CHALEUR SOUTERRAINE. — SON EXISTENCE REMONTRÉE PAR LES FAITS
LA THÉORIE DES TERRAINS STRATIFIÉS SUPPOSE DES RÉVOLUTIONS DANS L'ÉCORCE TERRESTRE. — CES RÉVOLUTIONS SONT ATTRIBUÉES PAR LES GÉOLOGUES A L'ACTION DE LA CHALEUR SOUTERRAINE. — PREUVE
directe de la chaleur souterraine et du pouvoir qu'elle a d'Ébranler l'écorce du globe. — hypothèse de l'origine ignée de
NOTRE globe. — ACCROISSEMENT REMARQUABLE DE TEMPÉRATURE A MESURE. QUE L'oN PÉNÈTRE DANS L'ÉCORCE TERRESTRE. — SOURCES d'eau chaude. — PUITS ARTÉSIENS. — VAPEURS S'ÉCHAPPANT DES CRE- VASSES DE LA TERRE. — LES GEYSERS d'ISL^NDE. — UN REFLET DES FEUX SOUTERRAINS. — LE MONT VÉSUVE EN 1779. — ÉRUPTION DE 1872. — VASTE ÉTENDUE DE l' ACTION VOLCANIQUE. — L'eXISTENCE DE LA CHALEUR SOUTERRAINE EST UN FAIT ÉTABLI.
En développant la théorie moderne de la géologie, nous avons toujours supposé que Técorce terrestre a éprouvé de nombreux changements depuis les âges les plus reculés. A diflférentes reprises, dans le cours de notre argumentation, nous avons parlé du déplacement du lit de la mer et de sa transformation en terre ferme, et, d'autre part, de la submersion de la terre ferme par les eaux de la mer. Nous n'avons pas hésité à admettre que ces deux mouvements opposés de soulèvement et de submersion se soient renouvelés plusieurs fois sur le même point, et qu'il existe même à peine une région à la surface du globe
qui n'ait été, à dÎTerses reprises, submergée et puis soulevée.
Or, nous n'avons point admis tout cela sans raisons. Il^os lec-, teurs ont vu par quelle longue série de preuves on peut démontrer que les roches stratifiées ont été, pour la plus grande partie, déposées sous Teau. Ces preuves, nous les avons tirées : premièrement, de la nature et de la disposition des matériaux qui les composent; secondement, du caractère des débris organiques qu'elles contiennent. Or, puisqu'elles sont maintenant au-dessus de TecpUy il est clair qu'elles ont été soulevées ou que l'Océan s'est affaissé. De plus, si nous trouvons, comme il arrive souvent, deux couches en succession immédiate, l'une au-dessous, présentant les arbres d'une ancienne forêt encore debout avec leurs racines, l'autre au-dessus, abondant en débris d'animaux aquati-. ques, nous devrons conclure que, à l'époque où exista cette ancienne forêt, cette portion de la croûte terrestre était au-dessus du niveau de la mer ; que plus tard, elle fut submergée ; qu'un nouveau dépôt, dans lequel furent enfouis les restes marins, s'effectua au-dessus de l'ancienne végétation, et qu'enfin elle émergea au-dessus des eaux et devint de nouveau terre ferme. En résumé, quand une coupe verticale de l'écorce terrestre montre une série continue de couches alternant de cette façon, c'est une preuve que ce point particulier a été, à diverses reprises, au-dessus ou au-dessous des eaux, dans le cours des âges.
Toutes ces conclusions sont maintenant adoptées universellement parmi les géologues. L'écorce du globe, nous disent-ils, n'est point aussi immobile ni aussi inébranlable qu'on serait porté à le croire tout d'abord. Au contraire, depuis son commencement, elle a été sans cesse en mouvement : s'élevant ici, s'affaissant là; quelquefois avec un ébranlement soudain et convulsif qui soulève, plisse ou brise les roches les plus dures et les
plus résistantes, comme de faibles lits d'argile (1); quelquefois arec un mouvement lent et gradué , qui/ tout en soulevant les îles et les continents, conserve à la surface des terres son aspect gé* néral; aux strates leur disposition et 'aux plus tendres fossiles leurs formes intactes. Des changements de ce genre ont eu lieu sur divers points du globe, même dans la période historique. On attribue ces changements à l'action de la chaleur souterraine. Une théorie si étonnante et si inattendue a besoin de s'appuyer sur des faits; les géologues en citent un grand nombre. Nous nous proposons d'en porter quelques-uns à la connaissance de nos lecteurs.
