité dépend du timbre de la voix, de la gravité des sons émis, du diamètre des bronches, etc., c’est-àdire qu’elle est très-variable suivant les divers sujets. La condensation du tissu pulmonaire, les dilatations bronchiques ou les tumeurs augmentent l’intensité de ces vibrations. Elles ne disparaissent absolument d’un seul côté du thorax que dans les cas où un épanchement assez abondant se trouve interposé entre le poumon et la paroi thoracique. De plus, nous persistons à penser qne, en général, elles sont diminuées dans les cas d’épanchement thoracique, ou dans les cas où il existe des adhérences pleurales. Telle nous paraît être la règle ; mais rien ne semble plus difficile que d’indiquer les exceptions que celte règle peut subir. M. Woillez déclare que le plus souvent, dans les pleurésies avec épanchement, les vibrations sont diminuées ou abolies, mais qu’il a trouvé chez deux sujets des vibrations normales des deux côtés de la poitrine. Il y a quelques années (10 janvier 1874), à la Société médicale d’émulation, M. B. Bail citait trois observations de pleurésie durant lesquelles les vibrations thoraciques avaient paru augmentées, et M. Dieulafoy ajoutait que dans certains cas exceptionnels il avait pu constater la pert sistance des vibrations thoraciques alors que la ponction donnait issue à plus de 2000 grammes de pus.

Nous pourrions citer deux ou trois observations analogues. Ne faut-il pas en conclure qu’il est très-difficile, dans l’état actuel de la science, de préciser la valeur du signe diagnostique sur lequel M. Jaccoud a particulièrement insisté? Il est vrai que M. Jaccoud l’a déclaré très-explicitement : ce n’est pas le simple fait de la conservation des vibrations vocales qui peut, suivant lui, révéler la division pluriloculaire de la pleurésie aiguë, ce sont les particularités et les coïncidences de ce fait générique qui le spécialisent dans certains cas au point d’en faire un signe indicateur de cette disposition de l’épanchement. Mais, et c’est pourquoi nous n’insistons que sur ce point spécial, dans toute sa communication, M. Jaccoud a parlé de la persistance des vibrations et de la valeur de ce signe. Il semble même y attacher une si grande importance qu’il cherche à expliquer par la distension des brides pseudo-membraneuses cette persistance des vibrations et leur transmission plus facile à la paroi du thorax. Nous avouons que les critiques adressées par M. M. Raynaud à celte théorie nous ont paru très-fondées.

Il est encore une question au sujet de laquelle il nous semble que la discussion académique pourrait fournir quelques éclaircissements. M. Jaccoud et M. Raynaud différent d’avis quand il s’agit d’interpréter la valeur pronostique des adhérences pleurales. M. Jaccoud les considère comme presque toujours nuisibles en raison des obstacles qu’elles apportent à l’hématose et des dilatations cardiaques qu’elles pourraient déterminer. M. M. Raynaud fait observer que maintes et maintes fois dans les autopsies on a trouvé des adhérences anciennes, très-étendues et souvent totales, que rien, dit-il, n’avait pu faire soupçonner pendant la vie.

Bien souvent, en effet, cette question des adhérences pleurales nous apréoccupé, comme elle a très-certainement solli-

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cité l’attention de tous ceux qui se sont occupés des pleurésies et surtout des pleurétiques. Et c’est pourquoi nous attendons de M. Jaccoud un exposé plus complet encore des symptômes de ces pleurésies multiloculaires dont il possède plusieurs observation complètes. II nous a semblé, en effet, que la gravité des pleurésies avec adhérences pleurales étendues dépend infiniment moins des obstacles qu’apporte à l’hématose l’existence des fausses membranes que des conditions dans lesquelles celles-ci se sont formées.

M. Jaccoud ne nous a parlé que de la pleurésie aiguë multiloculaire. Mais ces pleurésies aiguës, qui s’accompagnent si rapidement de la formation et de l’organisation de pseudo-membéanes épaisses et très-adhérentes, ne sont-elles point surtout graves en raison de la diathèse qui, si souvent, leur donne naissance? Et ne trouverait-on pas dans leur genèse, leur marche, leur évolution, des signes diagnostiques plu^mportants encore que les signes physiques que révèlent la palpation et la percussion du thorax? Nous croyons, avec M. M. Raynaud, qu’il existe souvent, à la suite des pleurésies aiguës, des fausses membranes qui ne guérissent pas, c’est-à-dire qui persistent très-longtemps, déterminant une adhérence assez étroite entre le poumon et la paroi costale. Mais nous croyons aussi que les pleurésies qui évoluent sourdement, insidieusement, donnant naissance à desexsudats pseudo-membraneux, puis à des fausses menibraues résistantes, organisées avant l’apparition d’un épanchement abondant, cloisonnant dès lors et immobilisant enloges séparées le liquide que sécrète la plèvre, sont bien souvent des pleurésies diathésiques dont la marche présente des particularités bien dignes de frapper l’attention des cliniciens et dont le pronostic est toujours sérieux. L’évolution de ces pleurésies est peu connue.ou du moins assez mal décrite. Nous ne doutons pas que M. Jaccoud, qui ne nous en a donné que les signes physiques, ne nous en puisse indiquer la genèse et la marche, et ne nous en explique dès lors la gravité. Aussi nous bornons-nous pour aujourd’hui à ces quelques réflexions en répétant ce que nous disions au début de cet article. Les communications de ce genre, lorsqu’elles émanent d’un maître aussi autorisé que consciencieux, ne peuvent manquer d’être très-utiles en appelant l’attention sur des sujets peu connus, en provoquant, des controverses, et, par conséquent, en préparant un progrès clinique.

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