Partie de l'arête méridionale du Grand-Comier, Suisse { Whymper
« La dégradation des montagnes ne s'arrête pas même l'hiver, car les grandes arêtes ne sont jamais complètement recouvertes par la neige, et le soleil conserve de la force pendant les jours les plus froids de là mauvaise saison. L'œuvre de destruction, qui ne cesse pas un moment, devient plus considérable d'année en année. En eflPet, plus vertes sont les surfaces exposées à l'action incessante du soleil et de la gelée , plus grands sont les dégâts qu'elles subissent.
38 GÉOLOGUE ET BÉVÉLATION.
€ Les.chutes de rochers^ qui ont constamment lieu sur toutes les montagnes rocheuses , sont dues à ces causes; personne n'en doute : mais, pour bien s'en convaincre, il faut voir par ses propres yeux les carrières d'où ces matériaux ont été extraits, et assister, pour ainsi dire, à la* formation de ces ayalanches de pierresi,
« La chaleur du soleil détache de petites pierres ou de petits fragments de rochers qui s'étaient arrêtés sur une.pente ou une corniche pu ils avaient été boudés ensemble par la neige ou par la glace. Combien j'en ai vu ainsi délivrés de leurs liens quand le soleil avait atteint son point le plus élevé ! D'abord ils tombaient très doucement, puis leur vitesse augmentait avec leur volume ; l'avalanche se formait peu à peu et descendait comme une trombe, laissant en arrière une traînée blanchâtre, semblable au nuage de poussière qui suit un train express. En outre, l'eau qui filtre pendant le jour dans les crevasses et dans les moindres fissures, s'y congèle pendant la nuit; aussi est-ce surtout pendant la nuit ou durant les plus grands froids qu'ont lieu les avalanches de pierres les plus considérables. Pendant chacune des sept nuits que je passai sur l'arête du sud-ouest du Cervin, entre 3,600 et 4,000 mètres d'altitude, les pierres ne cessèrent de tomber sous forme d'averses ou d'avalanches (1). »
L'eau à l'état liquide n'est pas un agent de dénudation moins puissant qu'à l'état de glace. Les éboulements, si fréquents jnême dans notre pays, en sont la preuve. H y en a de plusieurs sortes; mais les plus communs et les plus désastreux sont ceux qui ont lieu lorsque des roches solides, d'origine aqueuse, situées sur le flanc d'une montagne, reposent sur des lits de
(1) Escalades dans les Alpes, p. 294-296.
gravier ou d'argile. A la suite de pluies continues, l'eau qui a pénétré par les crevasses et les fissures des roches superficielles vient saturer les couches sous-jacentes. Le gravier et Targile, ainsi ramollis et délayés, n'ofl5*ent plus un appui suflSsant aux roches compactes supérieures. Il en résulte que ces roches glissent dans la vallée, souvent avec un craquement terrible et des effets désastreux pour la vie et les biens des habitants.
Au mois de décembre 1839, un éboulement eut lieu sur la côte du Dorsetshire, entre Axmouth et Ljme Begis. Les falaises, dans cette localité, sont composées de craie qui repose sur du grès au-dessous duquel se trouvent plus de 30 mètres de sable non agglutiné. La saison avait été excessivement pluvieuse; les eaux, filtrant librement à travers le sable, avaient peu à peu sapé les fondements sur lesquels reposait la roche solide. Il en résulta que toute la surface de la montagne , obéissant à la loi de la pesanteur, se précipita vers la mer, laissant derrière elle une cavité longue de 1,200 mètres environ, sur 72 mètres de large et 45 de profondeur (1).
Un éboulement est quelquefois causé par un fleuve qui mine ses rives. Tout récemment, un célèbre naturaliste, M. Bâtes, a été témoin d'un phénomène semblable, sur la rivière de l'Amazone : « Un matin, dit-il, je fus réveillé avant le lever du soleil par un bruit inaccoutumé, semblable au fracas de l'artillerie; ce bruit venait de très loin et se répétait à courts intervalles. Je crus à tm tremblement de terre ; car, quoique la nuit fût calme et suffocante, la rivière était excessivement agitée et imprimait au vaisseau un affreux roulis. Bientôt après se fit entendre une
. (1) LyeU, Principes de Géologie j t. I, p. 701.
