FOSSILES. — LE MUSÉUM
RÉCAPITULATION. — BUT DE NOTRE ARGUMENTATION. — LA THÉORIE DES TERRAINS STRATIFIÉS EST COMME LA CHARPENTE DE LA SCIENCE GÉOLOGIQUE. — CETTE THÉORIE MET LA GÉOLOGIE EN CONTACT AVEC LA RÉVÉLATION. — LA CHALNE DE RAISONNEMENT QUE NOUS AVONS , SUIVIE SE TROUVE CONFIRMÉE PAR LE TÉMOIGNAGE DES FOSSILES. — SIGNIFICATION DU MOT FOSSILE. — ABONDANCE INÉPUISABLE DE FOS- SILES; — DIVERS ÉTATS DE CONSERVATION. — PÉTRIFICATION. — EX- PÉRIENCES DU PROFESSEUR GŒPPERT. — LES TERRAINS ORGANIQUES RÉ- PANDENT QUELQUE JOUR SUR LE MONDE FOSSILE. — LA RÉALITÉ ET LA SIGNIFICATION DES FOSSILES DOIT S'APPRENDRE PAR L'OBSERVATION. — LE BRITISH MUSEUM. — SQUELETTES GIGANTESQUES. — OS ET CO- QUILLES d'animaux. — PLANTES HERBACÉES ET ARBRES FOSSILES.
« Lecteur, vous commencez à vous défier de nous. Jusqu'à « quand nous proposons-nous de retenir les gens ? A en juger « par ce qui précède, nous pouvons avoir l'intention d'écrire « ainsi jusqu'au vingtième siècle. Et où voulons-nous en venir ? « Vers quel objet tendons-nous ? Cela est bon à savoir. C'est « peut-être une trahison que nous vous avons préparée. — Je « vois, lecteur, que vous devenez défiant et indocile; et, comme c( Hamlet, avec l'âme de son père, vous refusez de nous suivre « plus loin, si nous ne vous expliquons l'objet de nos recher- « ches. 3>
Ces paroles de Thomas de Quineey à ses lecteurs, au milieu de l'un de ses essais discursifs qui, si intéressants qu'ils soient,
ne laissent pas de produire parfois tin peu de fatigue par la crainte qu'on a de ne pas les voir finir, nous pouvons peut-être les répéter nons-même avec non moins de vérité. Il peut se faire que nos lecteurs aient été laissés trop longtemps dans un état d'incertitude et d'espérance déçue. Ils avaient abordé ces pages pour y chercher une solution pratique à cette question : la géologie est-elle en désaccord avec la Bible ? Et nous ne leur avons encore parlé que du 6ulf-Stream,des fleuves, des glaciers, des plaines alluviales, du corail et des mines de houille ! Ils se sont fatigués à nous accompagner dans nos ennuyeuses recherches, ouvrant les yeux pour essayer de voir la fin, sans pouvoir la découvrir. S'il en est ainsi, qu'ils veuillent bien faire une pause de quelques minutes au milieu du chemin, nous nous arrêterons avec eux et nous essayerons de leur montrer plus clairement l'objet vers lequel nous tendons.
Notre dessein, dès le commencement, a été de considérer les points de contact entre la géologie et la révélation; d'examiner les rapports qui existent entre ces deux ordres de connaissances, dont l'un est appuyé sur la raison et l'observation et dont l'autre nous vient du Ciel ; de rechercher enfin jusqu'à quel point il est possible d'adopter les conclusions de l'un, tout en continuant d'adhérer, avec une fidélité inébranlable, aux vérités immuables de l'autre. Pour cela, nous avons essayé d'esquisser les traits prédominants de la théorie géologique, non pas la théorie particulière d'un écrivain ou d'une école, mais cett'e théorie plus générale, qui est adoptée; par tous les écrivains et qui prévaut dans chaque école. Cette théorie) nous le savons, est sur beaucoup de points en grand désaccord avec les notions conmiunes des hommes sensés et même instruits, qui n'ont pas consacré beaucoup d'attention à l'étude des sciences physiques. Nous
avons prévu que, peut-être, plusieurs de nos lecteurs seraient tentés de couper court à la controverse, en rejetant d'une manière sommaire tout le système géologique et le traitant d'ombre vaine et de rêve illusoire. C'eût été là, selon nous, une chose malheureuse et déplorable. La géologie n'est pas un château de cartes que l'on peut renverser d'un souflBe. C'est, si l'on veut, une hypothèse, une théorie; mais nul ne peut nier que derrière cette théorie il n'y ait des faits, et des faits inattendus, frappants, significatife, et que ces faits, considérés dans leurs mutuelles relations, éclairés par les phénomènes actuels de la nature et habilement groupés, comme ils l'ont été par des hommes autorisés, ne renferment certaines vérités générales et ne suggèrent certains arguments qui semblent en faveur des conclusions auxquelles sont arrivés les géologues.
