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Ratio et prudentia curas

Non lociis effusi late maris arbiter, aufert.

Il faut que je me délivre de cette acide fumée de mes tristesses.

Qui sait? Par les déceptions mêmes que j'ai subies, je puis acquérir des pensées plus justes et une plus ferme énergie. Le coléoptère qui ronge le lis du Kamtschatka aide par là à la propagation de cette fleur. Le cineps, qui vit sur les feuilles du figuier sauvage, accélère par ses piqûres la maturité des figues cultivées.

Ainsi je vais, mon cher Georges, vacillant encore et. mobile, peu sûr de moi, mais me sermonnant et me rassérénant; je suis d'ailleurs encouragé par la gaie métamorphose qu'un changement de température a opérée autour de moi. Quelle que soit notre essence spiritualiste, nous sommes les enfants de la terre, soumis par cette raison à l'influence des climats, des saisons, des variations météorologiques, et nulle part nous ne sommes plus sensibles à cette influence que sur mer.

Mais depuis quinze jours nous filons lestement, en droite ligne, vers l'ouest. Déjà l'atmosphère est imprégnée des chaudes lueurs de l'été, les jours grandissent ; les voyageurs de l'entre-pont passent joyeusement leur journée en plein air; ceux que j'ai vus languissants ont déjà l'œil plus vif et le teint moins pâle. Eric aussi commence à recouvrer ses forces, et le capitaine, voyant ses voiles enflées par un vent propice, son équipage en bon ordre, ses

passagers contents, se frotte les mains et dit que, si cet heureux temps continue, la semaine prochaine nous pourrons être à New- York.

15 juin.

Par une belle matinée, par une mer étincelante, nous sommes arrivés à New- York. A peine étionsnous ancrés dans le port, qu'une nuée d'éperviers, de vautours, de chacals, c'est-à-dire, de taverniers et d'agioteurs de toute sorte se précipitaient sur nôtre navire pour s'emparer des passagers, pour les entraîner dans quelque affreux repaire, décoré du nom d'hôtel, ou les séduire et les fasciner par l'appât d'un emploi fabuleux, ou d'un achat de terrain ruineux.

Les pauvres émigrants, qui s'embarquent sur un de ces navires, disposés tout exprès pour les transporter dans la grande armée de l'industrie américaine ! Ce qu'il y a de plus dangereux pour eux, ce n'est pas la traversée de l'Atlantique, c'est leur débarquement dans cette capitale commerciale des

États-Unis, qu'on appelle l'Empire-City , dans ce Pandémonium de tant de richesses subitement acquises, et de tant de misères, dans cet immense réservoir où le torrent de l'émigration européenne jette à la fois ses ondes vivaces, son écume et son limon, dans cette Babel de tant de nations diverses, où le culte de la matière, l'amour du dollar, l'idolâtrie du veau d'or enfantent les plus fiévreuses convoitises et les plus funestes passions !

En quelques instants, notre navire a été dépeuplé, les bagages enlevés, les passagers dispersés de côté et d'autre. Il en est qui sont nés près du même clocher, qui viennent de passer six semaines ensemble, dans la plus étroite communauté, qui, dans quelques semaines, seront peut-être à six cents lieues l'un de l'autre, et ne se reverront jamais. Le vieux Bauer m'a dit adieu d'un ton grave; sa femme et sa fille m'ont adressé un regard mélancolique; son fils, sans prononcer une parole, m'a vigoureusement serré la main. Ceux-là ont le projet d'acheter et de défricher un terrain dans le Canada. Peut-être qu'un jour je les rencontrerai encore!

Comme je ne voulais point me laisser entraîner dans ce confus déménagement, je suis resté a peu près seul sur le pont, debout sur un banc de quart, et regardant avec émotion ce premier tableau d'une des plages du nouveau monde, un grand et magnifique tableau ! Là, les lignes bleuâtrestle Long-Island;

ici, les vertes collines, les forêts de New-Jersey; à droite et à gauche, d'élégantes maisons de campagne, kiosques et châteaux à tourelles, pavillons aériens et habitations rustiques ; sur les ondes azurées, une quantité de chaloupes et de bateaux à vapeur qui voguent vers l'Europe, vers les Indes, vers les Antilles, et d'un autre côté, les églises, les fournaises, les maisons colossales, les docks immenses, les légions de navires de New-York.

Au pied du bastingage sur un rouleau de cordages, était assis silencieusement Eric. En voyant sa pâle ligure et ses misérables vêtements, les pirates des cabarets et des bureaux de placement ont compris qu'ils n'auraient rien à gagner avec lui ; le pauvre garçon ne comprenant d'ailleurs pas un mot de la langue de ce pays, n'a pu leur dire ce qu'il venait chercher à New-York. Sans oser invoquer mon appui, il l'attend instinctivement, comme un agneau timide, et il est resté près de moi.

Je l'ai conduit dans un de ces vastes hôtels du Broadway, où le retentissement du gong appelle, trois fois par jour, à des banquets homériques les héros actuels de l'iliade américaine : les Nestor vieillis dans l'expérience des comptoirs, les Ulysse de la spéculation, les jeunes et bouillants Achille qui s'irritent de la lenteur des combats par lesquels ils doivent conquérir les trésors de quelque vieux Priam, les Cassandre qui, d'une voix lugubre qu'on

ne veut pas écouter, prophétisent la chute d'une nouvelle entreprise, et plus d'une Iphigénie sacrifiée aux dieux inconnus, par un ambitieux Agamemnon, pour échapper à une banqueroute. Tous ces vaillants guerriers des champs de bataille de l'industrialisme n'ont pour bouclier qu'un carnet mystérieux, pour arme offensive un crayon, et se préparent à leur lutte journalière en buvant, dans l'enceinte du bar-room, de larges verres de vin ou de rhum, en fumant de longs cigares.

Je dois dire que, dans ce monde qui se vante de n'admettre que les plus rigides principes de la démocratie, mon nom, avec son apparence nobiliaire, a produit une certaine sensation dont j'ai été fort surpris; le maître d'hôtel, après l'avoir lu sur le registre où il m'avait prié de l'inscrire, m'a fait un très-courtois salut, et quelques curieux qui se trouvaient près de lui, m'ont paru disposés à se montrer envers moi très-affables.

Mais en m'embarquant à Hambourg, mon but n'était point de m'arrêter dans ces cités américaines, dont je puis admirer la prodigieuse activité, mais où je n'entrevois rien qui séduise ma pensée, rien, si ce n'est çà et là, dans de modestes retraites, quelques nobles études d'art, de poésie : savantes recherches de Prescott, récits historiques et romanesques de Washington Inving, délicieux chants de Longfellow, qui de temps à autre surgissent au mi-

lieu des rumeurs de la Bourse, des discussions politiques, et des arrivages de navires.

Ce qui m'attire, c'est la tradition et la poésie encore vivante de notre ancienne possession, de notre terre du Canada, découverte par Cartier, le pieux et hardi marin de Saint-Malo, colonisée par Champlain, convertie par nos missionnaires, illustrée par notre courage, arrosée de notre sang et tout imprégnée encore des plus purs, des meilleurs éléments de notre nationalité.

C'est là que je veux aller, et comme l'oiseau nomade qui, après avoir traversé l'Océan, ne s'arrête qu'un instant sur la plage et reprend son vol. pour atteindre la région de son nid d'été ou de son nid d'hiver, je m'en irai, le plus vite possible, hors de cette zone républicaine, affairée, tumultueuse, dont les qualités ne m'inspirent aucune sympathie, et dont les vices me révoltent.

Avant tout, je dois m'occuper du pauvre enfant de Suède qui, dans son abandon, a eu confiance en moi. J'ai pris une voiture et je suis allé avec lui à la recherche de ce cousin, vers lequel son père l'a si placidement envoyé. Après un long trajet, nous avons fini, non sans peine, par découvrir la maison indiquée sur sa lettre. Là, à la place d'un florissant atelier de menuiserie, nous n'avons trouvé qu'une échoppe de fruitier et une vieille femme qui m'a raconté que le menuisier avait, depuis plusieurs

mois, vendu ses meubles, ses outils, tout vendu pour quitter New-York et se rendre en Californie, où il espérait gagner des millions.

J'ai traduit cette réponse à Eric, qui se tenait près de moi, écoutant avec inquiétude mon colloque qu'il ne pouvait comprendre.

Ses mains alors se sont jointes sur sa poitrine, et il a baissé la tête sans prononcer un mot.

Nous sommes remontés en silence dans notre cab. Moi-même j'étais fort troublé de la triste nouvelle que je venais d'apprendre. « Que faire? » me suis-je écrié enfin.

A cette brusque interpellation, le timide garçon m'a regardé, comment dirai-je?... comme un pauvre chien perdu qui, par un regard inquiet et caressant, semble chercher un maître ! Puis, il m'a dit, d'une voix tremblante : « Si le bon monsieur voulait me permettre de rester avec lui, je serais heureux de le servir. »

Je ne m'attendais point à cette proposition. Dans l'amertume de mes regrets, dans le trouble de mon esprit, je voulais voyager seul. Si j'avais pu, en conscience, associer quelqu'un à l'incertitude de mes projets, à la mobilité de mes résolutions, j'aurais emmené avec moi le patient, le fidèle Joseph qui m'a donné tant de témoignages de zèle, et qui ne demandait qu'à m'accompagner. Mais prendre à mon service cet étranger que je connais à peine, cet

enfant débile, les lois de l'humanité me prescriventelles une pareille obligation? N'est-ce pas m'imposer une tache trop hasardeuse, et assumer sur moi, en ce qui tient personnellement à lui, une trop grave responsabilité?

Voilà ce que je me disais, tandis que la voiture nous ramenait vers notre hôtel. Puis en songeant au jour où j'avais vu pour la première fois Eric, languissant dans son hamac, au naïf récit qu'il m'avait fait de son enfance persécutée et de son délaissement; en me rappelant les leçons de charité que ma mère m'avait si souvent répétées, j'en suis venu à un autre sentiment; je me suis dit qu'il y avait là.pour moi une bonne œuvre à faire, un devoir à accomplir, que la Providence avait peut-être elle-même placé cet enfant sur mon chemin, pour que je lui vinsse en aide. N'y a-t-il pas d'ailleurs, entre lui et moi, une analogie de situation qui doit lui attirer mon intérêt? N'est-il pas orphelin comme moi, et plus malheureusement encore, car il n'a point goûté les saintes joies de la famille, les douces caresses d'une mère, et en mémoire de la mienne, j'aurai soin de lui.

« Eh bien! Eric, lui ai-jedit, puisque ton cousin est parti et que tu n'as pas une autre personne, ici, à qui tu puisses demander un refuge, je te garderai avec moi, et nous voyagerons ensemble. »

A ces mots, l'humble enfant a fait un mouvement

comme pour me serrer la main. Par respect, il s'est arrêté dans cet élan subit; mais j'ai vu une larme rouler dans ses yeux, et il m'a semblé que cette émotion de gratitude, cette larme du pauvre étaient pour moi une bénédiction de Dieu ! *

La Combe, 8 juillet.

Par la magnifique rivière à laquelle on a donné le nom de Hudson, l'ardent navigateur qui périt misérablement dans une de ses aventureuses explorations, par le lac Champlain, un autre nom illustre que la France s'honore d'inscrire dans ses annales, j'ai été à Montréal (Mont-Royal), puis par le Saint- Laurent, à la pointe de notre ancienne royauté canadienne. Je n'essayerai pas, mon cher Georges, de te décrire ces deux cités, fondées près de quelques wigwams sauvages, par deux nobles marins, sanctifiées, dès leur origine, par les œuvres de charité et de pietié, gouvernées par de nobles gentilshommes de France, défendues, pendant deux siècles, par quelques centaines d'héroïques soldats contre les

agressions des Indiens et des Anglais, par le valeureux Lévy, par le glorieux Montcalm. Je reviendrai

quelque jour, j'espère, dans ces deux villes, dont l'histoire esta chaque page si émouvante. J'irai revoir, à Montréal, l'endroit où un gentilhomme champenois et une noble fille de Langres consacraient ce sol de la Nouvelle-France par une chapelle et par un hôpital, et près de Québec, la plaine d'Abraham, où les deux chefs des armées ennemies, Montcalm et Wolfe, moururent à la fois, et l'île d'Orléans, la cascade de Montmorency, paysages superbes, décorés de beaux noms.

A présent, je t'écris d'un lieu moins connu, d'un village dont le nom n'est probablement encore inscrit dans aucun livre de géographie. Comment suis-je venu dans ce village, et comment m'y suis-je installé? C'est une histoire que je vais te raconter.

Il faut te dire, d'abord, que d'âge en âge, l'amour de la France est resté implanté dans le cœur des Canadiens; ils s'honorent d'appartenir, par leur origine, à la France; ils gardent fidèlement ses anciennes coutumes, ses traditions religieuses, sa langue; ils se plaisent à entendre parler de la France, et lorsqu'il leur arrive quelque voyageur de ce pays de leurs aïeux, ils vont eux-mêmes au-devant de lui; ils lui ouvrent leurs demeures avec empressement, et l'accueillent avec une sorte de confraternité.