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forte explosion; elle fat suivie de plusieurs autres qui se succédèrent pendant une heure, et ce îi'est qu'à la naissance . du jour que nous aperçûmes l'œuvre de destruction qui se continuait à 4^800 mètres environ de distance sur l'autre côté de la rivière. Les arbres d'une vaste forêt qui, pour la plupart, avaient deff- dimensions colossales et probablement une hauteur de 60 mètres^ étaient ballottés dans tous les sens et finissaient par tomber les uns après les autres dans l'eau, la tête la première. Après chaque avalanche, il se produisait de grandes vagues qui se reportaient avec une force terrible sur la rive dégradée, affouillaient d'autres masses et en entraînaient la chute. La '.ligne de côtes sur laquelle s'étendait l'œuvre de destruction était d'une longueur de 1,600 à 3,200 mètres, et la fin nous en était cachée par la présence d'une île intermédiaire. C'était un grand spectacle qui se déroulait au milieu d'un nuage d'écume que soulevait la chute de chaque avalanche 5 la secousse produite sur un point par l'éboulement d'une masse entraînait l'éboulement d'autres masses éloignées, et les craquements qui se faisaient entendre de tous les côtés étaient ^oin d'annoncer la fin du cataclysme. Lorsque, deux heures après te lever du soleil, nous perdîmes ces côtes de vue, la destruction allait toujours poursuivant son œuvre (1). j>
La florissante ville de Goldau, à la base orientale du Righi, montagne bien connue des touristes, fut le théâtre d'un éboulement désastreux dans l'automne de l'année 1806. Elle est dominée au nord par le Rossberg qui, comme le Rhigi, consiste en un conglomérat composé de cailloux que relie entre eux un ciment calcaire. Cette roche, en elle-même extrêmement com-
(1) Lyell, Principes de Géologie, traduction de M. Ginestou, t. I, p. 616.
pacte, est disposée en coaches qui alternent avec des lits de sable non agglutiné. Il était tombé pendant Tété de 1806 une grande quantité de pluie qui, peu à peu, s'était frayé un chemin
par les crevasses du conglomérat superficiel et avait atteint le fiable inférieur. Le Bable fut donc délayé et eu partie entraîné par ractiou de Teau^ et, le 2 septembre, à cincf heures du soir environ, nue énorme masse de roches superficielles , mesurant 500 mètres de long sur 00 mètrea d épaisseur, se précipita dans la vallée, d'une hauteur de 900 mètrea. En un instautj ce charmaDt paysage fat transformé en une scène de désolation ; doldau et les villages voisius furent ensevelis k plusieurs mètres de profondeur j sous un énonne entassement de niines , et les habitants, au nombre de 500 au moins, périrent éaraaés. Actuellement encore, la vallée n'est guère qu'un désert rocheux et sauvage 5 le temps en a pourtant adouci les traits 5 uno maigre Tégé* tation commûucc à reparaître ; un nouveau vilLage s'est élevé sur les ruines de Taucien, et sur le mur extérieur de réglise paroissiale, bâtie en 1849 , le voyageur peut lire sur des tablettes de marbre noir une simple inscription destinée à perpétuer le c souvenir de h terrible catastrophe (1),
Mais Veau en mouvement constitue T agent de dénudation le pins puissant et en même temps le plus universel. C'est donc principalement sur ces effets que nouB devons diriger notre attentiou. Chacun sait que les eaus de TOcean passent constam- -meufc, par suite de Tévaporation ^ dans les baufces régions de l'atmosphère et que la elles sont condensées en nuages. Ces nuages descendent enaiiite but tontes les parties de la teixe, mais spécialement but les districts élevés et montagneu^t- Là se