Et d'abord, il est important d'exposer clairement la doctrine que nous voulons examiner et confirmer. Nous n'avons point à nous occuper de l'origine de la chaleur interne du globe. C'est un point sur lequel les géologues eux-mêmes ne s'entendent pas. Les uns conjecturent que notre globe, lorsqu'il fut pour la première fois lancé dans l'espace, était à l'état de fusion ignée, c'est-à-dire que toute la matière solide qui le compose était alors fondue sous l'action d'une chaleur intense ; que dans le cours des temps, cette chaleur diminuant peu à peu par l'effet du rayonnement, la surface se rejfroidit graduellement et se solidifia ; qu'il en est résulté une sorte d'enveloppe extérieure de matière solide qui a crû en épaisseur à mesure que le refroidissement s'est poursuivi , et que l'état actuel de notre planète est le résultat de ce mode d'action continué jusqu'au jour présent, une masse ardente de matière minérale liquéfiée à l'intérieur, et à l'extérieur une croûte relativement mince de roche solide. D'autres supposent que la cha-
(1) On voit que l'auteur, si admirateur qu'il soit de la théorie des causes actueîlesj ne rejette pas absolument les soulèvements brusques, les cataclysmes* {Trad.)
leur interne du globe est développée par l'action de combinaisons chimiques qui s'effectuent constamment dans les profondeurs de la terre. D'autres, encore, en cherchent la cause dans l'électricité et le magnétisme; mais ce ne sont là que des théories encore en discussion, dont la meilleure ne peut être considérée que comme une hypothèse satisfaisante. Du reste, ce n'est pas des causes de la chaleur interne que nous avons à nous occuper, c'est du fait de son existence et de la nature de ses effets. Est-il vrai qu'il règne très généralement une chaleur intense au-dessous de l'enveloppe superficielle du globe ? Cette chaleur est-elle capable de produire les terribles révolutions qu'on lui attribue dans notre théorie géologique ? Telles sont les questions auxquelles nous vçulons consacrer toute notre attention.
C'est un fait très significatif que plus on pénètre dans Vécorce terrestre j phis il y fait chaud. Sans doute, pour une courte distance c'est le contraire qui est la vérité ; lorsque nous commençons à descendre, nous trouvons qu'il feit plus froid qu'à la surface, parce que nous sommes soustraits à l'influence du soleil; mais, à un certain point, — à environ 15 mètres de profondeur dans nos climats, — l'influence de la chaleur solaire cesse de se faire sentir; au delà de cette limite, la température commence à s'élever, et plus l'on descend, plus la terre devient chaude. Ce fait général a été vérifié et confirmé par des expériences que l'on a faites dans toutes les parties du monde, sous tous les climats, sous toutes les latitudes, soit dans les houillères, soit dans les mines, soit dans les profondes cavernes souterraines, ce Dans une même mine, dit sir* John Herschel (1), chaque profondeur particulière a son degré particulier de chaleur qui ne varie jamais;
(1) Familîar lectures on scientific suhjects, Londres, 1867, p. 9-10.
mais le point le plus profond est toujours le plus chaud, et cette chaleur augmente, non pas d'une manière insignifiante, mais avec une rapidité vraiment étonnante, environ dans la mesure d'un degré centigrade par 30 mètres (1), ce qui fait à peu près . 33° par kilomètre ! De sorte que si nous avions un puits qui fut profond d'un mille (1,600 mètres), on y trouverait la roche à la température de plus de 50^ température qui dépasse de beaucoup celle de nos jours d'été les plus chauds. » Or, si cette température continue de croître dans la même proportion jusqu'au centre de la terre, il est parfaitement certain que, à une distance assez faible de la surface, on aura une chaleur suflBsamment intense pour réduire le granité le plus dur et le métal le plus réfractaire à l'état de fusion ignée.