A Québec, un de ces aimables Canadiens, avec qui,

par hasard, j'ai fait connaissance, et auquel je manifestais le désir de pénétrer dans quelques-uns des districts les moins fréquentés, m'a donné une lettre de recommandation pour un habitant des forêts, un Francomtois, m'a-t-il dit en riant, car, dans le cours de quelques entretiens, je n'avais pu m'empêcher de lui parler de la Franche-Comté. « C'est un gentilhomme, a-t-il ajouté, un gentilhomme de bonne souche, et par lui-même fort intéressant; je suis sûr qu'il vous plaira. »

La demeure de M. le baron de Mériol, ainsi s'appelle notre compatriote, est à une dizaine de lieues, au nord-ouest de l'Ottawa. Dans la jolie petite ville de Hull, j'ai loué une charrette rustique sur laquelle on a lié ma valise, cloué une planche pour servir de siège à Eric, une autre pour moi, et mon conducteur s'est assis sur le devant de la voiture. Ce conducteur est un paysan d'une agréable physionomie qui pour me faire honneur a revêtu son habit du dimanche, c'est-à-dire, une longue redingote en étoffe de laine brune, un gilet bleu à boutons de métal, des culottes en cuir, avec des bas tricotés par sa femme, et sur sa tête, un chapeau en feutre à larges bords.

Chemin faisant, j'ai longuement causé avec lui; c'était chose facile. Il est d'une humeur naturellement loquace, comme la plupart des Canadiens, et il parle très -correctement notre bonne langue de

France, telle qu* elle s'est conservée dans le Canada, avec quelques vieilles naïves expressions, proscrites malheureusement par notre néologisme.

Dès le moment où j'ai négocié mon marché avec lui pour me conduire à la Combe, je l'ai vu tout réjoui de servir de guide à un Français. 11 n'aime guère les Anglais qui sont, dit-il, des hérétiques, et il abhorre les Américains. Grâce à ma nationalité, probablement aussi à l'urbanité avec laquelle je lui parlais, Jean-Baptiste (c'est son nom) est devenu très-comrnunicatif, et m'a raconté toute sa vie, une vie de labeur, d'efforts, de patience, soutenue par d'honnêtes affections, égayée par un fonds de bonne humeur, et une bonne conscience.

Au quatorzième siècle, notre Froissard s'en allait chevauchant en France et en Angleterre, s'arrètant dans les châteaux, interrogeant les vieux écuyers, et se faisant narrer les histoires de chevalerie. Je ne suis pas un aimable Froissard. Le quatorzième siècle est bien loin de nous, et par le temps actuel, les vieux écuyers ne connaissent guère les galants faits d'arme de la chevalerie; mais je recherche volontiers les récits de la vie réelle qui souvent m'émeuvent, et souvent me donnent un philosophique et religieux enseignement.

Au fond de sa citerne, disent les Orientaux, dans leur style imagé, chaque homme a son crocodile.

Dans le cours de son existence, chaque homme

doit porter son fardeau, et les plus lourds peut-être ne sont pas ceux qui pèsent sur les épaules des manœuvres ou des paysans.

D'abord simple valet de ferme, puis bûcheron et batelier, selon les circonstances, Jean-Baptiste a, dans sa jeunesse, -comme un vrai fils d'Adam, gagné son pain à la sueur de son front ; puis, ayant fait quelques économies, il a épousé une brave jeune tille qui avait une petite dot ; il a employé son argent à acheter un coin de terre qu'il a revendu avec un bon bénéfice, après l'avoir défriché, puis une autre terre, et enfin une maison avec un jardin à Hull.

Voilà tout. Mais, entre ces différentes phases d'une humble destinée, combien de petites péripéties, d'accidents imprévus, d'espérances trompées ! les jours sans travail, les champs dévastés par un ouragan, les maladies ruineuses, ou tout simplement une petite somme sur laquelle on comptait et qui est perdue dans une faillite, un cheval qui tombe dans une fondrière, une vache qui périt dans une épizootie, autant d'événements qui portent une grave atteinte à un minime budget. La vie du pauvre est comme une navigation difficile sur une fragile chaloupe, le long d'une rivière sinueuse et parsemée d'écueils. Que de précautions il doit prendre pour éviter un fatal désastre ! Quelle tâche, quelle attention continues ! Lorsque, enfin, il a patiemment

tourné ou surmonté les obstacles qui s'opposaient à son trajet, lorsqu'il se réjouit du succès de ses efforts, le dernier terme de ses fatigues, n'est-ce pas l'embouchure de sa rivière, par laquelle il tombe dans la mer où tout s'engloutit, dans l'océan de l'éternité.-

Mais mon brave Jean-Baptiste ne se laisse point aller à de telles réflexions. Il se montre très-content de notre petit voyage. De temps à autre, tout en continuant son récit, il semble vouloir aiguillonner son cheval, mais en réalité il ne fait que le caresser d'un léger coup de fouet, en lui adressant d'affectueuses paroles, comme un arriéra d'Espagne à. une. mule favorite.

« Allons ! ma poulotte , allons ! un peu de courage. On te donnera bientôt ton picotin d'avoine.

' — Une bonne bête, monsieur, dit-il en se retournant vers moi; vous ne pouvez en juger maintenant, parce qu'elle est un peu vieille; mais si vous l'aviez vue il y a dix ans, si alerte, si vigoureuse, si ardente à la besogne ! elle faisait l'admiration de tous ceux qui la regardaient, et plus d'une fois on m'en a offert cent cinquante dollars. A l'heure qu'il est, on me les offrirait encore que je ne la donnerais pas. Poulotte a travaillé pour moi, a vieilli avec moi. À moins que je ne devienne tout à fait misérable, elle aura, tant qu'elle vivra, sa ration de

paille, de foin et d'avoine, dans mon écurie ; elle sera soignée, quand elle ne pourra plus rien faire, tout aussi bien que lorsqu'elle traînait jusqu'à Montréal ou à Québec de lourdes charrettes. Voyez, monsieur, il faut être reconnaissant envers les animaux qui nous -ont servis. C'est mon idée, et c'est aussi l'idée de Jeanne, ma femme, et Jeanne et mes enfants aimeraient mieux me voir vendre mon dernier meuble que cette bonne Poulotte qui les a si souvent promenés sur son dos.

— Est-ce que vous avez beaucoup d'enfants? disje à Jean-Baptiste, non point par une vaine curiosité, mais avec un accent d'intérêt.

— En général, monsieur, me répondit-il, les gens de notre pays en ont un assez grand nombre. Pour ma part, j'en ai douze.

— Douze? c'est vraiment beaucoup.

— J'ai des voisins qui en ont bien plus ; entre autres, Noirot, le charpentier, qui pourra bientôt en donner un au curé.

— Gomment donc ?

— Ah ! vous ne savez peut-être pas que nous devons, à titre de dîme, au prêtre de notre paroisse, la vingt-cinquième part de tous nos produits, le vingt-cinquième boisseau de nos fruits, la vingtcinquième gerbe de nos récoltes. Noirot a déjà vingt-quatre enfants, et sa femme est encore près d'accoucher. Voilà pourquoi il me disait l'autre jour

en riant : « J'aurai bientôt un vingt-cinquième enoc faut à offrir à notre curé. »

— Et tous vos enfants, Jean -Baptiste, sont vivants ?

— Tous vivants, grâce au ciel.

— Et tous élevés par vous-même, par votre propre travail

— Et par celui de Jeanne, monsieur ; une brave petite femme, douce, active, laborieuse, économe, un bijou de femme, enfin. C'est notre bon vieux curé qui a lui-même arrangé mon mariage avec elle, et tant que je vivrai je l'en remercierai. Il faut l'avouer pourtant, nous avons eu des jours difficiles, des jours où la prudente Jeanne était inquiète du lendemain, et nous mesurait d'une main parcimonieuse notre portion de pain et de pommes de terre. Mais, le bon Dieu aidant, nous avons traversé nos temps de misère, et tout notre petit monde a grandi, et tout cela, monsieur, a maintenant bon pied, bon œil et bon appétit, et le cœur au travail. Quand le dimanche et les jours de fête, Jeanne se rend à l'église avec sa cohorte de filles et de garçons qui lui semblent les plus beaux enfants du monde, il faut la voir, comme elle se redresse et comme elle est fière. La reine Victoria lui offrirait en ce moment, troc pour troc, la couronne d'Angleterre pour sa maisonnette et ses douze poussins, que Jeanne lui ferait une belle révérence et lui dirait : « Grand

« merci ! j'aime mieux garder ce que Dieu m'a « donné. »

« Voyez-vous, monsieur, .ajoute Jean -Baptiste, dont j'ai évidemment touché la corde sensible en ramenant à parler de ses enfants, ma mère avait bien raison de dire que les nombreuses familles sont la bénédiction des pauvres gens. J'ai entendu raconter qu'on voit dans les maisons des riches, des enfants qui, n'ayant eu que la peine de naître, de se laisser dorloter et choyer, en viennent, quand ils ont un certain âge, à souhaiter la mort de leurs parents pour avoir plus tôt leur héritage ! Est-ce possible, monsieur ? S'il en est ainsi, quel bonheur de ne pas posséder une fortune qui peut produire de si monstrueuses convoitises ! Tout jeunes, nos enfants partagent nos sollicitudes ; dès qu'ils ont acquis quelque force, ils s'essayent à notre labeur et, par leur coopération , augmentent les ressources du ménage. Quand vient la vieillesse qui paralyse notre activité , ils travaillent gaiement à notre place, car ils se souviennent de tout ce que nous avons souffert pour eux, de nos sueurs et de nos privations. »

En écoutant, mon cher Georges, ces naïves paroles de Jean-Baptiste, je regardais le sol à travers lequel nous conduisait lentement Poulotte, et à la vue de ce sol, il m'était aisé de comprendre la fatigue que mon brave conducteur avait dû éprouver dans sa labo-

rieuse existence, dans son métier de valet de ferme, de batelier et de bûcheron.

Il faut que je te dise l'impression qu'a produite sur moi le premier aspect de la terre canadienne, hors des grandes voies de communication.

Pour me rendre mon récit plus facile, permetsmoi d'employer quelques termes anglais de la vie pratique, qu'on ne peut traduire sans une périphrase et qui méritent d'être impatronisés dans notre langue, au moins tout aussi bien que ceux des aristocratiques domaines du Turf ou du Sport.

C'est sur les rives du Saint-Laurent et sur ses affluents, entre Québec et Montréal, que Ton trouve les principales institutions de notre ancienne colonie. C'est là que Champlain et Cartier posèrent les fondements de nos premières cités ; c'est là que nos prêtres, nos missionnaires, nos gentilshommes s'établirent. Par ce fleuve qui, du lac supérieur, coule à travers les lacs Huron, Ériéj Niagara, Ontario, et à l'extrémité de son parcours de mille lieues, verse dans l'Océan les eaux de toutes les rivières et de tous les lacs du Canada, par cette immense artère, nos colons touchaient à la plus grande partie de ce nouveau royaume de France qui, de la côte du Labrador à l'extrémité occidentale du lac supérieur, a une longueur de seize cents milles, trois fois l'étendue de la Grande-Bretagne et de l'Irlande. Parla, nos aventureux pionniers, qu'on appela les coureurs des bois

et les voyageurs, s'en allaient de côté et d'autre, pénétrant dans les forêts les plus sauvages, dans les régions les plus désertes, découvrant l'Ohio, le Mississipi, et atteignant enfin, dans ces explorations d'une hardiesse fabuleuse, la Louisiane, puis le Mexique. Sur la rive du Saint-Laurent, de l'Ottawa et de quelques autres rivières, de vastes propriétés furent concédées par notre gouvernement à des ordres religieux, à des officiers de terre et de mer, à de nobles émigrants, à la condition qu'ils diviseraient ces domaines en différentes parcelles, et y introduiraient un certain nombre de cultivateurs. Ainsi a commencé notre colonie ; ainsi se sont constituées ces possessions qu'on appelle encore dans le Canada les seigneuries et les maisons de leurs tenanciers, qui, moyennant certaines redevances, jouissaient librement du terrain qui leur était accordé et le transmettait à leurs enfants.

Entre Québec et Montréal, s'élèvent d'importants établissements de commerce et d'industrie, auxquels le mouvement des bateaux à vapeur et les premiers tronçons de chemins de fer donnent à présent une certaine importance. Dans cette même zone féconde apparaît au milieu des champs de blé ou'de maïs, la ferme agreste avec ses murs blanchis à la chaux, son jardin rustique, ses massifs d'arbres fruitiers.

Mais, à quelques lieues de distance, sur la rive gauche du Saint-Laurent et de l'Ottawa, commence

le Bush, c'est-à-dire, la région jusqu'à présent à peine entamée par le soc du laboureur, par la hache du bûcheron , la ligne à peine entr'ouverte des forêts primitives, des landes désertes qui s'étendent jusqu'aux dernières limites du nord et de l'ouest.

Ils ne coûtent pas cher, ces terrains incultes du Bush ; il en est que le gouvernement canadien offre aux émigrants, à raison de trois ou quatre shillings (3 fr. 75 c. ou 5 fr.) l'acre, en sorte que, pour un petit capital de 2000 fr., payable en cinq ou dix ans, on peut acquérir plusieurs centaines d'arpents d'un soi enrichi, depuis un temps immémorial, par les détritus d'une abondante végétation. Mais l'affaire importante n'est pas de posséder une si large étendue de territoire , l'essentiel est de le défricher. Ce qui serait, dans une contrée d'Europe, en France, en Allemagne, une fortune considérable, ces sapins gigantesques, ces chênes séculaires sont, dans le Canada, à une certaine distance des cours d'eau navigables, le plus grand embarras du settler, c'est-àdire du colon ; ils l'obligent à un travail difficile, ardu, patient et parfois très-coûteux.