(1) CarlTogtj Xcftrfiwcft (fer Gi^hf^k, t, Hj p. im^
42 GÉOLOGIE ET RÉVJÉLATION.
forment de petits ruisseaux qui descendent doucement les pentes légères des collines ou bien s'enfoncent précipitamment dans les creyasses des rochers. Puis ces ruisseaux s'unissant forment des torrents, et les torrents, recevant de nouveaux affluents à mesure qu'ils avancent, deviennent des rivières qui se dirigent vers la mer, où elles déchargent continuellement leurs énormes volumes d'eau. C'est ainsi que toute l'eau du monde est constamment en mouvement, parcourant en quelque sorte un cercle sans fin. C'est l'enseignement de l'expérience journalière et de l'observation. Nous pouvons ajouter que c'est aussi l'enseignement de l'Écriture sainte. Il y a longtemps, en eflFet, que le Sage a dit : « Tous les fleuves entrent dans la mer et la mer n'en regorge, point : les fleuves retournent au même lieu d'où ils étaient sortis, pour couler de nouveau (1). »
Or, l'action de cette eau sans cesse en mouvement est une cause puissante' et universelle de changements dans les conditions physiques du globe. Car, partout où l'eau se meut à la surfece de la terre, qu'il s'agisse d'une petite rivière, d'un torrent impétueux ou d'un vaste fleuve, elle emporte certainement avec elle quelque chose de son lit et retient en suspension dans son cours soit des particules d'argile, soit du sable, soit du gravier. Ce sujet a été traité avec une grande force et une grande simplicité par M. Page : « Tout le monde, dit-il, a dû remarquer combien les fleuves deviennent boueux et troublés par les pluies d'orages et comment leurs eaux gonflées dé- •vorent en quelque sorte leiu^ rives, creusent leurs lits et en balaient au loin le sable et le gravier. Et si, pendant cet état de trouble, on a la curiosité de prendre un litre de cette eau et de
(l)Ecclé8ia8te, I, 7.
la laisser reposer, on sera étonné de la quantité de sédiment ou de matière solide qui tombera au fond du vase. Or, qu'on multiplie ce litre par le nombre de. litres transportés chaque jour par le fleuve, et ce jour par les années et par les siècles, et on arrivera à se faire une idée de la quantité de matière ainsi en* levée au continent par les fleuves et transportée par eux dans rOcéan. Et toute rivière, tout ruisseau, tout cours d'eau agit comme le fleuve, La pluie entraîne les matières désagr^ées par la gelée et dispersées par les vents ; le petit ruisseau s'en empare et les conduit à la rivière ; la rivière les reçoit et les dépose dans le fleuve, et le fleuve les porte à l'Océan (1). »
Lorsque le courant est faible, la plus grande partie de ces matières terreuses se dépose le long de son cours et forme une couche de terrains d'alluvion dans le lit de la rivière, de même que sur les terres basses du voisinage, à l'époque des inondations temporaires. Mais, quand plusieurs rivièrei; unissent leurs eaux, la force du courant se trouve considérablement augmentée ; d'énormes pierres sont roulées, lancées l'une contre l'autre et réduites en fragments, et ces fragments sont polis par le frotte* ment et deviennent galets, et les galets deviennent gravier, et le gravier se transforme en limon, et le limon est transporté à l'embouchure du fleuve où, se déposant, il forme une langue de terre qu'on appelle delta, à moins encore qu'il ne rencontre ,dans l'Océan quelque courant puissant qui lui fasse entreprendre un nouveau voyage et le laisse enfin se déposer au loin dans les profonds et tranquiljes abîmes de la mer. Ce n'est pas pourtant la matière minérale seule qui est ainsi transportée par l'action des fleuves. Des arbres qui croissaient sur ses rives,
(1) Page, Advanced Text Book of Geohgy, p. 55.
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des OB d'animaoXy des restes de rhomme lui-même, des produits de son travail sont ainsi entraînés par les coorants et ensevelis dans le sable et le limon du delta, à l'embouchure du fleuve.
Ce sont là de ces réalités actuelles dont peuvent être témoins tous ceux qui voudront étudier par eux-mêmes Thistoire de ce merveilleux élément, depuis le moment où il s'élève en vapeur vers le ciel jusqu'à ce qu'il retourne, chargé des dépouilles de la terre, vers l'Océan, où il a pris naissance. Nous lisons dans l'admirable Manuel de Géologie de Charles Vogt qu'un nageur qui plonge dans les eaux du Rhin entend distinctement le bruit que produisent les cailloux roulés au fond de son lit et précipités les uns contre les autres. S'il s'agit de torrents plus puissants, ce bruit, assez semblable à un grondement lointain, est perçu quelquefois même à la surface du cours d'eau. En outre, chacun a pu remarquer que les fragments de roches qui se rencontrent dans le lit d'un torrent montagneux sont rudes et anguleux à sa source et, au contraire, polis et arrondis lorsqu'ils approchent du grand fleuve de la plaine; et si nous les suivons plus loin encore dans leur cours, nous verrons qu'ils deviennent de plus en plus petits à mesure qu'ils poursuivent leur voyage vers la mer. C'est ainsi, par exemple, qu'U n'est pas rare de rencontrer dans le cours supérieur du Ehin des cailloux qui égalent en grosseur la tète d'un homme, tandis que, à Cologne, on n'en trouve guère qui aient la dimension d'un verre à boire, et que, dans les plaines de la Hollande, il ne reste plus qu'un sable très fin et qu'un limon impalpable (1).