Il suit de là que celui qui veut examiner loyalement les prétentions de la géologie, doit d'abord apprendre à apprécier la signification de ces faits et à estimer la vatetir de ces arguments : c'est précisément ce que nous nous sommes efforcé de faire. Nous n'écrivons pas un traité de géologie, non certes : il serait présomptueux, de notre part, de le tenter avec nos faibles connaissances. Et puis, la géologie n'a-t-elle pas ses professeurs, ses cours et ses manuels ? Nous ne voulons point non plus prendre le caractère d'avocat et de champion de la géologie. Elle n'a point besoin de nos services. Elle a pour elle une grande partie des noms illustres qui, depuis cinquante ans, ont enrichi les annales des sciences physiques. Nous n'essayons même pas de fortifier cette théorie générale que nous nous proposons seulement d'expliquer et de [démontrer à nos lecteurs. Notre but est simplement de recueillir de diverses sources et de réunir en un faisceau les preuves qui peuvent être apportées en sa faveur"; de cette
sorte, lorsqile nous en viendrons à considérer cette théorie dans ses rapports avec le récit biblique, nous ne courrons pas le risque de voir nier ce qui a été prouvé par des faits, 'et nous aborderons ce sujet avec une connaissance qui nous aidera à saisir rharmonie réelle qui doit exister, nous le savons , entre les vérités inscrites sur les œuvres de Dieu et celles qui sont rapportées dans sa parole écrite.
Pour accomplir cette tâche, nous nous sommes principalement consacré à l'étude des roches aqueuses ou stratifiées. D'après les géologues, les roches, telles que nous les trouvons maintenant, ne furent point l'œuvre immédiate de la création, mais elles fiirent produites lentement dans le long laps des âges et superposées par un vaste mécanisme de causes secondes. Les éléments dont elles se composent furent empruntés à différentes sources, à l'Océan, à l'air, aux roches préexistantes, et, autant que nous le savons, avant de prendre leur structure et leur disposition actuelle, ils ont pu avoir une histoire aussi longue que remplie d'événements. Ainsi, par exemple, les conglomérats et les grès, si connus de nous, sont composés de fragments brisés de roches antérieures, transportés là par les torrents montagneux, par les fleuves majestueux des continents ou par les courants silencieux de rOcéan ; le calcaire avec lequel nous bâtissons nos maisons est l'œuvre d'animaux vivants qui pullulèrent autrefois en myriades sans nombre dans les profondeurs des mers ; et la houille qui fournit la force motrice à nos manufactures, à nos chemins de fer et à nos navires de guerre et de commerce, n'est que le représentant moderne de forêts et de marécages antiques qui, «nfoui^ dans la terre et doués, grâce à l'action des lois chimiques, de propriétés nouvelles, furent déposés, pour l'usage futur de l'homme, dans le vaste magasin de la nature.
Cette manière de rendre compte de rorigine et de la formation des roches stratifiées constitue en quelque sorte la charpente qui sup})orte et relie ensemble tout le système géologique. Si elle est une fois bien établie , la géologie a droit de prendre place parmi les principales sciences physiques. Si, au contraire ^ on prouve qu'elle est sans fondement, la géologie alors n'est plus une science, mais un rêve. C'est, de plus, cette théorie de stratification qui a mis, dès le commencement, la géologie en contact avec la révélation. Les géologues ont été amenés, en eflfet, à déduire l'extrême ancienneté de la terre de l'immense épaisseur des roches stratifiées, d'une part, et, de l'autre, de l'action graduelle et fort lente par laquelle chaque strate de la série a été successivement déposée et consolidée. De même, ceux qui réclament pour la race humaine une antiquité plus grande que celle que la Bible accorde, vont chercher leurs preuves dans l'origine et dans l'antiquité supposée de ces dépôts superficiels dans lesquels on retrouve quelquefois enfouis les restes de l'homme ou de ses œuvres.