Dans la diversité des hardies entreprises de la race humaine, c'est un curieux et intéressant spectacle que celui des conquêtes pacifiques de l'homme à travers les régions encore inexplorées; du mineur de Sibérie, qui arrache aux entrailles de la terre les trésors qu'elle a jusqu'à présent dérobés à tous les

regards; du nybyggare de Suède, qui à force de labourer un sol froid et rocailleux, le force à lui donner sa récolte d'orge et de pommes de terre; du paysan hollandais qui, dans sa patience infatigable, finit par féconder les dunes de sable; et du settler américain, qui aspire à se faire un champ, un jardin, sur le terrain dont l'accès lui est défendu par des broussailles touffues, par des réseaux de lianes et des masses d'arbres d'une dimension effrayante.

Dans ses habitudes de salon, Mme de Boufflers disait : qu'elle ne consentirait à être ambassadrice en Angleterre , qu'à la condition d'emmener avec elle vingt-cinq de ses amis intimes, et quatre-vingts personnes absolument nécessaires à son bonheur. Le pauvre settler, quand il a fait un marché avec les agents du gouvernement, ne se dirige point vers une populeuse cité, comme la capitale de l'Angleterre, et n'emmène point avec lui une centaine de personnes absolument nécessaires à son bonheur; il va dans les bois, seul avec sa famille, et peut-être quelques ouvriers! Là, jusqu'à ce qu'un autre settler vienne s'établir près de lui, il reste seul, en toutes saisons, loin de toute ville et peut-être aussi de toute habitation humaine, seul dans son rude labeur d'été, et dans la longueur des sombres jours d'hiver!

Ah! mon cher Georges, c'est bien vrai que la vie est une tâche; une tâche de développement intellectuel pour les uns, de travail manuel pour les autres,

de soins et de devoirs pour tous! Ceux-là se trompent qui prétendent en faire une distraction perpétuelle. Carpe diem, disaient les anciens avec une pensée épicurienne. Carpe diem, devons-nous dire aussi, mais pour faire un digne emploi des heures fugitives, et non point pour nous couronner de roses; comme le vieillard de Teos, qui, avec cet ornement printanier de jeune fille, entrelacé à ses cheveux blancs, et un petit cupidon à côté de lui, ne m'offre qu'une image peu vénérable.

C'est avec la hache que le settler américain s'avance sur le terrain où il veut résider; c'est avec la hache qu'il prend possession de son domaine. Dans tous les pays, les arbres et les plantes sont pour les peuples primitifs l'objet d'une vénération mystérieuse et quelquefois d'un culte idolâtre. Les Indiens ont déifié l'herbe Barba, qu'ils considèrent comme une partie de Wichnou, et l'arbre Assouata, dont les larges feuilles sont d'un tissu si délicat que la moindre brise les met en mouvement. Les druides cueillaient cérémonieusement le gui avec une faucille d'or. Les Arabes ont, pendant de longs siècles, fait des pèlerinages aux chênes de Mamre, près de Hebron. Les Hébreux érigeaient leurs oratoires sous les rameaux d'oliviers. Les Grecs plaçaient un de leurs principaux oracles dans les chênes de Dodone. Les Germains professaient un respect religieux pour les forêts, et les anciens Slaves faisaient dans les

bois des enceintes sacrés, dont l'accès était sous peine de mort interdit au profane.

Le pionnier américain n'a aucune de ces superstitions. Les forêts où il pénètre l'irritent par les obstacles qu'elles opposent à son passage. Les tiges colossales qui' s'élèvent sur le sol où il veut conduire sa charrue, ne lui apparaissent que comme des ennemies et il les traite en ennemies. Qu'il y ait là des dryades timides et plaintives, c'est bien le dernier de ses soucis. Ces arbres qui le gênent doivent lui céder la place ; il les abat, les fend, et de leurs débris forme un bûcher auquel il met le feu. C'est ce qu'on appelle le logging. Quelquefois, il a recours à une autre opération, plus lente mais plus efficace : il fait dans l'écorce de la tige condamnée par lui, une incision qui pénètre jusqu'à l'épiderme; la circulation de la sève est ainsi arrêtée, l'arbre se dessèche et périt : c'est ce qu'on nomme le ringlng.

Le logging et le ringing ! N'est-ce pas ainsi que périssent les cœurs humains, par le feu de la passion qui les consume, ou par la plaie secrète qui leur a été faite, et qui peu à peu les épuise?

Dans l'existence du settler, si laborieux, si isolé, si souvent exposé à la disette ou à d'autres souffrances, et presque constamment si dépourvu de tout ce qu'on est convenu d'appeler les agréments de la vie, on assure qu'il y a pourtant un grand charme! et je le conçois. Les livres saints nous di-

sent : « Il n'est pas bon que l'homme soit seul ; » mais la solitude avec le travail n'est point une solitude dangereuse. L'aspect des phénomènes de la nature, à l'écart des vaines séductions du monde, doit éveiller, dans les âmes les plus vulgaires, un sentiment religieux, et l'homme qui par son courage et sa persévérance parvient à accomplir une entreprise difficile, éprouve à voir son œuvre une noble et légitime satisfaction.

Sans vouloir essayer la tâche de settler, j'aspire à m'avancer, comme lui, dans les régions encore incultes, dans les profondeurs des bois inhabités.

J'ai manifesté ce désir à Jean-Baptiste qui l'a fort approuvé.

« Vous êtes jeune, m'a-t-il dit, et vous paraissez assez robuste; je crois que vous accomplirez trèsbien votre projet, quoiqu'il ne soit pas si facile qu'une promenade sur le Saint-Laurent, dans le salon d'un bateau à vapeur. J'ai voyagé avec des étrangers qui gémissaient des rigueurs de notre climat. J'ai connu un savant de Québec qui passait une partie de sa journée à examiner, je ne sais quels instruments en bois avec un tube en verre, et qui affirmait que, nulle part, le froid et le chaud ne sont aussi excessifs qu'à Québec. C'est vrai, qu'en hiver, il y a des jours où l'on ne peut guère sortir sans s'exposer à perdre son nez et ses orteils par la gelée; la cascade même de Montmorency, qui main-

tenant bondit comme un cheval sauvage, se change alors en une pyramide de glace. L'été vient tout d'un coup, et le soleil est comme une fournaise d'où tombent des charbons brûlants; vous en savez déjà quelque chose : à tout instant, je vous vois vous essuyer le front;, et la pauvre Poulotte! Pour la petite marche qu'elle a faite, elle est baignée de sueur. Mais notre hiver est souvent très-agréable ; et ce bon soleil, il est notre bienfaiteur; il mûrit, en quelques semaines, nos moissons. Ne vous laissez pas effrayer par les cris et les soupirs de quelques beaux messieurs, ou de quelques femmelettes qui, au lieu de voyager, devraient, comme des vers à soie, s'enfermer dans des cocons. En dépit de nos diverses températures, de nos marais, et de nos moustiques, notre pays est le meilleur pays de la terre, et je ne voudrais pas en habiter un autre. »

Dès que l'honnête Canadien avait repris la parole, il me devenait difficile de l'interroger. Le mieux était de l'écouter, et en réalité, je Técoutais avec plaisir; ses récits étaient, pour moi, comme les pages d'un livre un peu diffus, mais instructif.

« Si vous voulez, dit-il, voyager par les districts les moins fréquentés jusqu'aux grands lacs, l'essentiel est que vous ayez un bon guide. Dans la maison où je vous conduis, et où j'espère bien que nous arriverons avant la nuit, il y a un jeune homme que je vous recommande. Si vous pouvez le décider à

vous accompagner, vous aurez fait une bonne affaire. C'est Bernard, le filleul de M. deMériol,uîi agréable garçon, habile chasseur, fin batelier, très-instruit d'ailleurs, en état de causer avec les Indiens, comme avec des Anglais et des Français, et un intrépide gaillard, capable de se jeter dans un torrent pour sauver un chien qui se noie, ou de suivre, à cent lieues de distance, la piste d'un troupeau de bêtes fauves. S'il pouvait raconter toutes ses aventures de chasse et de voyage, il en aurait de quoi vous tenir attentif pendant les veillées de plus d'un hiver. J'en sais une qui est assez curieuse ; il faut que je vous la dise. Permettez-moi seulement de donner un léger rafraîchissement à Poulotte. »

A ces mots, Jean-Baptiste descendit de son siège, cueillit une poignée d'herbe, la trempa dans un ruisseau qui coulait près de nous, en frotta délicatement la bouche de sa jument, puis tira de sa poche un morceau de pain qu'il lui donna à manger, après quoi il revint gaiement s'asseoir auprès de moi.

« Cette bonne bête! dit-il, elle ne peut pas se plaindre; mais elle avait besoin de ce soulagement, et je suis sûr qu'elle me sait grand gré d'y avoir pensé. Les gens qui nient l'intelligence des animaux, prouvent bien par là qu'ils n'ont pas fait eux-mêmes un grand usage de leur intelligence. Tenez, la voyezvous! comme elle relève la tête et trottine; c'est sa

façon de me remercier. Ta! Poulotte, va! demain tu

rentreras au logis et tu auras une litière fraîche.

« Mais je vous parlais de Bernard, et je voulais vous dire une de ses aventures de chasse; la voici : Un jour, en passant dans un bois, son fusil sur l'épaule, sa hache-à la ceinture, il s'arrête au pied d'un sapin d'une dimension énorme, et remarque sur la tige des empreintes de griffes qui lui indiquent que des ours ont grimpé là. Tous ne savez peut-être pas, monsieur, que nos ours, nos gros ours, si pesants, ont, comme les oiseaux^ leurs nids aériens : ce sont ces grands arbres dont les années ont creusé le tronc. Quand un couple de ces animaux découvrent une de ces crevasses, ils ne manquent pas de s'y rendre au commencement de l'hiver; la femelle y monte la première ; le mâle, en galant ours qu'il est, la laisse s'installer. Si, dans la demeure dont elle prend possession, elle n'a que juste la place qui lui est nécessaire, elle y reste seule; le mâle se fait un terrier, au pied du même arbre, et s'y place comme une sentinelle. Si, au contraire, la crevasse est assez étendue pour qu'il puisse y loger, il y va rejoindre sa compagne. Au commencement de janvier, la femelle met bas ses petits. Grâce au refuge qu'elle leur a choisi, ils sont, dans leur bas âge, à l'abri des loups et des autres animaux carnivores. Toute la sauvage communauté passe ainsi l'hiver, si tranquille en son gîte, que pour l'en faire sortir il faut abattre l'arbre.

ce En examinant avec ses connaissances pratiques ie sapin qui avait attiré son attention, Bernard acquiert la conviction qu'il y a là toute une famille d'ours, et dans notre pays, la capture d'un de ces animaux est une chose importante, une sorte de fortune pour un ménage de settlers ; de sa peau on fait une chaude couverture, de sa graisse, des préparations hygiéniques ou des chandelles, et sa chair est une nourriture excellente. Plus d'un voyageur canadien errant l'hiver dans les immenses pi aines de neige, ayant épuisé toutes ses ressources, exposé à mourir de froid et de l'aim, n'a dû son salut qu'à un heureux coup de fusil qui lui livrait ce précieux butin. Les Indiens ont une égale passion pour cette chasse : ils tendent des pièges à l'ours; ils le guettent avec leurs flèches ou leurs carabines, mais quand ils l'ont tué, ils le regardent avec une sorte de respect superstitieux; ils le couronnent de fleurs et le traînent en cérémonie dans leur wigwam.

« Ce trait de mœurs des Indiens me reporte tout à coup, par une singulière corrélation d'idées, aux lointaines extrémités de l'Europe, aux provinces septentrionales de Suède et de Finlande. Là, ceux qui osent se lancer à la poursuite de l'ours, sont cités parmi les braves du village. Quand ils ont abattu un de ces animaux féroces, ils le rapportent en triomphe; on célèbre leur victoire par des chants de joie, par diverses coutumes traditionelles. Celui

qui a fait tomber ce roi des forêts du nord, plante en signe d'honneur un clou en cuivre dans la crosse de son fusil, et les paysans du golfe de Bothnie conservent à l'égard de ce puissant quadrupède, des superstitions semblables à celles des Indiens. De peur de l'offenser, ils ne prononcent point son vrai nom à haute voix: ils l'appellent le Vieux ou le Grand-Père. Quand ils l'ont tué, ils lui demandent pardon de sa mort; ils lui adressent de tendres paroles, puis ils le prient de vouloir bien se laisser transporter dans leur demeure, où il sera reçu comme un hôte vénérable. »

Je rne retourne vers Eric, avec cette réminiscence de sa contrée natale ; mais Eric ne comprend pas notre entretien, et paraît absorbé dans la contemplation des bouleaux et des sapins qui lui rappellent son pays, par un livre qu'on n'a pas besoin d'épeler, à l'aide d'un abécédaire, dans les fastidieuses écoles, par ce livre de la nature dont les harmonies se révèlent souvent aux cœurs simples, bien mieux qu'aux prétentieuses observations des savants.

« II est gentil votre jeune compagnon, me dit Jean-Baptiste qui a remarqué mon mouvement; il a la figure douce et le regard assez intelligent ; mais il paraît très-faible. Pour le fortifier, il faut lui faire manger des côtelettes d'ours.

— C'est bien mon projet; mais il faut que je sache par quel moyen on se procure, dans votre pays, ces

salutaires côtelettes. Dites-moi donc ce qu'il arriva à Bernard, quand il eut fait sa découverte?