Quelques-uns de nos lecteurs trouveront peut-être insignifiants des résultats de cette nature, comparés aux énormes
(1) Vogt, Lehrhuch der Géologie^ t. II, p. 106.
masses de roches stratifiées. Mais qu'ils se rappellent que la force dont nous parlons est incessante dans son action sur toute la surface de la terre, et, quand même l'œuvre de chaque année successive serait peu de chose, les effets accumulés produits pendant une. longue période de temps doivent être immensément grands. En outre, ce serait une erreur très sérieuse de former nos idées à ce sujet, cmimie beaucoup semblent le faire, diaprés les exemples que nous rencontrons dans les limites étroifces de notre Ile. Noub deTrions plutôt aller chercher noa exemples parmi ces puissants flcuTes qui silloonent les yastes oontineats du monde et montrent sur nue large échelle le pouvoir éroaîf et la force de transport de Te an courante.
Il ae trouve^ heureusement pour le but que nous nous propûsonaj que des savants ont entrepris de supputer la quantité de matière déchargée dans la mer par quelques fleuves particuliers dans un temps donné. Pour cela, il est nécessaire de calcnlerj en premier lieu , le volume d*eau qui passe dans le fleuve pendant ce temps, et ensuite, par des expériences répétées, d'établir la proportion moyenne de matière terreuse terme en suspension dans l'eau. C'est ce qui a été fait avec le plus grand soin, pour le Oauge^ par le Rév. M, ETerest. Or, il paraît que pendant la saison des pluies, qui dure quatre mois chaque année, de juin à septembre, environ six milliards de pieds cubes (172 millions de mètres cubes) de limon sont transportés par le courant près la ville de Ghazepoor, où se firent les observations. C'est une masse de matière minérale suffisante pour former une couche d'un pied d'épaisseur et d'une surface de 560 kilomètres carrés environ. Ou encore, pour adopter le calcul de sir Charles Lyelî, la quantité qui passe chaque jour est égale à ce qui pourrait être transporté par 2,000 vaisseaux
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de la Compagnie des Indes, chacun se chargeant d'une cargaison de limon correspondant au poids de 1,400 tonneaux de mer. Et il est important de rappeler que ce chiffre ne représente qu'une portion du sédiment qui entre dans la mer par le lit du Gange ; car les observations de M. Everest furent Êdtes en un point situé à 800 kilomètres de la mer et avant que le fleuve ait reçu ses affluents les plus considérables.
Nous pouvons donc, avec une certaine chance de ne pas commettre d'erreur, apprécier la sonmie de dénudation effectuée chaque année par le Gange. Et, bien que les mêmes calculs n'aii^t pas été appliqués avec le même soin aux autres grandes rivières, il n'y a aucune raison de supposer que le Gange constitue tme exception. On a de bonnes raisons de croire que le Brahmapoutre, qui unit ses eaux à celles du Gange dans la baie de Bengale, charrie une égale quantité de sédiment terreux. On dit que le Hoang-Ho, en Chine, en décharge une quantité encore plus considérable dans la mer Jaune (1). En Amérique, d'après une étude récente du delta du Mississipi, entreprise par MM. Humphreys et Abbot, il paraît que ce vaste père des fleuves verse chaque année dans le golfe du Mexique les matériaux d'une couche de roche solide qui aurait 0°^,30 d'épaisseur sur une superficie de 740 kilomètres carrés environ (2). C'est ainsi que chaque année une portion du sol se trouve charriée par les eaux et déposée au fond du vaste Océan pour y fournir peut-être les matériaux de futurs continents.