Il ne faut donc pas s'étonner que la théorie des roches stratifiées attire le plus notre attention, lorsque nous entreprenons de discuter les rapports que peut avoir la géologie avec la religion révélée. Nous ne disons rien, pour le moment, des conclusions qui découlent de cette théorie, ni des erreurs auxquelles elle a conduit ceux^qui en ont fait une application téméraire et prématurée : nous ne faisons que rechercher les preuves sur lesquelles elle repose. Nous avons, dans nos premiers chapitres, exposé avec quelque étendue le raisonnement que l'on déduit du caractère même des roches aqueuses, considérées à la lumière des opérations actuelles de la nature. Nous avons montré que des roches stratifiées de diflférentes sortes, semblables à celles quicom-
posent Técorce terrestre, ont été produites par des causes naturelles dans les temps historiques, et nous avons essayé d'expliquer quelques-unes des parties les plus simples et les plus intelligibles de cette machine compliquée qui, maintenant encore, est toujours à l'œuvre, réunissant, triant, distribuant, entassant et consolidant les éléments de nouvelles strates dans le monde entier. Ces considérations, comme nous avons eu l'occasion de le faire remarquer, établissent une forte présomption en faveur de la théorie géologique. Ici nous avons la nature à l'œuvre, produis sant sous nos yeux une couche de roche. Là, dans l'épaisseur de l'écorce terrestre, nous trouvons une autre couche tout à fait semblable à la précédente et déjà achevée. Que peut-il y avoir de plus raisonnable que d'attribuer l'une à l'action des mêmes causes que nous voyons à l'œuvre pour la formation de l'autre ? Et si, procédant de cette manière, nous étendons nos observations d'une classe de roches à une autre, nous arriverons graduellement à comprendre que ces diverses couches ont été formées, pendant de nombreux âges successifs sous l'influence de causes secondes semblables à celles dont nous constatons maintenant l'existence et l'action; de sorte que chaque strate a été successivement, dans les premiers temps de sa formation, la couche supérieure de la série.
Nous apporterons bientôt à l'appui de cette conclusiqn un nouveau genre d'argument fondé sur le témoignage des fossiles. Un écrivain éminent a résumé en quelques mots la valeur et l'importance des fossiles relativement à la théorie géologique : « Actuellement, dit-il, les coquillages, les poissons et les autres animaux sont enfouis dans le limon ou la boue des lacs et des estuaires; les rivières aussi charrient des carcasses d'animaux terrestres, des troncs d'arbre et d'autres végétaux flottants; les
170 GÉOLOGIE ET EÉVÉLATION.
tremblements de terre, à leur tour, submergent des plaines et des îles avec tous leurs animaux et tous leurs végétaux. Ces débris organiques sont enveloppés dans des dépôts de limon, de sable ou de gravier fournis par les eaux, et, avec le temps, ils se pétrifient, c'est-à-dire qu'ils se transforment en une matière pierreuse semblable à celle des coquillages et ossements trouvés dans les terrains les plus anciens. Or, dans tous les temps, les restes des plantes et des animaux ont dû être conservés de la même manière que maintenant ; et, comme une classe de plantes est particulière aux terres arides et une autre aux [terrains marécageux, comme une famille appartient à une région tropicale et une autre à \me région tempérée, il en résulte que, du caractère d'une plante fossile, on peut souvent déduire la connaissance des conditions de son existence passée. Il en est de même des animaux : chaque classe a sa localité qui lui est assignée en raison du climat, du genre de nourriture^ etc.; chaque famille a sa structure particulière, selon qu'elle est faite pour courir, voler, nager, se nourrir de végétaux ou manger de la chair. On peut donc, en comparant les animaux fossiles avec les races existantes, arriver à déterminer en partie les conditions du monde antérieur avec un haut degré de certitude (1). »
Nous ne voulons point exposer cette partie de notre sujet sous forme d'argument proprement dit. Nous nous contenterons d'un simple exposé des faits, que nous laisserons produire euxmêmes leur impression. Il sera nécessaire, au commencement, d'expliquer quelques sujets techniques pour l'intelligence de ce qui suivra. Si, en cela, nous sommes quelque peu aride et fatigant, nous tâcherons de dédommager le lecteur par l'histoire
(1) Page, Advanced Text-Booh ofGeology, n. 7, p. 20-21.
curieuse et intéressante des œuvres de la nature dans les âges antérieurs, histoire que nous espérons développer dans la suite.