— Ce qui lui arriva! Il saisit sa hache et entreprit de couper cet arbre dont il voulait débusquer les habitants. Ce n'était pas une petite besogne; mais Bernard a le poignet vigoureux. Après avoir fait plusieurs larges entailles dans le tronc colossal, il lève les yeux en l'air et voit un gros ours qui avançait la tête au bord de son gîte, comme un pacifique bourgeois qui, étant tout à coup troublé dans son repos par un bruit inusité, met le nez à la fenêtre pour regarder d'où vient cette rumeur importune. Bernard aussitôt [prend son fusil, ajuste l'animal et lui lance une balle dans le museau. L'ours retombe dans sa retraite : il était mort probablement. Mais l'adroit chasseur ne pouvait aller prendre cette proie à quatre-vingts pieds de hauteur, dans les flancs du sapin; d'ailleurs il était convaincu qu'il y avait là d'autres griffes et d'autres dents. Il recharge son fusil, puis reprend sa hache et se remet à l'œuvre. Plus rien ne bouge au-dessus de lui, pas un signe de vie, pas un mouvement. Enfin, après un travail obstiné de plusieurs heures, il atteint le cœur du sapin usé, moisi par le temps, et voilà que l'arbre gigantesque s'ébranle, vacille sur sa base, puis tombe avec fracas, et lance sur le sol l'ours que Bernard avait tué, sa femelle et deux oursins. Ces trois animaux effarouchés s'enfuient dans une même

direction. Bernard vise la femelle et la blesse au poitrail, son sang coule; mais elle n'en continue pas moins à courir, et ses nourrissons encore tout jeunes, courent de leur mieux h côté d'elle. Bernard, irrité d'avoir manqué son coup., les poursuit à travers les bois, les ravins et la plaine ondulante couverte de neige; mais, si alerte qu'il soit, il ne peut parvenir à se rapprocher assez d'eux pour pouvoir les tirer. Peu à peu cependant, les petits ralentissent leur marche, n'étant pas de force à suivre leur mère dans sa fuite -précipitée.. La pauvre mère alors s'arrête, puis les pousse devant elle, en s'en allant tour à tour de l'un à l'autre, selon que l'un ou l'autre lui paraissait plus affaibli. Pendant qu'elle accomplissait cette touchante manœuvre, Bernard regagnait du terrain ; il fait un nouvel effort, il accélère le pas, il arme sa carabine et tire, et de nouveau, blesse la bête superbe qui excitait son ambition de chasseur; mais, en même temps il atteint un des oursins qu'elle aidait en ce moment dans sa marche chancelante. Elle pousse un cri lamentable, prend son petit entre ses pattes, lèche sa plaie inondée de sang, puis se tourne vers le cruel chasseur avec des yeux étincelants.

« A ce cri de douleur, à ce regard enflammé par la rage du désespoir, Bernard est tout à coup saisi d'une sorte de terreur indéfinissable qu'il n'avait jamais éprouvée. Il renonce à la proie qu'il pouvait aisé-

ment acquérir par un second coup de fusil; il s'éloigne, il retourne sur ses pas, la tète baissée, le cœur triste, comme s'il le sentait fléchir sous le poids d'un remords, comme s'il venait de commettre une mauvaise action.

« Quelques instants après, il est pris par un de ces tourbillons de neige qui aveuglent les gens du pays les plus expérimentés, et s'égare; il n'avait dans sa gibecière qu'un morceau de pain et un petit flacon d'eau-de-vie; il coucha le soir au pied d'un arbre, mais ne put dormir tant il avait froid. Au point du jour, il se remit en route, et s'égara encore. Enfin, monsieur, il erra ainsi, pendant trois jours, au hasard, dans les champs déserts par un temps glacial, n'ayant plus une miette de pain, plus une goutte de liquide pour lui rendre un peu de force. Sans l'assistance d'un Indien qu'il rencontra, par une grâce providentielle, qui lui alluma du feu pour le réchauffer, lui donna un morceau de daim, et le ramena dans son vrai chemin, le vaillant Bernard serait mort de faim et de froid. Les Indiens, monsieur, sont de braves gens, quoiqu'ils, aient en général un goût trop prononcé pour le whiskey. J'en ai connu plusieurs pour lesquels j'ai plus d'estime que pour ces vaniteux Américains qui les traitent comme des sauvages : vous apprendrez à les connaître, et si quelque jour nous nous rencontrons, vous m'en direz votre opinion. Mais un mot encore pour finir mon his-

toire. Dans la maison de M. de Mériol, on était trèstourmenté de son absence. On l'avait vu partir un beau matin pour une simple excursion d'où il devait revenir le soir. Le lendemain, le surlendemain, point de Bernard. On envoya plusieurs hommes à sa recherche; ils suivirent ses traces dans la forêt, puis un peu au delà, puis plus rien. Ils revinrent découragés, et M. de Mériol et sa fille, Mlle Berthe, se regardaient tristement et n'osaient se communiquer leur secrète pensée. Et voilà qu'au moment où l'on désespérait de le revoir, Bernard reparaît; mais si pâle, si fatigué qu'il faisait pitié! Lui-même m'a raconté cette aventure, et en finissant son récit, il me disait qu'il croyait que Dieu l'avait puni pour avoir poursuivi sans miséricorde une malheureuse bête inquiète de ses deux petits.

— Je comprends, dis-je à Jean-Baptiste, cette idée superstitieuse d'expiation; c'est celle du vieux marin de Coleridge, qui avait tué un albatros :

God save thee, ancient mariner

Why lookst thou — with my cross-bow

I shot the albatross.

— Je ne sais pas ce que c'est que Coleridge, me réplique Jean-Baptiste, impatienté, je crois, de ma citation britannique. Ce qu'il y a de sûr, c'est que Bernard est un homme de cœur, et naguères c'était un joyeux garçon; mais depuis quelque temps il n'a

plus la même gaieté; il est amoureux. Ce diable d'amour, quand une fois il entre de travers dans la tète d'un homme, c'est une calamité, on ne sait comment en finir. Moi, j'ai été plus heureux: j'ai aimé Jeanne, et Jeanne m'a aimé, et nous nous sommes mariés, et à l'heure qu'il est, ni elle, ni moi, nous ne nous sommes une seule fois repentis d'avoir eu si vite confiance l'un dans l'autre, »

Oui, il a été heureux, ce brave Jean-Baptiste! Dès son entrée dans la vie, il a eu, dans sa pauvreté, l'élément essentiel du bonheur, la satisfaction du cœur. Combien d'autres, après l'avoir longtemps vainement cherchée, arrivent fatigués à la fin de leur existence, et regardant cette modeste félicité qu'ils n'ont pu atteindre, ne peuvent que se dire avec amertume : Hoc erat invotis. N'en sera-t-il pas ainsi de moi?... A trente ans, avec la perspicacité qu'on devrait avoir à cet âge, quand on a quelque peu fréquenté le monde, dès mon premier réel élan de cœur, ne me suis-je pas follement trompé ? Si follement que, parfois, quand j'y songe, je me sens honteux de ma faiblesse et de mon aveuglement ! Qui ne se trompe pourtant? Les abeilles même, ces habiles ouvrières se trompent bien, malgré leur merveilleux instinct; il en est qui s'arrêtent sur des fleurs vénéneuses et produisent un miel empoisonné.

Mais voilà que mon aimable hôte, M. de Mériol, vient lui-même me dire que notre dîner est servi. Je

n'écris pas un roman, tu le sais ; permets-moi cependant d'employer aujourd'hui l'adroite formule adoptée par nos journaux qui publient des romans en feuilletons : La suite à demain.

20 juillet.

La suite à demain, te disais-je dans ma dernière lettre, et voilà près de quinze jours que je ne t'ai écrit. Mais nui lecteur n'attend de moi , chaque matin avec impatience, les nouvelles péripéties d'une intrigue amoureuse, et, grâce au ciel, nul rédacteur eu chef ne me presse de lui donner la fin d'une de ces dramatiques narrations, où Ton voit de candides jeunes filles enlacées dans l'inextricable réseau d'un infernal séducteur, des mains qui se lèvent, armées de poignards, sur une tête héroïque, des cachots où gémit l'innocence délaissée, et des scènes éminemment instructives qui, selon les belles idées de quelques Théophraste nouveaux, nous représentent les vices abominables du riche et l'inébranlable vertu du pauvre.

Ce qu'on appelle à un plus juste titre la gloire littéraire, il ne m'a pas été accordé de pouvoir l'espérer, et je ne l'ai pas même ambitionnée : je la re earde comme une espèce de Fata Morgana qui a ébloui les plus vives intelligences et souvent désolé les plus nobles âmes. Ceux-là même qui l'ont conquise clans toute sa splendeur- par quelles tortures n'ont-ils pas expié leur illustration ? que d'amères railleries n'ontils pas entendues, comme les triomphateurs romains dans l'éclat de leurs succès! Que de fois, au milieu de leur exaltation, ils ont été douloureusement surpris par le cri de la haine ou de l'envie, ou par l'effet accidentel d'un injurieux rapprochement. Je me rappelle ce qui arriva à Byrom après la publication de son premier chant de Ghîld-Harold. L'Angleterre entière était émue de cette œuvre sublime. La première édition en avait été épuisée en quelques jours, la seconde encore plus rapidement. Un matin, Byron entre chez son éditeur qui lui dit en riant : « Voyez la lettre que je viens de recevoir. » C'était une lettre d'un des principaux libraires d'Edimbourg qui écrivait à Murray : « The Child-Harold and the cookery a are much wanted1. i>

Donc, mon cher Georges, je t'écris tout simplement, comme si je m'écrivais à moi-même. Je te dis ce que je vois, ce que j'entends, ce que je pense ; je

1. Le Cirild-Harold et le livre de cuisine sont très-demandes

te fais mes confessions, les confessions d'un rêveur dont le wagon a déraillé, et qui ne demande qu'à rentrer dans une bonne voie. Si elles ne sont pas fort récréatives, elles auront du moins à tes yeux, le mérite de la sincérité.

J'en reviens A mon voyage.

Dès le matin, nous cheminons sur une route qui donnerait à nos agents voyers une triste idée du Canada ; d'abord, une route rocailleuse, raboteuse, où atout instant nous subissons de rudes cahots, puis un sol marécageux, où les charrettes des settlers ont creusé de profondes ornières, puis le sentier de la forêt, traversé par de longues racines, encombré de débris de chênes et de sapins, hérissé de troncs d'arbres, contre lesquels se heurte à chaque pas notre voiture.

« Quels chemins, dis-je à Jean-Baptiste; ils me font souvent songer à ceux que les Finlandais choisissent pour porter un cercueil dans un cimetière. Ils ont peur des revenants, et pour se préserver de ces fâcheuses visites de l'autre monde, ils charrient le mort dans la plus dure charrette, le font passer sur les plus grosses pierres, afin de lui ôter, par les plus violentes secousses, l'envie de faire une seconde fois le même trajet. »

A ces mots, Jean-Baptiste a froncé le sourcil. Par ma comparaison avec la Finlande, j'ai fait une injure au Canada. Pour réparer mon imprudence, je me

hâte d'ajouter : vraiment, il faut que Poulotte soit solide pour traîner si lestement notre voiture à travers de telles difficultés.

Jean-Baptiste reprend sa riante figure. Je ne veux pas le contrarier, ce candide Jean -Baptiste; il me plaît, il justifie pour moi tout ce que j'ai entendu dire de la gaieté naturelle, de l'honnêteté de caractère et de la politesse des paysans canadiens.

Vers midi, nous arrivons dans une clairière, en face d'une maison en bois, où nous devons faire, dit-il, un fameux dîner. Lès que nous sommes entrés dans la cour de cette habitation, il saute prestement à terre. Eric qui se montre toujours très-empressé de se rendre utile, l'aide à dételer Poulotte, et moi j'entre dans ce précieux édifice, qui est à la fois l'auberge et le magasin d'épiceries des settlers des environs. La chaleur est extrême; et les six heures que je viens de passer en plein soleil, sur notre charrette découverte, me font avant tout désirer l'ombre. Mais à l'intérieur de ce rustique hôtel, qui n'est qu'un log-house, construit comme tous les log-houses du pays, avec des poutres superposées l'une sur l'autre, la température est plus lourde encore qu'au dehors. En outre, elle est imprégnée d'une odeur de whiskey et de graisse qui n'est nullement agréable, et à laquelle notre arrivée doit donner une nouvelle intensité, car j'entends un enfant, assis sur un escabeau près du brasier de la cuisine, qui s'écrie : Ma-

man, voilà Jean-Baptiste avec deux voyageurs, et une voix de femme qui lui répond d'une chambre voisine : coupe une tranche de lard que tu mettras dans la poêle; rallume le feu, sous la marmite où bouillit le mouton; épluche des pommes déterre, Dans un instant* je te rejoins.