Les effets de l'eau courante, quant à l'usure et au transport d'énormes masses de roches solides, ne méritent pas moins notre
(1) Yoir BUT ce sujet : LyeU, Principes de Géologie, 1. 1, p. 630-686; Jukes, Maniial of Qeology,
(2) Dana, Manuel de Géologie,
attention. Quiconque a suivi le cours d'un grand fleuve a dû remarquer sur quelques rives de larges blocs de rochers qui, minés en dessous par l'action de l'eau, semblent prêts à se précipiter dans le courant. D'autres blocs- déjà tombés gisent audessous. D'autres ont déjà été transportés à une distance considérable par les torrents des hivers. Lors même que les roches ne sont pas déplacées, elles sont usées graduellement, en partie par l'action de l'eau, mais surtout par l'action corrosive du gravier qu'elle tient en suspension. Non seulement la surface des roches se trouve ainsi arrondie et polie, mais de vastes cavités circulaires, que nous nommons pot-hoîes {marmites de géants), sont encore formées par des tournants d'eau qui impriment' à quelques grains de sable un mouvement rotatoire.
On peut observer ces divers phénomènes avec beaucoup d'avantage aux chutes de la Clyde, près de Lanark, en Ecosse. On les retrouve encore en plusieurs r^ons volcaniques. Quelquesuns des principaux cours d'eau de l'Auvergne se sont jadis ouvert un chemin à travers la lavé solide, se creosant à eux-mêmes des lits larges et profonds. La Sicile nous en offre un exemple non moins remarquable dans le Simeto, qui coule à la base du mont Etna et se jette dans la mer un peu au sud de Catane. Le cours de cette rivière fut complètement arrêté, l'an 1603, par un courant de lave que vomit le volcan et qui forma un rempart dans la vallée inférieure. Depuis ce temps, cette rivière, qui cependant n'est pas un cours d'eau bien puissant, s'est ouvert un chemin à travers la lave compacte et durcie, et maintenant elle coule vers la mer par un passage rocailleux de quarante pieds de profondeur et de cinquante à cent de largeur. Notre gravure représente une coupe verticale de la vallée telle qu'elle existe actuellement : a représente le courant de
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lave de 160B ; l, le cône du mont Etna; c, le fond de la vallée, danB lequel se trouvait l'ancien lit du Simeto, avant l'éruption de la lave, et d, le passage rocailleux de 40 pieds de profondeur que la rivière s'est ouvert dans l'espace de 160 ans (1).
Mais il n'est aucune partie du monde exploré où ces effets se manifestent sur une aussi vaste échelle qu'aux fameuses chutes du Niagara. La roche calcaire d'où les eatix se précipitent disparaît d'une façon lente, mais certaine. Un énorme volume d'eau, largp de plus d'un tiers de mille, plonge d'un'seul bond dans un vaste précipice de cent soixante-cinq pieds. Les riches schisteuses plus tendres, sur lesquelles repose le calcaire, sont
Conpe transrersale de la vallée da Simeto (Vogt). a y courant de lave; b, cône de l*Etna; c, fond de la vallée avant réniption; \ df lit du Simeto; /, rocheg soos-jacentes.
bientôt rongées par suite du rejaillissement qui se produit dans le bassin inférieur. En conséquence, les rochers supérieurs, restés sans appui, tombent et sont emportés par le courant. La position des chutes n'est donc pas stationnaire, mais, elle recule, d'une façon fort sensible, dans la direction du lac Érié, situé en amont du fleuve. Parlant de ce phénomène, sir Charles Lyell
(1) Cari Vogt, Lehrbtich der Geologk, t. II, p. 194j Lyell, Principes de Géologie, t, I, p. 471-473.