Lorsque le mot fossile fut introduit pour la première fois dans la langue, il était employé pour désigner, comme Tétymologie le suggère, tout ce qui est tiré de la terre (1). Mais il est maintenant employé dans un sens beaucoup plus restreint, étant appliqué seulement aux restes de plantes et d'animaux enfouis dans la croûte terrestre et conservés là par des causes naturelles. Quand nous parlons de restes, nous entendons aussi ces empreintes, passagères en apparence, telles que des traces de pas sur le sable, mais qui sont devenues permanentes par suite de circonstances accidentelles et qui, gravées en quelque sorte dans les archives de la nature, rendent maintenant témoignage de Fexistence de la vie organique à des époques antérieures.
Ces restes se trouvent répandus avec une véritable profusion sur tous les points du globe où les roches stratifiées ont pu être soumises à l'examen. En Europe, en Amérique, en Australie, dans les steppes glacés de la Sibérie, dans les îles sans nombre dispersées dans les eaux de l'océan Pacifique, il est à peine une formation, depuis la plus basse jusqu'à la plus haute de la série, qui n'ait livré à l'explorateur de vastes dépôts de coquilles, d'ossements, de dents, et quelquefois de squelettes entiers d'animaux, en même temps que des fragments de bois, des empreintes de feuilles et d'autres substances organiques.
Ces débris fossiles ne s'offrent pas toujours dans le même état de conservation. Quelquefois nous retrouvons les os, les plantes et les coquilles dans leur condition naturelle, non
(1) Du l&tm fossUis, creusé, tiré de la terre.
GEOLOGIE ET REVELATION.
seulement avec leur forme et leur structure particulière, mais même avec la substance organique dont ils étaient originairement composés. Nous en voyons des exemples innombrables au British Mtiseum et même dans la plupart des collections géo-
FlG. 22.
Daim irlandais fossile trouvé dans le comté de Fermanagh (Irlande).
logiques ; beaucoup de nos lecteurs connaissent sans doute les beaux squelettes de l'ancien daim d'Irlande, ^ui sont exposés au musée de Trinity Collège, à Dublin, et dont tous les os sont en parfait état de conservation.
Cependant, il arrive souvent que la substance organique ellemême a disparu, laissant sur la roche une empreinte qui témoigne maintenant de son ancienne présence. Par exemple, lorsqu'une coquille a été dissoute et entraînée par l'infiltration de Teau au travers de la roche, elle a souvent laissé après elle, sur la pierre devenue compacte, un moule ou empreinte de sa surface extérieure, et un autre de sa surface intérieure, et, entre eux deux, une cavité correspondant à l'épaisseur de la coquille. Nous avons alors la forme, les dimensions et les contours du corps organique, sans avoir aucune partie de sa substance originelle, ni aucune trace de sa structure intérieure. Cette forme de fossilisation, comme Ta bien établi sir Charles Lyell, « se comprendra aisément si l'on examine la vase au moment où l'on vient de la retirer d'un étang ou d'un canal où il y a des coquilles. Si la vase est argileuse, elle acquiert de la consistance en séchant, et lorsqu'on vient à en briser un morceau, on trouve que chaque coquille a laissé des empreintes de sa forme extérieure. Si l'on enlève la coquille elle-même, on trouve à l'intérieur un noyau solide d'argile ayant la forme de l'intérieur de la coquille (1). » Dans bien des cas, l'espace d'abord occupé par la coquille ne reste pas vide lorsque la coquille est disparue, mais se trouve rempli par quelque substance minérale, telle que du calcaire et de la silice. La matière minérale ainsi introduite devient le moule exact ou la contre-empreinte du corps organique disparu. Cette contre-empreinte a été justement comparée à une statue de bronze, qui offre la forme et les linéaments extérieurs, mais non l'organisation intérieure, ni la substance de l'objet qu'elle représente.