En attendant que notre hôtesse achève de préparer ce fameux dîner que Jean-Baptiste m'a promis, et dont je connais à présent le menu, je vais chercher sous les rameaux des bois une atmosphère plus pure. En pénétrant au milieu des massifs d'arbres qui entourent cette habitation, tout à coup mes regards sont surpris par une apparition inattendue : deux femmes, deux Indiennes, Tune vieille et l'autre jeune, la mère et la fille. Toutes deux sont assises au pied d'un sapin, dans une attitude mélancolique, les coudes appuyés sur leurs genoux, la tête penchée sur leur sein. La mère est presque entièrement enveloppée dans une de ces couvertures en laine qu'on appelle des blanket, et dont l'industrie anglaise et américaine propage déplus en plus l'usage parmi ces peuplades primitives du nouveau monde, qui jadis façonnaient elles-mêmes leurs vêtements, La fille porte un costume demi-indien et demi-européen; les mocassins en peau d'élan brodée; les longues guêtres, qu'on appelle généralement aujourd'hui leggings; un jupon en laine brune, orné d'une bande rouge; un mantelet à manches courtes; sous

ce mantelet une chemise en coton, nouée sous le menton, parfaitement blanche; sur sa poitrine, une large plaque d'argent; à son col, un collier de verroteries bleues et rouges, à plusieurs rangs ; sur sa tête, pas le moindre ornement. Ses cheveux noirs, touffus, luisants, sont divisés en deux épais bandeaux qui s'arrondissent sur ses joues et retombent sur ses épaules.

Au bruit de mes pas, ces deux femmes ont levé la tète, et se sont regardées en silence, comme pour se demander si elles ne devaient pas s'éloigner, puis elles sont restées immobiles et silencieuses à la même place. La mère a la peau noire, ridée, et les yeux rougis, comme ceux des Laponnes, par la fumée de latente. Mais sa fille 1 quelle figure charmante! Le teint un peu brun, il est vrai ; mais de cette nuance brune, comme celle des bronzes artistiques, comme celle qui est célébrée dans le cantique des cantiques, dans les vers de Virgile et dans les chansons d'Espagne:

Nigra sum, sed pulchra.

Alba ligustra cadunt, vaccinia nigra leguntur.

Aimque morena.

Zso soy de olvidar.

Ses yeux, comme ceux de la race tartare dont proviennent les Indiens, sont un peu relevés à leur extrémité, mais ils sont noirs, comme la plus pure

obsidienne des volcans d'Islande, lumineux et veloutés. Ses traits, fins et réguliers, pourraient servir de modèle à un professeur de peinture ; ses lèvres roses, quand elles s'entr'ouvrent, dévoilent une double rangée de petites dents -blanches, orientées comme les perles de Geylan, et toute sa physionomie a une expression de douceur touchante, de tristesse résignée et de pudicité virginale.

En la voyant assise à côté de sa mère, au pied du sapin solitaire, je me rappelais une des figures du beau tableau de Bendemann, qui représente les Juifs dans l'isolement de leur captivité. On ne peut admettre, avec Adair et d'autres savants, trompés par une fausse recherche d'analogie, que les Indiens descendent des Juifs, des dix tribus de Samanassar; mais n'ont-ils pas été, comme les Juifs, attaqués, subjugués par une race ennemie, dépossédés de leurs domaines, refoulés dans le désert, loin du pays de leurs aïeux, et, quand ils se souviennent du passé, ne doivent-ils pas aussi chanter leur chant de deuil, leur super flumina ?

Les anciens voyageurs, dont j'ai lu les récits avec avidité, s'accordent tous à vanter les qualités physiques des Indiens, la mâle attitude, la force et la souplesse des hommes, la régularité des traits et la finesse de conformation des Indiennes, mais aucun d'eux ne m'avait donné l'idée d'une beauté si parfaite.

La beauté est une des manifestations de Dieu : Un beau ciel, une belle vallée, un bel arbre, est une harmonie comme le chant de l'oiseau et le parfum des fleurs. Au milieu de ces harmonies, nos sens ne sont que comme les touches extérieures d'un instrument musical qu'elles doivent faire vibrer ; par là, elles doivent arriver à l'âme et y produire une religieuse, ou tout au moins une douce et poétique émotion.

C'est avec cette émotion que je regardais la jeune Indienne, sur cette terre pour moi toute nouvelle, dans cette solitude de l'Amérique où elle m'apparaissait comme une fleur du désert, comme un enfant des forêts vierges. Je restais en face d'elle, ne pouvant m'en éloigner, et n'osant cependant faire quelques pas de son côté, quand tout à coup un homme, d'une stature colossale, un Indien, avec un to'mahawk à la ceinture, un fusil à la main, une plume d'aigle sur la tête, sortit du taillis, jeta sur moi un regard farouche, puis s'approcha des deux femmes et leur murmura d'un ton de colère quelques mots. Les deux femmes se levèrent comme deux esclaves obéissantes; la vieille chargea sur ses épaules un sac en écorce de bouleau ; la jeune prit de ses petites mains une corbeille qu'elle avait déposée sur le gazon, et l'une et l'autre, suivant les pas de l'homme qui semblait leur maître, se dirigèrent vers l'intérieur de la forêt.

Au même instant Jean-Baptiste venait me chercher pour dîner.

« Ah ! s'écria-t-il en voyant la jeune fille qui marchait derrière sa mère, et venait de se retourner de notre côté, c'est Gazida !

— Vous la connaissez ?

— Oui. Venez ; je vous dirai son histoire. » Nous entrons dans le log-house. Notre hôtesse

vient à ma rencontre d'un air riant, et m'introduit dans une petite salle attenant à la maison. Sur le sol de cette salle, elle a répandu des branches vertes de sapin d'où s'exhale une odeur aromatique. Sur la table elle a déroulé une nappe en toile sans tache ; sur cette nappe sont les trois énormes plats rustiques qu'elle a promptement préparés. J'engage Jean-Baptiste à se mettre en face de moi ; il n'osait prendre cette place, mais je crois qu'il eût été chagriné si je ne la lui avais pas offerte ; car dans les fermes du Canada, comme dans les maisons de nos paysans de France, maîtres et valets, associés aux mêmes travaux, s'asseoient à la même table.

Cependant il a l'air préoccupé et dépèce en silence un morceau de mouton, puis une tranche de lard.

Moi je suis distrait aussi ; je pense à la jeune Indienne. En lisant ceci ne va pas t'imaginer, mon cher Georges, que déjà je m'incline vers les horizons dorés d'un nouvel amour. Non, non; l'impression produite sur moi par les beaux yeux et la douce

figure de Gazida n'a pas le moindre symptôme d'une passion naissante. C'est je ne sais quoi de confus comme un rêve et de singulier comme un pressentiment ! Mais, dis-moi, ne t'est-il pas arrivé de rencontrer dans le monde une femme qui, dès qu'elle s'est montrée à tes yeux, fixe ton attention ? Tu ne deviendras pas amoureux de cette femme ; tu ne ressentiras peut-être pas même pour elle une affection amicale, et pourtant tu seras occupé d'elle sans pouvoir t'expliquer son attraction ! Un jour tu découvriras que le sort avait jeté entre elle et toi un fil invisible ; qu'elle devait être la cause ou le mobile d'un des principaux événements de ta vie; et le vague sentiment dont tu ne pouvais te rendre compte, c'était la mystérieuse révélation de l'influence que cette femme devait avoir sur ta destinée.

Voilà précisément l'idée qui m'est restée de ma rencontre avec Gazida. Il me semble que je dois revoir cette jeune fille; bien plus, il me semble qu'un jour je dois souffrir pour elle. Comment? par quelle raison ? C'est le secret de Dieu.

Tu vas peut-être te moquer de moi, de ce que tu as souvent appelé mes imaginations; mais je te dirai comme Hamlet :

There are more things in heaven and earth, Horatio, Than are dreamt of in our philosophy *.

1. Horace, il y a, dans le ciel et sur la terre, plus de choses que nous n'en rêvons dans notre philosophie.

Jean-Baptiste m'a promis de me raconter l'histoire de Gazida; j'attends pour l'interroger qu'il ait apaisé son vigoureux appétit.

Tout à coup il s'écrie : Ah ! si Bernard savait que Gazida est ici !

« Quel rapport y a-t-il donc entre Bernard et cette Indienne ?

— Je vous ai dit qu'il était amoureux; c'est justement d'elle qu'il est amoureux, par malheur pour lui, car il vaudrait mieux qu'il le fût d'une jolie fille de notre pays avec laquelle il pourrait aisément se marier, tandis que celle-là.... Mais, si cela vous intéresse, je vais vous dire ce que j'en sais. Gazida est la fille d'un Indien de la tribu des Chippeways, qui demeurait au delà du lac Huron, et qui périt, il y a quelques années, dans une chasse à l'élan. Sa veuve, n'ayant aucune ressource, se retira avec sa fille chez son frère, le vieux Taurago que vous venez de voir avec elle. Toutes deux ont été converties au christianisme. Mais Taurago est un vieux païen endurci qui ahhorre les missionnaires, et qui déteste également tous les gens de race européenne, qu'il appelle les visages pâles. Comme ses aïeux, il ne croit qu'à la puissance de ses manitous ; il regrette le temps où les hommes rouges étaient sans cesse en état de guerre, s'embarquaient la nuit pour incendier un village, et rapportaient en triomphe dans les wigwams les chevelures enlevées à l'ennemi.

a Malheureusement, il a bien quelques raisons de maudire les Européens : ce sont eux qui ont introduit parmi les Indiens l'usage des spiritueux, et Taurago a pour cette boisson un goût effroyable. De sa femme, qu'il a, dit-on, fait mourir par ses mauvais traitements, il n'a eu qu'un fils, nommé Kitani, un garçon de vingt ans, aussi brutal, aussi porté à l'ivrognerie que son père, mais moins brave. Car, il faut lui rendre cette justice, Taurago est brave; on l'a vu, dans divers expéditions de chasse, affronter des périls auxquels peu d'hommes oseraient s'exposer.

a Kitani est devenu amoureux de Gazida et veut l'épouser. La jeune fille, qui est d'une nature douce, a horreur de ce méchant garnement. De plus, comme je vous l'ai dit, elle est chrétienne, et Kitani se réjouirait de briser, s'il le pouvait, toutes les croix et de démolir toutes les chapelles. Tous pouvez à présent vous figurer ce que cette faible créature a dû souffrir, dans la tente qui est devenue son refuge, entre un homme qui, lorsqu'il a bu, devient comme une bête fauve, et un autre qui la révolte, par ses projets de mariage. Sa mère voudrait bien la protéger, mais elle n'a ni force, ni courage. La voix, le regard de Taurago la font trembler comme la feuille d'un peuplier.

« L'automne dernier, une jeune femme de Hull, qui faisait avec son mari un voyage d'agrément sur le

lac Enron, rencontra par hasard Gazida, fut touchée de pitié en apprenant sa situation, et lui offrit de l'emmener avec sa mère à Hull. La jeune fille accueillit cette proposition comme une grâce du ciel ; sa mère s'en réjouit aussi, mais elle déclara qu'elle n'oserait partir sans le consentement de son frère. Aux premiers mots qu'il entendit prononcer à ce sujet, à l'idée de laisser sa sœur et sa nièce s'installer dans une maison de visages blancs, il jeta un cri de rage; quelques dollars pourtant le calmèrent. Une bouteille de rhum et la promesse qu'on lui en renverrait plusieurs autres prochainement achevèrent de l'adoucir. Kitani, d'ailleurs, était absent, ce qui rendait la négociation plus facile.

« Ainsi Gazida est venue à Hull; elle travaillait à divers ouvrages de broderie dans la maison où elle demeurait. Tous ceux qui la voyaient s'intéressaient à elle. Bernard l'a vue et l'a aimée, et de son côté, je crois, la jeune fille n'a pas pu s'empêcher d'aimer ce brave garçon. Déjà on a commencé à parler de leur mariage, comme d'une chose à peu près certaine, et voilà Gazida qui s'en va. C'est Taurago, sans doute, qui aura voulu, de nouveau, la tenir en son pouvoir, et qui aura fait peur à la vieille femme. Dieu sait quels sont ses projets! et Dieu sait où il l'emmène, le scélérat ! Il me tarde d'être à la Combe pour annoncer à Bernard cet événement, afin qu'il avise, le plus tôt possible, aux moyens d'en prévenir

les suites, et si je puis l'aider en cette affaire, je vous réponds que je n'y manquerai pas, dussé-je aller avec lui jusqu'au lac Huron. »

Moi aussi, après le récit de Jean-Baptiste, je m'intéresse à Bernard, et si je pouvais avoir le télégraphe électrique à ma disposition, je l'emploierais bien vite à l'avertir du danger qui le menace. Mais si la partie la plus populeuse du Canada n'est étrangère à aucune des grandes découvertes de la science, le district que je traverse pour me rendre à la Combe n'est pas, à beaucoup près, aussi avancé. On ne s'y doute guères de ces rapides moyens de transmission de la pensée, qui réalisent les contes des génies; je ne sais pas même si , dans les nouvelles habitations des settlers que j'ai vues disséminées de côté et d'autre; on pourrait se procurer un cheval. Il faut donc nous en tenir aux facultés de locomotion de Poulotte, et; pour plus de sûreté, attendre que Poulotte soit suffisamment reposée.

Enfin, nous nous remettons en route ! Jean-Baptiste est vraiment habitué à la sobriété; j'en ai fait la remarque pendant notre dîner ; mais il n'a pu refuser le petit verre d'eau-de-vie, le coup de rétrier, que notre hôtesse lui a offert, au moment du départ. Ce petit verre a donné une nouvelle vivacité à sa bonne humeur naturelle et à sa bienveillance.

J'ai longtemps fréquenté les gens du monde, qui craindraient de manquer à ce qu'on attend de leur

esprit, si en faisant l'éloge d'un de leurs meilleurs amis, ils n'y joignaient l'aiguillon de quelque fine épigramme, si, dans une soirée ou à un dîner, ils ne mangeaient un peu leur prochain. Que de fois, en sortant d'un salon, où j'avais vu successivement dépecer, avec de jolis sourires, ceux qui étaient sortis avant moi, je me suis dit, en revêtant mon paletot dans l'antichambre : A présent, c'est mon tour !