Tout le monde connaît l'existence des sources d'eaux chaudes qui, de profondeurs inconnues, parviennent à la surface du sol, et qui, apparaissant comme elles font sur tous les points du globe, témoignent de l'existence d'une chaleur interne. A Bath, par exemple, en Angleterre, l'eau arrive des entrailles de la 'terre à une température de 117® Fahrenheit (47** centig.), et aux États- Unis, près du fleuve d^Arkansas, il y a une source dont les eaux indiquent une température de 180® (82® centig.), très voisine du point d'ébullition. Ce remarquable phénomène peut être étudié avec plus de facilité encore dans les puits artésiens, ainsi appelés de la province d'Artois, en France, où. ils furent en usage
(1) n serait plus strictement exact de dire que la mesure de l'accroissement de température varie considérablement, selon les lieux, bien qu'il soit toujours parfaitement vrai que la chaleur augmente avec la profondeur. Sir Obarles LyeU rapporte un certain nombre d'expériences faites en Angleterre, en France, en AUemagne et en Italie, et montrant qu'un accroissement d'un degré Fahrenheit par 65 pieds (c'est-à-dire d'un degré centig. par 36 mètres), représente ftssez exactement la moyenne générale. — Voir Principe de Géologie^ t. Il, p. 262.
pour la première fois. Ces puits sont formés artificiellement en perçant les couches superficielles de la terre quelquefois à d'énormes profondeurs, jusqu'à ce qu'on atteigne l'eau. On a remarqué que l'eau est toujours chaude lorsqu'elle arrive de ces grandes profondeurs, et en outre, que sa température est en propor- . tion de la profondeur du trou de sonde. Un puits de ce genre fut percé en 1834: à Grenelle, l'un des faubourgs de Paris, à une profondeur de plus de 550 mètres^ et l'eau, qui jaillit avec une force surprenante, avait une température de 82** Fahrenheit (28° centig.), alors que la température moyenne de l'air dans les caves de l'observatoire de Paris n'est que de 53° (12° centig.). L'eau a depuis continué à jaiUir et la température n'a jamais varié. A Salzwerth, en Allemagne, où le trou de sonde est encore plus profond, puisqu'il a 650 mètres environ, l'eau qui arrive à la surface est à 91° de notre thermomètre (33° centig. ).
Nous avons aussi, en plusieurs contrées, les jets de vapeur qui s'échappent à une haute température des crevasses de la terre et qui nous révèlent l'existence d'eaux chaudes au-dessous, aussi clai-' rement que la vapeur qui s'échappe de la cheminée de la locomotive ou du bec de la bouilloire. Les phénomènes de ce genre sont très communs en Italie, où ils se montrent quelquefois à divers intervalles sur une étendue de pays de 30 kilomètres de longueur. Mais c'est en Islande qu'ils se déploient dans leur plus haut degré de splendeur et de puissance. Sur la partie sud-ouest de l'île, dans un circuit de trois kilomètres, il y a près de cent sources jaillissantes appelées geysers y dont quelques-unes projettent violemment dans l'air, par intervalles, d'immenses volumes de vapeur et d'eau bouillante. Le grand geyser est un conduit naturel qui a trois mètres de large, qui descend dans la terre à une profondeur de 20 nîètres, et qui s'élargit à sa partie supérieure
en un large bassin de 15 à 18 mètres de diamètre. Ce bassin, aussi bien que le conduit qui le fait communiquer avec Pintérieur de la terre, est tapissé d'une croûte siliceuse parfaitement unie, et généralement est rempli jusqu'au bord d'une eau admirablement limpide, à une température très voisine du point d'ébullition. L'état ordinaire de la source est un état de repos relatif, Feau s'élevant lentement dans le conduit et se déchargeant ensuite par-dessus les bords du bassin pierreux. Quelques heures seulement séparent les éruptions. On entend d'abord des explosions souterraines analogues au bruit produit par une décharge lointaine d'artillerie. Puis une ébullition violente se produit, des nuages de vapeur se forment et des jets d'eau bouillante sont vomis dans les airs. Au bout de quelque temps, l'éruption cesse et tout redevient calme. Une fois par jour, ou à peu près, ces phénomènes se manifestent sur une échelle d'une grandeur extraordinaire; les explosions qui annoncent leur approche sont plus nombreuses et plus violentes que d'ordinaire; les volumes de vapeur lancés du cratère obscurcissent l'atmosphère dans l'espace de près d'un kilomètre de circuit, et, pendant un quart d'heure, une vaste colonne d'eau est projetée à une hauteur de 30 à 60 mètres. On trouve dans la Nouvelle-Zélande des geysers à peine moins grands et moins frappants, qui vomissent de l'eau à la température de 214° Fahrenheit (101** centig.), c'est-à-dire à deux degrés au-dessus du point d'ébullition.