(1) Éléments de Géologie^ 1. 1, p. 63.
Mais il est une troisième forme, beaucoup plus merveilleuse encore, que revêtent souvent les fossiles. Le corps original a disparu, comme dans le premier cas, et non seulement la form& extérieure reste, mais la texture intérieure elle-même est parfaitement conservée dans la pierre solide qui Ta remplacé. C'est dans le règne végétal que ce genre de changement se manifeste de la façon la plus remarquable. On a découvert des arbres fossiles de haute taille, dont toute la substance ligneuse a été changée en pierre, et ce changement s*est opéré avec une telle délicatesse que les plus petites cellules, les fibres et les anneaux qui marquent la croissance annuelle de l'arbre sont parfaitement recoimaissables ; on y distingue même ces vaisseaux spiraux qtie l'on ne peut découvrir qu'à l'aide du microscope dans les végétaux vivants. L'arbre reste donc complet dans toutes ses parties ; mais ce n'est plus un arbre de bois, c'est, pour ainsi dire, un arbre de pierre.
Le mystère de cette transformation extraordinaire n'a pas encore reçu des savants d'explication bien satisfaisante. Cependant, on en comprend suflBsamment le principe général. Sir Charles Lyell l'expose brièvement de la manière suivante : « Quand une substance organique se trouve exposée en plein air à l'action du soleil et de la pluie, elle finit par se putréfier ou par se dissoudre dans les éléments mêmes qui la composent et qui sont principalement l'oxygène, l'hydrogène, l'azote et le carbone. L'atmosphère a bientôt absorbé ces éléments, ou bien ils sont entraînés par les pluies, en sorte que tout vestige d'animal mort ou de^ plante disparaît. Mais, lorsque ces mêmes substances sont submergées, elles se décomposent plus lentement; et, si elles sont enfouies dans la terre, elles disparaissent plus insensiblement encore, comme on peut s'en convaincre par les exemples que nous four-
Hissent les bois que nous y trouvons. Donc, si, à mesure que chaque particule organique se dégage par là putréfaction pour passer à rétat fluide ou gazeux, une particule égale de carbonate de chafux, de silice ou d'autre minéral se* trouve toute prête à se déposer, on peut présumer que la matière inorganique ira prendre précisément la place abandonnée par la molécule organique. De cette manière, non seulement on obtiendra d'abord le moule intérieur de certains vaisseaux, mais les parois de ces mêmes vaisseaux pourront ensuit se décomposer et éprouver une transformation semblable (1). j> Cet exposé, si simple et si clair en luimême, sera peut-être encore mieux compris du commun des lecteurs, si nous y ajoutons une comparaison ingénieuse due à M. Jukes : « C'est, dit-îl, comme si une maison était rebâtie graduellement, brique par brique ou pierre par pierre; chaque brique ou chaque pierre étant remplacée par une brique ou par une pierre d'un genre diflRérent, sans que rien fit changé ni à laforme et à la grandeur de la maison, ni à l'arrangement et à la disposition de ses chambres, de ses corridors et de ses cabinets, ni même au nombre et à la forme des briques et des pierres (1). j> Ce genre singulier de pétrification, par lequel non seulement la forme extérieure, mais le tissu organique lui-même est converti en pierre, a été reproduit d'une manière fort intéressante par le professeur Gœppert, de Breslau. Dans le but d'imiter, autant que possible, les procédés naturels de pétrification, « il plongea diverses variétés de substances animales et végétales dans des eaux dont quelques-unes contenaient, en dissolution, de la matière calcaire, siliceuse ou métallique. Au bout de quelques se-
(1) Éléments de Géologie, 1. 1, p. S6,
(2) Manual qf Gtology, p. 875.