Cela me semble une situation originale de causer avec un homme qui, dans son humble fortune, est content de tout, ne voit aucune paille dans son œil, ni aucune poutre dans l'œil de son voisin. Il a pourtant aussi ses préventions, le bon Jean-Baptiste. Sa simplicité de paysan se révolte contre l'arrogance des Américains; son catholicisme, comme je l'ai déjà dit, l'éloigné des Anglais, et, en vertu de son affection pour Bernard, il déteste Taurago. Du reste, le monde entier lui paraît, plus sûrement qu'à Pangloss, le meilleur des mondes possibles.

En fouettant tout doucement Poulotte sur le chemin qui doit nous conduire à la Combe, il s'est mis à me parler de M. de Mériol. « Un digne homme, me dit-il, très-riche et pas fier. J'ai travaillé pendant quelques durs hivers , dans ses bois , et, depuis ce temps, il n'a cessé de s'intéresser à moi, et plus d'une fois il m'est venu en aide. Voyez, monsieur ; j'entends souvent autour de moi crier contre les riches. C'est vrai qu'il y a des gens qui sont devenus

riches un beau jour, on ne sait comment, des Américains surtout, et qui se montrent en ver s les pauvres, plusrudes que des cailloux, et qui s'imaginent, mafoi, qu'on devrait tomber à genoux, quand on les voit passer dans leur voiture neuve. Mais les riches de l'ancien temps, les vrais riches, ont la parole douce et la main généreuse. Ils ressemblent à un grand arbre dont l'ombre s'étend sur le voyageur et sur le laboureur fatigués , dont les fruits réjouissent le vieillard et l'enfant. M. de Mériol est comme un seigneur dans ses domaines, et tous ceux qui vivent autour de lui l'aiment et le respectent. Sa fille aussi, Mlle Berthe, est, dit-on, très-bonne et très- charitable. Chaque fois qu'elle me voit, elle ne manque pas de me demander des nouvelles de Jeanne et de mes petits , ce qui est vraiment très-gracieux de sa part. Seulement, je ne sais pourquoi, devant elle je me sens mal àl'aise; elle est grande et belle, et me fait l'effet d'une reine. Je lasalue jusqu'à terre, et quand j'essaye de lui parler, quoique je ne sois pas très-timide, ma voix est comme étranglée dans mon gosier.

« Tous verrez probablement aussi dans cette maison le missionnaire Humbert, un saint homme de Dieu, qui s'est consacré à l'instruction des Indiens, et qui va perpétuellement d'une de leurs tribus àl'autre, pour leur prêcher l'Évangile. C'est lui qui a vu des pays curieux et qui a eu d'étonnantes aventures! S'il voulait écrire l'histoire de sa vie, quel beau livre il

ferait! C'est lui qui a baptisé ma dernière fille, et je crois que c'est pour cette raison quelle grandit comme un sapin, qu'elle est fraîche comme une rose et gaie comme un pinson. Aussi ma femme a pour le P. Humbert une religieuse vénération; elle lui donnerait, je crois, toute ma maisonnette, s'il la demandait; et, ma foi, je ne suis pas sûr qu'elle ne l'invoque parfois dans ses prières, comme un saint. »

Tout en causant ainsi, Jean-Baptiste se rappelle qu'il a un avis important à donner à Bernard, et tâche d'accélérer le trot de sa jument; mais le chemin est comme celui que nous avons parcouru dans la matinée, très-raboteux et très-difficile. Vers le soir seulement, au déclin du soleil , nous arrivons en face d'une grande maison, bâtie sur le penchant d'une colline, au-dessus d'une vingtaine d'habitations rustiques, disséminées dans une verte vallée.

Quelques instants après, nous entrons dans une vaste cour entourée d'une grille en fer. Jean-Baptiste, qui connaît tous les gens du logis, appelle un garçon d'écurie et le prie d'aller immédiatement chercher Bernard ; puis il sonne à la porte du vestibule pour faire comparaître un autre domestique, et lui dit de me conduire près de M. de Mériol.

Le domestique s'incline devant moi, en silence, comme un valet de grande maison, puis, marchant d'un pas grave, me fait traverser plusieurs pièces,

puis me prie d'attendre un instant, et revient m'ouvrir la porte d'un salon.

Sur un canapé, dans une embrasure de fenêtre, est assis un vieillard, d'une figure remarquable à la fois par son expression de dignité et de bonté; il se lève courtoisement à mon approche, prend la lettre que je lui présente, puis Tayaut parcourue rapidement : « Une lettre de M. Garneau, me dit-il ! un excellent homme dont j'estime beaucoup le talent et le caractère. Soyez le bienvenu, monsieur. Tous savez que, dans notre Canada, nous nous plaisons à accueillir les Français comme des compatriotes, et, d'après ce que me dit M. Garneau, vous êtes .deux fois mon compatriote, puisque vous appartenez à la province dont ma famille est originaire, et dont mon pauvre père ne cessait de me parler avec une vive affection, Vous me trouvez un peu seul en ce moment. Un des hôtes assidus de ma demeure, le P. Iiumbert, dont la conversation vous intéresserait, est en tournée dans ses campements d'Indiens, et ma fille est, depuis quinze jours, h Montréal, chez une de ses amies ; mais elle reviendra bientôt, et en attendant je tacherai de vous procurer les distractions que peut offrir cette solitude. J'ai mon filleul, Bernard, qui vous conduira à la chasse, à la pêche, et vous fera faire quelques excursions dans les environs. Mais comment êtes-vous venu ici?

— Je suis parti ce matin de Hull, avec un conclue-

teur qui a l'honneur d'être connu de vous. Il s'appelle Jean-Baptiste.

— Ah ! mon vieux Jean-Baptiste ! Il y a longtemps que je le connais, et je serai très-content de le revoir. Mais il a une bien mauvaise charrette. Vous devez être fatigué, et vous avez dû faire dans le cabaret de la mère Antoine un bien pauvre dîner. Je vais donner des ordres pour qu'on vous prépare votre chambre et qu'on vous serve à souper. Avez-vous un domestique avec vous?

— Je n'ai qu'un pauvre garçon suédois, qui ne comprend pas un mot de français ni d'anglais, et dont je dois moi-même m'occuper.

— Soyez tranquille. On aura soin de lui. »

M. de Mériol sonne un valet de chambre et lui donne ses instructions. *

Une demi-heure après, il me faisait asseoir en face de lui, à une table élégamment servie, puis il me conduisait lui-même dans ma chambre, pour s'assurer que tout y était convenablement disposé. Près de cette chambre est un cabinet où il a fait mettre un lit pour Eric, et voilà, mon cher Georges, par quelle aimable hospitalité je suis installé en plein Canada, dans le village de la Combe.

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2 a: ut.

« Vous serez ici plus seul encore que je ne le croyais, m'a dit M. de Meriol le lendemain de mon

arrivée. Bernard est parti ce matin, dès le point du jour, avec Jean-Baptiste. Mais je suppose que vous devinez la cause de son subit départ. Vous avez rencontré, près de la maison de la mère Antoine, une jeune Indienne, et probablement Jean-Baptiste, qui sait toutes les histoires du pays, et qui se plaît à les raconter, vous aura dit celle de Gazida. Oui, Bernard m'a confié, il y a plusieurs mois, son amour et ses projets de mariage. J'ai d'abord cherché à combattre ce dessein, qui ne me plaisait guères: mais j'ai reconnu qu'il était trop profondement entré dans le cœur tenace de mon filleul pour pouvoir l'en détacher. J'ai fris alors des informations sur cette jeune fille: j'ai su qu'elle était sage, laborieuse, digne d'estime, et j'ai cédé a des vœux qui d'abord m'avaient offusqué. Je me suis rappelé que plusieurs de nos colons s'étaient maries avec des Indiennes, et n'avaient point eu lieu de se repentir de cette décision. Puis, à vrai dire, j'ai un faible pour Bernard, à cause de son père qui m'a, jusqu'à son dernier jour,

très-fidèlement servi ; à cause de sa mère qui a été la nourrice de ma fille, et enfin à cause de lui. C'est un loyal garçon, actif, intelligent; il est mon homme de confiance, mon intendant, et quand je lui ai donné quelques affaires à traiter, ou indiqué quelque travail à finir, je n'en ai plus nul souci.

« Hier au soir lorsque vous étiez rentré dans votre chambre, il est venu me trouver, tout troublé, et m'a demandé la permission de s'absenter quelques jours, pour se mettre à la recherche de Gazida et tâcher de la ramener à Hull; je n'ai pu résister à sa demande, quoique, en réalité, je n'ose guère compter sur le succès de son expédition. Car, si le vieux Taurago, comme nous avons lieu de le supposer, a connu les projets de mariage de sa nièce et veut l'en éloigner, il usera de tant de moyens pour la dérober à toutes les recherches, que l'œil de Bernard ne pourra la découvrir. J'espère pourtant qu'il reviendra bientôt, quel que soit le résultat de son entreprise. Nous voilà au temps de la moisson, et je suis sûr qu'au milieu même de son anxiété de cœur, il se rappellera que sa présence ici est nécessaire à cette époque de l'année. En attendant, vous serez privé d'un habile batelier, d'un adroit chasseur et d'un guide excellent, sur ce coin de terre un peu sauvage, hérissé de grands bois, parsemé de lacs et de rivières. Mais je pense que vous aimez les livres : vous trouverez ici une bibliothèque assez considé-

rable, composée avec une grave pensée d'étude par mon père, agrandie dans un genre moins sérieux par moi et par ma fille, qui y a introduit surtout les œuvres de la littérature moderne; vous y verrez une collection de gravures et d'albums de différentes sortes. Enfin, vous avez autour de vous ce vaste, ce vivant album d'une nature que vous ne connaissez pas encore et qui doit vous intéresser. Dans ce district du Canada, ajoute en riant mon gracieux hôte, je représente un peu l'un des personnages de nos contes de fées, le marquis de Carabas. Vous pouvez errer assez loin de côté et d'autre, sans quitter mes domaines, et si vous en sortez, vous n'avez pas à craindre qu'au delà de leur limite un garde champêtre vous arrête en vous menaçant d'un procèsverbal. Le garde champêtre ne peut exister dans cette contrée si peu habitée, où Ton n'aspire qu'à voir venir de nouveaux colons, où l'homme sent si vivement qu'il a besoin de l'homme, où les settlers, dans la rigueur de leur situation, comprennent si bien sans avoir jamais lu La Fontaine, cette sage maxime :

Il se faut entr'aider, c'est la loi de nature.

où, enfin, on accueille avec empressement, comme un ami, l'étranger, quel qu'il soit, pourvu qu'il se présente avec des intentions pacifiques. »

J'ai remercié M. de Mériol de l'aimable sollicitude qu'il me témoignait, et lui ai dit bien sincèrement que l'aspect seul de sa demeure, la liberté d'aller et de venir par ces bois, ces collines, ces vallées pittoresques qui l'entourent, et le bonheur de rester avec lui à certains moments de la journée, ne me permettaient pas d'entrevoir l'ombre d'un regret.

Le fait est que, depuis dix jours, me voilà établi à la Combe, et que pas une seule fois, dans le silence de cette habitation solitaire, je n'ai éprouvé ce qu'il m'est arrivé d'éprouver si souvent dans plus d'une phase de ma vie parisienne, c'est-à-dire la pesanteur des heures dont on se représente les minutes, tombant lentement l'une après l'autre , comme les grains secs et ternes du sablier.

L'ennui, a dit Lamothe-Houdard,

L'ennui naquit un jour de l'uniformité.

A mon sens, ce vers, si souvent cité, exprime une idée fausse. Ce n'est pas de l'uniformité de la vie, au moins telle que je l'entends, que provient l'ennui, mais d'une diversité d'objets importuns et de la plupart de ces obligations puériles, de ces devoirs fastidieux qu'on appelle pompeusement les lois de la bonne société.

Ceux-là me semblent à plaindre qui ne peuvent échapper à l'ennui qu'en se jetant dans le tourbillon du monde, et frémissent à l'idée de rester seuls. En

songeant à leur infortune, je me rappelle les stances de Byron, un peu misanthropiques peut-être, mais empreintes d'une pensée vraie et "superbe :

To sit on rocks, to muse o'er flood and fall.

« S'asseoir sur les rocs, rêver sur les flots ou au bord des précipices, errer lentement à travers les forêts ombreuses, où vivent des êtres qui ne sont point soumis à la domination de l'homme, et où l'homme n'a jamais ou n'a que très-rarement posé le pied, gravir au sommet des montagnes où n'apparaît aucun sentier, avec les troupeaux sauvages qui n'ont pas besoin de bercail, seul se pencher audessus des abîmes et des cascades écumantes, ce n'est pas être dans la solitude, c'est converser avec les charmes de la nature et voir se dérouler ses trésors.