t Tels sont les symptômes évidents de la chaleur souterraine, — sources chaudes, jets de vapeur, fontaines d'eau bouillante, — qui se manifestent incessamment à la surface de la terre dans chaque quartier du globe. Mais il nous est donné quelquefois de contempler, pour ainsi dire, le feu souterrain lui-même, et d'obser-
Ter son pouvoir sous une forme plus frappante et plus imposante. De temps en temps, l'élément igné, dans la fureur de sa rage, brise la prison qui le retient et se précipite vers la lumière du jour. Alors on voit des flammes jaillir du sein de la terre, des gouf&es béants apparaissent, des mugissements sinistres se font entendre des profondeurs du sol, des nuages de cendres rouges sont projetés dans Tair à une grande hauteur, et des torrents de matière liquide incandescente, vomis de chaque crevasse, se répandent au loin sur les riantes campagnes et les paisibles villages, semant partout sur leur "passage la désolation et la mort. Tels sont les phénomènes ordinaires d'un volcan en activité pendant la période d'éruption ; et ces phénomènes, on peut les observer de nos jours encore sur la terre classique du mont Vésuve, où ils se manifestent assez fréquemment. Nous prendrons cependant pour exemple typique l'éruption de cette montagne en 1779. Elle ne fut pas, il est vrai, plus remarquable que les autres par sa violence ou par les catastrophes auxquelles elle donna lieu; mais elle eut l'avantage d'être soigneusement décrite par un témoin, sir William Hamilton, qui représentait alors le gouvernement anglais à la cour de Naples. Les circonstances diverses de cette éruption nous sont donc mieux connues que celles d'aucune autre éruption d'égale importance.
La montagne avait été pendant deux ans dans un état d'agitation presque continuelle. De temps à autre, des grondements souterrains se faisaient entendre, d'épaisses masses de fiimée sortaient du cratère, des laves liquides et brûlantes s'écoulaient des crevasses sur les flancs de la montagne, et çà et là, au travers de ces crevasses^ apparaissait le vif éclat des cavernes rocheuses, devenues semblables ce à des fours chauffes au rouge ». Mais, au mois d'août 1779 , l'éruption atteignit son plus haut degré. Le
dimanche 8, vers neuf heures du soir, d'après la description graphique de sir William Hamilton, a il y eut une forte détonation qui ébranla tellement les maisons de Portici et du voisinage que les habitants alarmés sortirent sur la rue. Plusieurs fenêtres furent brisées, et, comme je l'ai vu depuis, des murs furent lézardés par suite de l'ébranlement de l'air que détermina l'explosion. En un instant, une colonne transparente de matière liquide incandescente commença à s'élever, et, s'accroissant graduellement, atteignit une telle hauteur que tous ceux qui furent témoins de ce prodigieux spectacle furent frappés de crainte et d'admiration. On me croira à peine si j'afi&rme que, d'après l'appréciation qui me paraît la plus exacte, la hauteur de cette formidable colonne n'était pas moins de trois fois celle du Vésuve lui-même, qui, on le sait, s'élève à 1,^00 mètres environ au-dessus du niveau de la mer. D'énormes bouffées de fumée, aussi noires qu'on peut l'imaginer, se succédaient rapidement et accompagnaient les laves liquides, rouges et transparentes, dont le vif éclat était remplacé çà et là par une couleur plus sombre. Dans ces bouffées de filmée, au moment où elles sortaient du cratère, je pus apercevoir une lumière électrique, brillante, mais pâle, qui se répandait en zigzag. Les laves liquides, mêlées à des scories et à des pierres, après s'être élevées à une hauteur que je crois n'être pas inférieure à 3,000 mètres, retombaient perpendiculairement sur le Vésuve et recouvraient tout son cône, celui de la Somma en partie et la vallée qui les sépare. Les matières 'qui retombaient étant à peu près aussi ardentes et aussi embrasées que celles qui s'élevaient sans cesse du cratère, il en résultait un immense corps de feu qui pouvait avoir quatre kilomètres de large et qui, avec la hauteur extraordinaire mentionnée ci-dessus, échauffait les alentours à une distance de dix kilomètres. Les bois qui recouTraient la