maines, et même de quelques jours, il s'aperçut que les corps organiques ainsi immergés étaient minéralisés en partie. Ainsi, il plaça dans une solution moyennement concentrée de sulfate de fer de minces lanières longitudinales de sapin d'Ecosse, après les avoir laissées tremper dans le liquide pendant quelques jours, il les fit sécher, puis il les exposa à une grande chaleur, jusqu'à ce que la matière végétale fût consumée et que rien ne restât que l'oxyde de fer; cet oxyde avait pris si parfaitement la forme du bois que, sous le microscope, on y apercevait distinctement jusqu'aux vaisseaux qui sont particuliers à cette famille (1). y>
Si nous avons réussi à nous faire comprendre, le lecteur doit avoir maintenant une idée assez exacte de ce que l'on entend ^Sis: fossiles dans la géologie moderne. Ce sont des restes ou des empreintes de plantes ou d'animaux enfouis dans la terre par des causes naturelles, et conservés jusqu'à nous sous l'une des trois formes que nous venons de décrire. Ou bien le corps luimême est resté, conservant encore sa propre substance naturelle, en même temps que sa forme extérieure et sa structure intérieure; ou bien, en second lieu, la substance et la structure organiques ont disparu toutes les deux, mais la forme extérieure et les traits superficiels sont restés empreints sur la roche solide ; ou bien, enfin, la substance du corps a été convertie en pierre, mais par un art si délicat que, sous tous les rapports, extérieurement et intérieurement, c'est toujours le même corps, avec une nouvelle substance. Nous observerons, cependant, que ces trois formes diflPé-
(1) LyeU, Éléments de Géologie j p. 67. — Voir aussi Haughton, Manual of Geology, p. 71-77.
rentes de fossilisation, que nous avons décrites, ne sont pas toujours'parfaitement distinctes dans la réalité, mais sont souvent plus ou moins confondues, selon que la substance organique originelle a été plus ou moins complètement déplacée, ou que Tœuvre de pétrification a été plus ou moins parfaitement accomplie. Il a dû se présenter à l'esprit du lecteur que nous avons déjà pénétré dans le domaine du monde fossile, lorsque nous avons recherché Torigine des roches organiques. Nous avons vu, par exemple, que la houille représente auprès de nous des marécages et des forêts qui ont autrefois couvert la terre de végétation ; que le calcaire des montagnes est en grande partie formé des squelettes des coraux constructeurs de récifs; que la craie blanche d'Europe est presque entièrement due à des débris de coquilles marines. Mais il est bon d'observer que ces roches et d'autres semblables, tout en nous fournissant des renseignements précieux sur la co ndition organique de notre planète à des âges antérieurs, ne sont pas, à proprement parler, des fossiles. Car, non seulement la substance des corps organiques qu'ils représentent est complètement modifiée, mais la structure interne a été complètement effacée et même les formes extérieures ont disparu. Elles contiennent, il est vrai, un grand nombre de fossiles. Dans la houille, on trouve, comme nous l'avons vu, des troncs d'arbres, en même temps que des empreintes de plantes et de feuilles : dans la craie et le calcaire des montagnes des fragments de coquilles et de coraux sont souvent découverts dans un état de conservation parfaite. Mais la masse de ces formations n'est pas tant composée de fossiles que de la matière en laquelle se sont transformés ces fossiles. La houille, par exemple, est quelque chose de plus que du bois fossile; la craie, le calcaire et le marbre sont quelque chose de plus que des coquilles et des coraux fossiles.
Les fossiles proprement ditsoffrent un tableau beaucoup plus saisissant des anciens habitants de notre globe. Mais c'eèt un tableau, dont une simple description verbale ne peut donner qu'une faible idée. Celui qui veut se rendre un'compte exact de la véritable nature et de la signification des fossiles doit puiser ses impressions dans leur observation directe. Qu'il aille, par exemple, au British Muséum, et qu'il parcoure lentement la longue série des vastes galeries consacrées exclusivement à cette branche de la science. Il se sentira comme transporté dans un autre monde dont il aurait pu à peiné concevoir la réalité, s'il ne l'avait pas vu de ses propres yeux. Tout autour de lui sont disposés, en longue rangées, des squelettes de quadrupèdes, d'oiseaux, de poissons et d'animaux amphibies, tels qu'il n'en a jamais vu ni rêvé dans ses songes les plus extravagants. Quel que soit son étonnement en présence de ces étranges figures, il ne doute pas un moment qu'elles n'aient eu vie jadis ; qu'elles n'aient marché à la surfiice de la terre ou qu'elles ne se soient diverties dans les eaux des mers. Bien plus, quoique ces formes soient nouvelles pour lui, il ne manquera pas, malgré son inexpérience en histoire naturelle, de trouver de nombreuses analogies entre la faune qui l'entoure et celle qu'il a eue jusque-là sous les yeux. Il y a des quadrupèdes, des bipèdes et des reptiles. Quelques-uns de ces animaux furent manifestement destinés à marcher sur la terre ferme; d'autres, à nager dans la mer; d'autres, à voler dans l'air. Quelques-uns sont armés de griffes comme le lion ou le tigre, d'autres ont la carapace de la tortue ou les nageoires du poisson. Ici, c'est un énorme animal qui pourrait presque passer pour un éléphant, bien qu'un œil expérimenté ne manque pas de découvrir une différence importante; là, c'est un monstre amphibie qui fait penser au crocodile; plus loin, c'est
une créature disgracieuse qui joint les caractères généraux du lourd paresseux aux proportions colossales du gigantesque rhinocéros.