& Mais, au milieu de la foule, du bourdonnement et du contact des hommes, voir, sentir et posséder, s'en aller de côté et d'autre, citoyen ennuyé du monde, sans une créature humaine qui nous bénisse et que nous puissions bénir, ne voir que les courtisans de la splendeur qui s'éloignent avec effroi de l'infortune, et de tant d'êtres qui nous ont cherchés, suivis, flattés et courtisés, pas un qui nous garde une pensée amicale, qui, si nous n'étions plus, aurait un sourire de moins, voilà ce que j'appelle être seul : c'est là la solitude. »

La Combe est en effet, selon l'expression de M. de Mériol, un vaste et vivant album, un pittoresque assemblage des œuvres de l'industrie et des images primitives de la nature : une maison seigneuriale, près des petites cabanes en bois de settlers; un jardin dessiné par un paysagiste; une serre*où éclosent les plus belles fleurs des tropiques, près du sol inculte où croissent spontanément les plantes sauvages et les arbres gigantesques. A l'extrémité du parc du château est la chapelle, bâtie récemment sous les rameaux des arbres centenaires, puis le cimetière; car partout où les vivants construisent leurs demeures, bientôt ils doivent creuser la demeure des morts. Du milieu d'un bassin de rocs, un limpide ruisseau s'échappe en bondissant, comme un petit Niagara, et se précipite sur le revers de la colline ; un industrieux meunier l'arrête en un endroit propice pour lui faire tourner la roue de son moulin. Le docile ruisseau, ayant ainsi payé son tribut à la cupidité humaine, se remet à sautiller dans son lit d'herbes vertes, descend gaiement dans la vallée, où il va rejoindre un autre ruisseau, avec lequel il s'épanche dans l'Ottawa. Mais ils n'iront pas en droite ligne au terme de leur voyage, ces deux capricieux coureurs ; ils s'amusent dans la plaine, comme deux écoliers, enlacent conjointement une île verdoyante, sur laquelle ils jettent une frange d'écume, et tantôt glissent avec rapidité sur une pente inclinée, et

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tantôt, dans de longues et molles ondulations, s'endorment paresseusement au soleil.

Dès le matin, la petite colonie de la Combe recommence son travail. Chacune de ses habitations est comme une ruche d'ouvriers et d'ouvrières, et chaque ruche a son bourdonnement. Les hommes attellent leurs bœufs pour aller dans les champs; les femmes bêchent leurs jardins ou vont puiser de l'eau à la fontaine pour les besoins du ménage les enfants sortent l'un après l'autre de la cabane, les plus grands armés déjà d'une hache ou d'une, pioche, les plus petits regardant avec curiosité ces instruments de labour qu'un jour aussi ils tiendront entre leurs mains.

A quelque distance de là est la forêt, où nul settler encore ne s'est établi, où l'on ne pénètre que par un étroit sentier. A l'entrée de cette paisible forêt, est un lac pareil à une coupe d'émeraude. Les rayons du soleil y descendent, adoucis et, pour ainsi dire, tamisés par le feuillage des arbres qui l'entourent. La brise caressante y jette, comme une poudre d'or, le pollen des sapins. A sa surface flottent les tiges légères d'un lis dont les feuilles sont successivement d'un vert foncé et d'un rouge de pourpre, dont les boutons naissants ressemblent à des olives, dont les fleurs épanouies,, comme des dahlias, offrent à la fois, par les nuances graduelles de leur corolle, la blancheur de la neige et la teinte du citron. Quel-

quefois une fauvette descend au bord de cette onde limpide, y trempe le bout de son bec et s'envole en sifflant. Quelquefois le canard canadien qui, plus agile que nos canards d'Europe, se perche sur les arbres, s'élance du haut d'un chêne, se plonge dans ce frais bassin, -y trace un capricieux sillon, puis se retire rafraîchi par sa joyeuse natation. Quelquefois un écureuil, sautillant d'arbre en arbre, y fait tomber une des noix de hêtre qui excitent sa friandise. Du reste, pas un autre bruit, pas un autre mouvement : c'est la retraite la plus profonde, dans Fombre la plus silencieuse, ou plutôt un mystérieux sanctuaire dans l'universel temple de Dieu.

Je vais souvent m'asseoir près de ce lac, au pied d'un grand sapin, et j'y passe des heures entières, dans une vague contemplation, dans une rêverie indolente qui est comme un doux état de repos entre l'action de la vie et le sommeil.

Une femme qui portait un nom illustre, et qui lui a donné une illustration toute nouvelle par ses œuvres poétiques, la comtesse Piostopchin, a composé, pour endormir son cœur malade, un chant accompagné d'un refrain régulier, comme ceux que les nourrices modulent près du berceau d'un enfant. Quelquefois, dans mon gîte solitaire, je me surprends à répéter ce refrain mélancolique :

Baiou, fcaiou, noolodoz certee.

Je berce ainsi mon cœur, comme un enfant débile; je voudrais assoupir à jamais sa fiévreuse agitation, et à jamais écarter de lui l'aiguillon des cruelles réminiscences.

Quand je rentre au logis, j'y trouve des domestiques habitués à un service ponctuel et à des formes respectueuses. Eric est là qui m'attend et qui, de loin, regarde s'il me voit venir, comme s'il craignait de me perdre. Le bon garçon ! Il intéresse, par sa douceur et son humilité, tous ceux avec lesquels il se rencontre. La douceur et l'humilité ! ces deux vertus du pauvre résigné, ces deux roses de l'âme chrétienne, qui apaisent les vanités les plus susceptibles et attendrissent les plus grossiers tempéraments! Mais, quelle que soit la sympathie qu'on lui témoigne, il ne peut se détourner de moi. Il semble avoir concentré sur moi toutes ses facultés d'affection, comme si sa vie devait s'enlacer à la mienne, ainsi qu'un lierre à l'arbre qui le soutient. Quand je sors, il me suit d'un œil inquiet; quand je reviens, sa figure s'épanouit ; quand il me sert, à table ou dans ma chambre, il ne se contente pas des ordres que je lui donne, il épie mes regards, il cherche à deviner mes désirs.

Cependant, depuis que je l'ai en quelque sorte adopté dans son abandon, à New-York, une sorte de transformation s'est opérée en lui; il est devenu plus fort, plus vif. « Je serais heureux de vous servir, » me disait-il, et, en effet, il paraît heureux I3

sa nouvelle profession. Je remarque, avec plaisir, qu'il s'efforce d'apprendre le français et l'anglais, et quand je lui en témoigne mon contentement, il paraît radieux comme un étudiant zélé qui entend louer son thème ou sa version par son professeur. Mais, chose singulière! quand il éprouve la plus vive satisfaction, il la manifeste en murmurant à voix basse une ancienne ballade suédoise, d'un ton grave et triste. Y a-t-il donc des hommes à qui l'accent de la joie a été refusé, et qui, de même que certains oiseaux, n'ont dans la voix qu'une note mélancolique ?

Je l'ai prié, un matin, de me réciter cette ballade, et je t'en envoie la traduction:

ce La petite Garine sert dans la demeure du roi, et brille comme une étoile entre les jeunes filles.

« Elle brille comme une étoile entre les jeunes filles. Le jeune roi lui dit :

a Écoute, petite Carine, veux- tu être à moi? je te « donnerai un cheval gris avec une selle d'or.

« — Un cheval gris et une selle d'or ne' me con- « viennent pas : fais ce présent à ta jeune reine, et « laisse-moi mon honneur.

« — Écoute, petite Carine, veux-tu être à moi? je « te donnerai une couronne d'or.

« — Ta couronne d'or n'est pas faite pour moi : « donne-la à ta jeune reine, et laisse-moi monhon- « neur.

« — Ecoute, petite Carine, veux-tu être à moi? je « te donnerai la moitié de mon royaume,

« — La moitié de ton royaume ne peut m'apparm tenir : donne-la à ta jeune reine, et laisse-moi mon « honneur.

m — Écoute, petite Carine, si ta ne veux pas être à ^ moi, je te ferai mettre dans une tonne garnie de « pointes de fer.

« — Si tu me fais mettre dans une tonne garnie et de pointes de fer, les anges de Dieu verront que je « suis innocente. »

ce Ils mirent la petite Carine dans une tonne garnie de pointes de fer, et la roulèrent sur le sol.

ce Alors deux blanches colombes descendirent du ciel et prirent sur leurs ailes la petite Carine. On n'avait vu que deux colombes. Soudain on en vit trois. »

'N'est-ce pas là, mon cher Georges, une légende touchante? Mais par quel hasard, ou par quel penchant particulier ce jeune Suédois s'est-il précisément attaché à ce chant de mort ? Quand il me l'a récité, strophe par strophe, avec son accent un peu dolent, j'en ai été ému, comme s'il me révélait par là un mystérieux pressentiment.

10 août.

Ce qui me plaît surtout, dans cette maison canadienne, c'est de m'y sentir vivre près de celui à qui elle appartient : c'est un de ces aimables gentilshommes, tels que j'en ai rencontré encore quelquesuns dans certains salons privilégiés de Paris, tels qu'on en voyait fréquemment autrefois, quand notre cher pays de France était renommé dans l'Europe entière, pour son exquise politesse.

Plus je me rapproche de M. de Mériol, plus je remarque en lui les qualités qui séduisent et celles qui imposent le respect : la dignité sans hauteur, la bienveillance sans effort, la courtoisie sans affectation, le sentiment de l'honneur enraciné dans l'âme, comme la plante qui doit tout dominer et tout protéger; et la maxime du quocl clecet appliquée à chaque particularité de la vie. De plus, M. de Mériol est un homme spirituel, instruit, s'intéressant aux lettres, aux voyages, aux découvertes scientifiques, et, ce qui me paraît encore plus louable, ne manifestant qu'un profond dédain pour les théories et les discussions politiques. J'ai le même éloignement pour ces conceptions gouvernementales, si souvent erronées et souvent aussi enfantées par de hideuses

passions. Notre vieille Europe m'apparaît comme un malade affaibli par l'âge, épuisé par ses crises successives, implorant un appui dans ses oscillations, un remède dans sa débilité; et se livrant, dans ses souffrances, tantôt à ceux qu'on peut appeler les docteurs de la science, "tantôt à des empiriques, les uns animés des meilleures intentions, les autres aveuglés par des doctrines perverses, et d'autres encore, entraînés sans vergogne aie traiter comme des physiologistes, qui font des expériences in anima vili. Tous me semblent également impuissants à raviver ce monde délabré, qui cherche en vain de tout côté, comme les fabuleuses fontaines de Jouvence, comme les deux sources du Nil, perdues dans les montagnes de la lune, ses deux sources de vie : l'amour et la foi; l'amour, non pas celui que le païen Lucrèce invoqua par le nom à9 Aima Venus divùm hominumque voluptas, mais celui dont l'Évangile comprend tous les bienfaits en ce seul mot de chantas, et la foi que Goethe appelle justement l'enfant du miracle.

Finis Polonise, disait le vaillant Kosciusko, après la sanglante bataille de Maeiciowice. Finis Europse , dira un jour quelqu'un des nobles défenseurs de la liberté contre la servitude, de l'intelligence contre la barbarie; et les peuples dont le cycle glorieux est fini n'en recommencent pas un autre. Les annales de l'humanité ne nous en donnent-elles pas suffisam

ment la preuve, les annales du passé ne sont-elles pas la prophétie de l'avenir ?

Mais sur quel terrain vais-je m'égarer ? Pardonnemoi, mon cher Georges, cette présomptueuse digression. Je me hâte de rentrer dans ma maison canadienne.

Ce n'est pas sans surprise que j'ai remarqué les qualités diverses de M. le baron de Mériol, sachant qu'il avait presque constamment vécu dans cette retraite de la Combe; mais les qualités du cœur se développent plus sûrement dans la solitude que dans le tourbillon du monde; les autres lui ont été transmises par son père, comme une tradition de bonne compagnie.

J'étais très-désireux de savoir comment sa famille était venue s'établir dans le Canada. Plus d'une fois, je lui avais adressé ace sujet quelques questions sur lesquelles un juste sentiment de respect ne me permettait pas d'insister; il y avait répondu avec une exquise politesse, mais brièvement, et hier, enfin, il a eu l'expansion que je souhaitais, il m'a raconté son histoire.

Nous étions assis, après dîner, dans uneverandah appendue à l'une des ailes de sa maison, comme un des balcons en bois qui décorent les chalets de l'Oberland. De là, nous dominions les pentes de la colline, les méandres de la vallée. Devant nous se déroulaient les jardins des set tiers, avec leurs fleurs et leurs

dômes d'arbres fruitiers, les "champs de blé et de maïs dorés par les fécondes chaleurs de l'été, les vastes prairies sillonnées par des ruisseaux semblables à des tresses d'argent ; à l'horizon le miroitement des eaux descendant de différents côtés, puis se réunissant en un même bassin, pour se jeter à la fois dans l'Ottawa, et la teinte bleuâtre de la campagne qui se confond avec l'azur du ciel. Vest-ce pas ainsi que nos désirs vagabonds, nos rêves aventureux doivent finir par se confondre en une même calme et lucide pensée, au pied du versant de la colline que nous commençons à descendre, dès notre âge mûr, à la limite de notre horizon, sous l'éternelle lumière de Dieu.

Après avoir quelques instants contemplé avec moi, dans une rêverie silencieuse, ce tableau d'une poétique nature, qui longtemps s'épanouit, ignorée dans sa 'beauté virginale, qui maintenant récompense si généreusement le travail de l'homme, M. de Mériol prit le premier la parole et médit : « Ce hameau laborieux, ces champs jadis hérissés de plantes sauvages et aujourd'hui couverts de riches moissons , c'est Fœuvre de mon père, une œuvre difficile, patiente, comme celle des Hollandais, qui ont dû eux-mêmes façonner le sol où ils ont construit leurs fermes industrieuses et leurs florissantes cités.