fait avec beaucoup de raison les remarques suivantes î « L'idée d'une dénudation continuelle et progressive est constamment présente à l'esprit de Tobservateur, et comme la partie de l'abîme qui a été l'œuvre des cent cinquante dernières années ressemble précisément en profondeur et en largeur au reste de la gorge qui s'étend plus bas à une distance de sept milles, il est tout naturel de conclure que le ravin tout entier a été creusé de la même manière, par le mouvement de recul de la cataracte. Il faut au moins reconnaître que le fleuve peut à lui seul exécuter l'œuvre tout entière, pourvu qu'on lui accorde pour cela le temps suffisant (1). »
Pour permettre à nos lectëtoJ de mieux concevoir encore la force prodigieuse exercée par les rivières dans le transport des roches, il peut être utile d'attirer l'attention sur un ou deux principes des sciences physiques. D'abord, nous connaissons cette célèbre loi d'Archimède, qu'un corps solide plongé dans un liquide perd une partie de son poids égale au poids du liquide déplacé. Or, la roche solide pèse rarement plus de trois fois, et bien souvent pas plus de deux fois le même volume d'eau. En conséquence, d'après cette loi, presque toutes les roches perdront un tiers, et beaucoup la moitié de leur poids, quand elles seront plongées dans l'eau. En outre, il a été établi que le pouvoir qu'a Veau de mouvoir les [corps qui y sont plongés y augmente comme la sixième puissance de la rapidité du courant. Dès lors, si la rapidité d'un courant est doublée, sa force de transport augmentera de soixante-quatre fois; si elle est triplée, la même force deviendra sept cent vingt fois plus grande, et ainsi de suite.
(1) Principes de Géologie, t. I, p. 473-478» Voir aussi Oarl Vogt, Lehrbuch der Géologie, t. II, p. 196-198,
Il suit de ces principes, premièrement, qu'il faut beaucoup moins de force pour mouvoir un corps dans l'eau que sur terre; secondement, qu'une très faible augmentation de la vitesse d'un courant produit un accroissement considérable de sa force motrice. Il ne faut donc pas s'étonner d'apprendre que des masses énormes de rochers, d'arbres ou de maçonnerie ont été charriées par de petites rivières à l'époque d'une inondation.
Citons ici quelques exemples. En août 1829, un bloc de grès . de quatre mètres de long sur un de large et trente centimètres d'épaisseur, fut porté par le Naim, en Ecosse, à une distance de près de deux cents mètres. Dans la même circonstance , la Dee emporta un pont de cinq arches, construit en granité, qui avait résisté pendant vingt ans aux injures du temps ; toute la maçonnerie s'écoula dans le lit du fleuve et on ne l'a plus revue. D'après M. Farquharson, le Don poussa, sur un plan incliné fort raide, une masse de pierres du poids de quatre ou cinq cents tonneaux, qu'il laissa au sommet en un monceau rectangulaire. Une petite rivière du Northumberland , le Collège, lors d'une crue subite, en août 1827, « arracha d'une écluse de moulin un gros bloc de grunstein porphyrique pesant près de deui tonnes, et le transporta à la distance d'un quart dô mille (1). » Mais il n'est pas besoin de multiplier les exempleô de phénomènes qui se reproduisent tous les jours autour de jious et dont beaucoup de nos lecteurs ont été probablement les témoins oculaires.
La force de transport des fleuves ne doit pas toujours se me-
s urer d'après le Volume des eaux et la vitesse du courant; car
elle est souvent augmentée par quelque obstacle accidentel qui
(1) Voûr, pour ces faits, LyeU, Principes de Géologie^ 1. 1, p. 456-460.
CHAP- n- — THÉORIE DE LA DÉNUBATION.
Tient barrer pour nn temps le lit de la riYière^ Nous en av^ins un exemple instructif dans le Dranee qui coule le loug de la vallée de Bagnes, en Suisse ^ et se jette dans le Eliône, au-dessus du Iftc de Génère- En Tannée 1818, les avalanches de neige et de' glace qni tombèrent du flanc de la montagne, formèrent une bannière an unlieu de la vallée et arrêtèrent ainsi la rivière dans son cours. La partie Bupérienre de la vallée fut, en confiéqnence , transformée en on lac qui augmenta en étendue à me- Bure que la saison avança. Mais avec Tété vint la fonte des neiges ; la barrière de glace ftit tout k coup emportée avec un craquement terrible, et le lac se \^da en une demi -heure. La masse 4'eau, subitement dégagée, se précipita dans la partie inférieure de la vallée avec nne violence extraordinaire, entraînant tout sur son passage, rochers, forêts, maisons, ponts et terres labourées. Des miîlierB d*arbres fiu'ent déracinés; des bloca de granité gros comme des maisons furent roulés, et tout le tor-* rent présenta Faspect d'une masse mouvante de ruines.