Il reste une simple conjecture. Le visiteur supposera peutêtre que ces monstres bizarres ont été apportés des régions , lointaines par quelque voyageur aventureux. Mais non; il se convaincra aisément que ces animaux appartiennent en grande majorité à des espèces complètement inconnues depuis des siècles à la surface de la terre, et que plusieurs des formes les plus étranges qu'il a sous les yeux ont été tirées du sol même sur lequel il se trouve, des carrières de Surrey, de Sussex et de Kent, et des profondes tranchées des nombreuses lignes de chemins de fer qui divergent de la grande métropole de Londres. La faune qu'ils représentent est, il est vrai, fort différente de celle qui existe maintenant ; mais aussi c'est la faune d'une époque très éloignée.
Il ne faut pas croire cependant que des squelettes aussi gigantesques dans leurs proportions et aussi complets dans tous leurs détails que ceux qui attirent tout d'abord l'attention dans les galeries du British Muséum, expriment bien le caractère général des fossiles. Les squelettes parfaits d'animaux de cette taiUe sont rares. Ils constituent l'exception et non la règle générale ; ils sont la récompense de longues et pénibles explorations ou peut-être le résultat d'une découverte fortuite, qui porte la richesse "dans l'humble demeure de quelque paysan. Toutes différentes sont les découvertes ordinaires du géologue. Des os et des crânes isolés, des dents éparses, des fragments de coquilles, des œufs d'oiseaux, des empreintes de feuilles, tels sont les restes les plus communs que la nature a emmagasinés pour notre instruction dans les différentes couches de la croûte terrestre, et qui com-
180 GÉOLOGIE ET RÉVÉLATIOX.
posent en grande partie les trésors rassemblés dans nos musées géologiques.
Nous supposons que le lecteur a satisfait sa curiosité et suffisamment examiné oes formes gigantesques, mais peu nombreuses, qui se dressent majestueusement devant lui et semblent le regarder fixement du fond de leurs orbites sans yeux. Il est temps qu'il porte son attention sur les cases disposées le long des murs et sur les cabinets qui s'étendent au loin le long des galeries. Qu'il examine cette multitude d'os de toute forme et de toute grandeur et ces légions sans nombre de coquilles, et qu'il essaie de se faire une idée de la profusion et de la variété des animaux qui s'y trouvent représentés. Qu'il se rappelle, en outre, que ce n'est là qu'une seule collection. Il y en a des milliers d'autres, publiques et privées, éparses en Angleterre, en France, en Allemagne, en Italie et au delà de l'Atlantique, sur le continent américain et jusqu'en Australie ; et toutes ces collections proviennent d'im petit nombre d'endroits isolés, qui ne sont guère que des points imperceptibles sur la surface du glob^, où l'intérieur de la croûte terrestre s'est trouvé accessible aux explorations du géologue.