« C'était en un temps de vertige horrible, de cruautés effroyables, qu'on a nommé le temps de la Terreur,

qui a passé sur la France comme une armée d'Attila, comme le fléau de Dieu. Mon père venait de se marier avec une douce et belle jeune fille, d'une noble famille qui possédait, dans les montagnes du Doubs, la seigneurie de la Combe. Le lendemain même du jour où il célébrait son mariage, son père et sa mère furent arrêtés, conduits à Besançon, et, vingt- quatre heures après, guillotinés; car alors, vous le savez, les sentences capitales étaient rapidement exécutées. Pour les farouches agents de la Révolution, les têtes humaines les plus belles, les plus vénérables, étaient comme ces têtes de pavots que Tarquin abattait avec son bâton en se promenant.

« Mon père était aussi proscrit. Il y avait alors à Besançon un tribun fougueux qui signalait aux fureurs de la populace et aux décrets sanguinaires de la convention, les nobles de Franche-Comté. Ces nobles, disait-il, se vantaient d'être en droit d'égorger sans pitié leurs serfs. A l'appui de ses accusations, il citait une vieille charte latine du château de Montjoie. Seulement, là où le copiste de cette charte avait écrit cervus,\e philanthropique avocat lisait servus, et transformait ainsi un droit de chasse en un acte de férocité impossible. Mais, à cette époque de régénération humanitaire, on n'y regardait pas de si près , et les vertueux patriotes frémirent d'horreur en apprenant que le moindre châtelain de Franche-Comté pouvait impunément massacrer ses

serfs pour se réchauffer les pieds dans leurs entrailles fumantes.

« Grâce au dévouement d'un paysan de son village, mon père réussit à échapper aux poursuites de ces patriotiques associations, qu'on appelait les comités de salut public, et à se réfugier en Suisse avec sa sœur et sa jeune femme. Là, la lecture d'une des relations de nos missionnaires le détermina à venir dans le Canada. De sa fortune, confisquée par les généreux amis du peuple, il lui restait environ cinq cents louis. Sa femme et sa sœur avaient quelques bijoux dont elles se dépouillèrent sans regret pour faciliter ses projets. Avec son petit capital il se rendit en Angleterre et s'embarqua pour l'Amérique. L'horreur que lui inspirait le seul mot de république ne lui permettait pas de s'arrêter dans la république naissante des États-Unis, dont quelquesuns de nos gentilshommes n'avaient que trop respiré l'air malsain.

« II partit pour Montréal.

« Dans le besoin de solitude que lui faisait éprouver le deuil de son âme , dans l'exiguïté de ses ressources, il se mit à chercher, à quelque distance de la zone la plus habitée, un district où il pût obtenir à bas prix une certaine étendue de terre, et vivre en paix dans le cercle si restreint de ses affections. Ce district lui plut par sa situation et probablement par sa sauvage apparence. Il y acquit, pour une

somme modique, plusieurs certaines d'arpents, acheta des ustensiles d'agriculture, des chevaux, des bœufs, prit à ses gages deux robustes Canadiens et se mit à l'œuvre. Dans ce Latium désert il apportait, comme Énée, les reliques de cœur de la patrie, et il donna à sa nouvelle demeure le nom de la Combe, en mémoire du vallon franc-comtois où il avait uni son sort à celui de la noble femme qui le suivait dans son exil.

« Je ne vous dirai pas quelles difficultés il eut à surmonter, et quelles souffrances physiques il subit avant qu'il pût en arriver, non point à cette luxueuse situation de propriétaire où vous me voyez aujourd'hui, mais au plus modeste état de settler. Il faut avoir assisté aux premiers travaux de défrichement dans nos âpres forêts pour comprendre les obstacles que leurs tiges colossales et leur multitude de rejetons opposent à celui qui essaye d'y ouvrir une clairière, d'y conduire une charrue. Vous avez pu déjà vous en faire une idée en venant ici ; mais dans d'autres régions du Canada vous verrez mieux encore cette lutte laborieuse de l'homme contre la puissance des éléments: noble lutte qui s'achève par le triomphe de l'intelligence, par la pacifique conquête du travail, par la transformation de ces terres incultes, de ces vastes déserts en champs de blé et en villages florissants. A l'époque dont je vous parle, la tâche de mon père était plus difficile

qu'elle ne le serait aujourd'hui. A plusieurs lieues de distance autour du sol où il entreprenait d'établir sa demeure, il n'y avait pas une habitation humaine et, en cas d'accident, pas un secours. Il fallait aller chercher jusqu'à Montréal les provisions alimentaires et les objets de première nécessité. Mais ma mère et ma tante furent pour lui deux courageuses auxiliaires. Élevées toutes deux dans les jouissances de la fortune, elles acceptèrent bravement leur nouvelle situation. Tandis que mon père pénétrait avec ses ouvriers dans la forêt, elles préparaient les repas de la petite communauté à leur foyer rustique ; elles allaient, comme les filles de la Grèce homérique, laver leurs vêtements dans le ruisseau, et plus d'une fois elles passèrent de longues heures à broyer, de leurs mains délicates, entre deux pierres, le grain qui devait servir à former des galettes de farine, comme au temps des patriarches.

« Cependant un premier coin de terre fut dégagé des grands arbres qui l'obstruaient. Un log-house y fut construit. Jusque-là on avait campé sous la tente, et mon père m'a souvent dit la joie qu'il éprouva le jour où il s'installa avec ses deux tendres compagnes dans cette grossière maison, qui leur offrait enfin un solide abri contre le vent, la neige et la pluie. Près de ce log-house, le sol défriché fut divisé en trois parts . la première devait être un jardin; la seconde un champ de pommes déterre;

la troisième un champ de blé. Sans y songer, on réalisait ainsi la fiction agricole du roman de Robinson.

« Au printemps, le jardin, abandonné à la souveraineté absolue des deux aimables gouvernantes du logis, et cultivé, par elles avec une naïve ambition, promettait de beaux légumes et même quelques jolies fleurs, semées sournoisement entre les bandes de choux et de carottes. Le champ de pommes de terre et le champ de blé fructifièrent également. Mon père se réjouissait du succès de son travail, et, pour comble de joie, en ce même temps, il me reçut dans ses bras. Ma naissance accomplissait le plus ardent de ses vœux ; il ne pouvait pas la célébrer pompeusement comme il l'eût fait dans son château de Franche-Comté ; il ne pouvait pas même me faire immédiatement baptiser, car il n'y avait alors aucun prêtre dans le voisinage ; il m'ondoya de sa main, puis se jeta à genoux avec ma tante près du lit de ma mère , et pria Dieu de me prendre sous sa protection. Le soir , ses ouvriers furent invités à venir me voir dans mon berceau, puis gratifiés d'un bol de punch qu'ils burent gaiement à ma santé. C'est ainsi que je suis devenu un citoyen du nouveau monde, et je crois que je pourrais bien aussi porter le titre de premier baron, comme l'aîné des Montmorency. Je suis le premier baron des forêts désertes.

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« Après cet événement, mon père poursuivit son œuvre avec l'ardeur d'un cœur joyeux; il augmenta le nombre de ses bûcherons; il déblaya encore un grand arpent de terrain; mais, tandis qu'il s'enorgueillissait des résultats de son labeur, les dieux ennemis lui préparaient une cruelle épreuve.

« Une quantité d'arbres, abattus par ses manœuvres, avaient été hachés et réunis en un même monceau pour être brûlés, selon la coutume, quand on est trop loin d'une grande route ou d'un fleuve pour pouvoir livrer ces arbres aux marchands de bois. Un matin, par un vent propice, on alluma ce bûcher, et bientôt on le vit flamboyer, et en quelques heures cette masse énorme devait être réduite en cendres. Mais voilà que, tout à coup, le vent tourne d'une zone à l'autre, et chasse violemment la flamme vers le log-house. Des étincelles brûlantes, des tisons résineux tombent sur le toit, sur les flancs de cette maison construite en bois de sapin ; c'est un autre bûcher qui s'allume plus rapidement encore que le premier; le feu y éclate de tous côtés et y darde, avec une sorte de fureur, sa langue rouge fouettée par le vent. Et pas une pompe, pas un secours charitable, pas un moyen d'éviter l'explosion de cet incendie!

« Mon père, éperdu, n'eut que le temps de rejoindre ma tante, dans la chambre où déjà s'amassaient des tourbillons de fumée, d'enlever avec elle ma mère,

qui gisait encore dans son lit, et de m'emporter dans mon berceau, tandis que ses ouvriers s'efforçaient de sauver les meubles et les provisions. Quelques instants après, la maison s'écroulait, et le soir nous campions sous quelques pieux couverts d'une toile. Le feu qui venait de dévorer notre habitation s'était communiqué à nos champs et y avait anéanti tout espoir de récolte. Après une année d'opiniâtre travail, mon père se trouvait dans un plus grand dénûment que lorsqu'il était venu planter sa tente dans ces bois; mais il était de ces hommes qui ne se laissent point décourager par une infortune, ni abattre par un désastre.

« Bear and forbear (souffre et endure). Cette devise des Langford ne doit-elle pas être celle de la plupart des hommes ?

« Les traditions orientales racontent que le célèbre Timour, étant poursuivi par ses ennemis, après une des batailles qu'il perdit dans sa jeunesse, se réfugia dans une maison en ruine. Là, tandis qu'il se demandait, dans ses sombres réflexions, s'il ne devait pas à tout jamais renoncer à ses rêves ambitieux, par hasard ses regards s'arrêtèrent sur une fourmi qui essayait de traîner dans sa cellule un grain de blé plus gros qu'elle. Pour accomplir cette tâche difficile, la courageuse petite bête employait différents moyens. Tantôt elle s'efforçait de porter son lourd fardeau, tantôt de le traîner ou de le faire

rouler sur le sol; fatiguée de ses efforts, elle s'arrêtait et paraissait renoncer à son entreprise; puis, de nouveau, elle y revenait. Soixante-neuf fois de suite elle tenta ainsi vainement d'enlever son butin. À la soixante-dixième fois, elle y réussit. Timour, qui l'avait suivie avec attention, se reprocha sa faiblesse en voyant cette persistance et cette ténacité d'un insecte. Il reprit les armes, et chacun sait quel usage il en fit, cet insatiable guerrier, ce fabuleux Tamerlan! mais jamais il n'oublia renseignement de la fourmi.

« Mon père avait la patience de la fourmi ; il se remit bravement à l'œuvre, rebâtit sa maison, ensemença de nouveau ses champs ; mais il faillit succomber à une autre catastrophe qui le frappait jusqu'au fond de l'âme. Dans l'espace de quelques mois, il perdit ma mère et ma tante, ces deux tendres compagnes de son exil, ces deux anges de son solitaire foyer !

« Après le désastre matériel qu'il avait subi, il était comme l'incendié que Schiller a représenté, dans son poëme de la Cloche : « Quelle que soit sa ca- « tastrophe, une douce consolation lui appartient; il « compte les têtes qui lui sont chères. 0 bonheur! il « ne lui en manque pas une. »

c Après ces coups subits et terribles de la mort, il ne lui restait que moi sur la terre lointaine ou l'avait jeté la tempête des révolutions. Il concentra

sur moi toutes ses facultés d'affection. Gomme il m'a aimé mon pauvre père ! Ai-je bien fait tout ce que je devais pour le remercier de son amour? Souvent, j'ai lu avec une triste émotion, qui ressemblait presque à un remords, cette pensée de M. de Chateaubriand, qui s'est gravée dans ma mémoire : « Quand nos amis sont descendus dans la tombe, « quels moyens avons-nous de réparer nos torts ? Nos « inutiles regrets, nos vains repentirs sont-ils un « remède aux peines que nous leur avons faites? « Ils auraient mieux aimé un sourire de nous, « pendant leur vie, que toutes nos larmes, après leur « mort. »

« Mon père n'était pourtant pas d'une nature expansive; il ne me faisait point de caresses, mais il était constamment occupé de moi, et je devinais sa peine ou son contentement à l'expression de sa physionomie. Quand je fus en âge d'entrer à l'école, il me conduisit dans une institution religieuse de Montréal, m'embrassa, me mit entre les mains un médaillon qui renfermait un portrait de ma mère, puis détourna la tête, passa la main sur ses yeux et s'éloigna. L'automne suivant, il vint assister à la distribution des prix. Par un singulier bonheur, j'obtenais tous les premiers prix de ma classe et notre supérieur voulut me couronner lui-même. Quand cette cérémonie fut achevée, mon père s'approcha de moi, me posa la main sur le front et me regarda

dans les yeux. Ce regard si doux, si tendre, si profond, je le vois encore! jamais je ne l'oublierai. « Le proverbe espagnol est bien vrai :

Amor de padre. Que los demas es aire '.

Et un autre proverbe de la même nation ajoute, par contraste :

Amor de nino. Agua en cestillo 2. »

A ces mots, M. de Mériol se leva, s'approcha du balcon de la verandah, y resta un instant accoudé en silence, comme un homme qui s'efforce de comprimer une émotion , puis il revint s'asseoir près de moi et continua son récit.

« Quand mes études, dit-il, furent achevées, je rentrai à la Combe. Mon père me demanda si je me sentais quelque penchant pour une carrière militaire ou civile. Je lui répondis que je n'aspirais qu'à rester près de lui. 11 me serra la main. Si je lui avais dit que je désirais entrer dans le barreau ou dans l'armée, il ne s'y serait point opposé; mais le vœu que je lui manifestais était d'accord avec le sien.

«En 1825, nous partions ensemble pour la France. L'indemnité accordée, par le gouvernement de la Restauration, aux émigrés nous donnait une for-

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