Il est un autre mémorial de la vie à la surface du globe dans les âges antérieurs, qui ne manque pas d'intérêt et sur lequel nous voulons attirer spécialement l'attention, parce qu'il pourrait aisément échapper à la connaissance de l'observateur ordinaire. Quiconque s'est promené sur une plage de sable fin, à marée basse, a pu remarquer plus d'une fois des traces d'oiseaux ou d'autres animaux qui y avaient passé lorsqu'elle était assez molle pour recevoir une empreinte en même temps assez ferme pour la conserver. Or, d'après les géologues, le grès d'une
carrière moderne représente le fond sablonneux d'une ancienne mer. Le rivage de cette ancienne mer a sans doute été hanté également par diverses espèces d'animaux qui ont dû y laisser l'empreinte de leurs pieds. On eut donc raison de considérer, comme une intéressante et frappante confirmation de la théorie géologique, la découverte que l'on fit, il y a quelques années, de traces d'oiseaux et de reptiles à quatre pieds, distinctement imprimées sur le grès compacte de plusieurs carrières, tant de l'ancien que du nouveau Monde.
Évidemment, il arrive le plus souvent que ces empreintes, gravées sur le sable fin ou sur la molle argile du rivage, sont effacées ou du moins obscurcies par le prochain retour de ' la marée. Mais on comprend parfaitement que, dans certaines conditions, la surface du sol puisse être durcie et desséchée par l'ardeur du soleil avant le retour des eaux. L'empreinte jouera alors le rôle d'jon moule dans lequel se déposera doucement une nouvelle couche de sable ramené par les vagues. De cette manière, un souvenir de la forme ancienne, gravé simplement sur le sable du rivage, pourra se conserver pendant des siècles sans nombre, alors que ce sable aura revêtu, par un progrès naturel, la forme d'une roche solide.
Quelle que soit la manière dont on rende compte de ce phénomène, les empreintes de pas d'oiseaux et de reptiles ne manquent pas jsur les plaques de grès extraites des. carrières de Saxe et de Pensylvanie, aussi bien que des comtés de Warwich et du Cheshire. Lorsque la roche a été fendue dans une direction r parallèle aux lignes de stratification, on obtient une double figure. Sur la plaque supérieure, l'image est en relief; sur la plaque inférieure, qui est en réalité le sol foulé par le pied vivant, la figure est concave et offre l'aspect d'un moule.
Dans quelques circonstances, les traces de plusieurs pas successifs nous ont été conservées, et nous pouvons ainsi nous faire une idée du caractère de Tanimal aussi bien que de son mode de progression. On en a un bel exemple dans la gravure cicontre que nous empruntons au Traité de Paléontologie du professeur Owen. On y voit trois paires d'empreintes de pas en relief, la première et la troisième appartenant au côté droit de l'animal, et la seconde au côté gauche. On remarquera que le pied postérieur est beaucoup plus grand que le pied de devant. Sur la plaque de grès originelle, Tun mesure huit pouces de long sur cinq de large; l'autre, quatre pouces de long sur trois de largQ. Une pareille différence de grandeur peut s'observer actuellement chez plusieurs espèces de l'ordre des batraciens. L'espace qui sépare chaque paire de pied de la paire suivante est de quatorze pouces environ. L'orteil intérieur en forme de pouce qui se projette en côté, presque à angle droit, est toujours nettement dessiné. Les lignes qui coupent notre figure à intervalles irréguliers représentent les fentes de la pierre, fentes qui sont attribuées à la contraction du sable pendant le travail de la solidification. Quelques-unes des fentes traversent les empreintes et produisent une légère contorsion : ce fait s'accorde parfaitement avec l'hypothèse, que les empreintes furent d'abord déposées sur un sol plastique qui les rendit permanentes en se solidifiant.
Des empreintes semblables à celles que nous avons figurées sont assez abondantes dans les carrières de nouveau grès rouge de Storton-Hill, près de Liverpool, et de Hessberg, en Saxe. On suppose communément qu'elles sont dues à quelque quadrupède semblable au crapaud. Le professeur Owen a essayé de démontrer par diverses circonstances que cet animal est le
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Flaques de grès avec empreintes de pas de cheirotherinm.
même que le labyrinthodon, gem-e de reptile fossile bien connu et dont de nombreux restes ont été trouvés dans les mêmes formations. Mais, comme cette opinion n'est pas encore parfaitement établie, il convient, pour le moment, de se servir du nom de cheirotherium ('/eip, main, et ôyipiov, animal sauvage), quia été provisoirement adopté, par allusion à la ressemblance de ces empreintes à des mains d'homme (1).
Avant de quitter le Muséum, le visiteur ne doit pas manquer de jeter un coup d'œil en passant sur les débris organiques du