Somma furent bientôt enflammés, et cette flamme, diflGérant en couleur de la teinte rouge sombre des matières vomies par le volcan et du bleu d'argent de la lumière électrique, ne fit qu'ajouter au contraste de cette scène vraiment grandiose. La colonne de feu ne resta pas moins d'une demi-heure dans toute sa beauté, puis le Vésuve redevint sombre et silencieux (1). »
H n'est plus nécessaire aujourd'hui, comme il l'était à l'époque où ce livre parut pour la première fois, d'aller puiser dans les annales du passé un récit exact et circonstancié d'une explosion des feux volcaniques au mont Vésuve. Les échos n'ont pas encore cessé de redire l'éruption qui, au printemps de l'année 1872, sema l'épouvante sur 30 kilomètres à la ronde, qui versa ses torrents de liquide embrasé sur des campagnes fertiles et des villes populeuse^, qui chassa de leurs maisons 20,000 habitants terrifiés, et, en plein midi, obscurcit l'air par des nuages de vapeurs sulfureuses et de cendres épaisses. Pendant les trois premières semaines d'avril, la montagne avait été dans un état de trouble extraordinaire, présentant parfois des spectacles grandioses qui attiraient des armées de visiteurs. Le mercredi 24 eut lieu une grande éruption, et les joyeux touristes qui remplissaient les hôtels de Naples résolurent de monter jusqu'à l'Atrio del Cavallo pour jouir, du spectacle pendant la nuit. A leur arrivée, la violence de l'éruption avait bien diminué et ils éprouvèrent quelque désappointement. Les visiteurs devinrent imprudents. Ils s'avancèrent de plus en plus. Tout à coup, au moment où ils contemplaient le courant de lave qui se dirigeait vers le nord, un sourd grondement se fit entendre : le sol s'ouvrit presque sous leurs pieds, un nouveau torrent de matière
(1) Voir sir John Herschel, Familiar lectures on scientific subjects^ p. 26-27.
embrasée en sortit et descendit la montagne ^ consumant tout ce qu'il rencontrait sur son passage et illuminant le ciel d'une lueur sinistre. Les visiteurs eurent beaucoup de peine à échapper à sa fureur et à se sauver par une rapide retraite vers la vallée.
« En un instant^ écrit un témoin oculaire, toute la montagne parut en feu. Les points sombres qui marquaient la division entre les principales bouches n'étaient plus visibles ; les espaces intermédiaires avaient disparu et une énorme masse de flammes s'élevait vers le ciel en répandant sa lumière sur les courants droits ou tortueux de liquide incandescent qui se dirigeaient vers la plaine. Ce n'était point une de ces flammes brillantes qui éblouissent, mais plutôt une série continue de flammèches, parfaitement visibles et mêlées à des pierres qui s'élevaient à une grande hauteur pour retomber ensuite lourdement aux alentours. Il y eut un cri général : « Sauvons-nous ! sauvons-nous ! y> Tous essayèrent en effet de se sauver, mais, hélas ! tous n'y parvinrent pas. » On dit que 60 à 100 personnes trouvèrent la mort sur la montagne pendant cette terrible nuit.
L'éruption volcanique se continua pendant deux jours. Durant ce temps, les explosions étaient incessantes à l'intérieur de la montagne. Elles ébranlaient les maisons jusqu'à Naples et retentissaient dans' les rues comme des décharges d'artillerie. Une rivière de lave desceiidit avec une force irrésistible le flanc nord-ouest du Vésuve et engloutit les cités florissantes de Massa et de San-Sebastiniano. Les habitants, au nombre de 11,000 environ, n'eurent que le temps de se sauver par une fuite précipitée. Cependant la montagne, du fond de ses abîmes, vomissait d'une façon continue des masses de pierres brûlantes qui s'élevaient à une hauteur de 1,500 mètres et ressemblaient de loin à une immense source de feu. Ces projectiles embrasés firent
place, au bout de quelques jours," à de sombres nuages de cendres fines que les vents portaient jusqu'à Naples et qui recouvrirent les rues de plusieurs pouces d'épaisseur. C'était le signal de la fin de l'explosion. Les tonnerres de la montagne n'avaient pas encore entièrement fait silence,* mais ils devenaient peu à peu moins fréquents et moins effrayants. Les habitants consternés commencèrent à regagner leurs maisons, et vers le milieu de mai, l'éruption de 1872 avait cessé.
Cette éruption restera célèbre dans les annales de la science, par le dévouement presque héroïque du professeur Palmieri. Un observatoire avait été érigé, en 1844, sur une colline étroite, au pied du Vésuve, dans le but de recueillir des informations exactes sur les phénomènes volcaniques. Le directeur actuel de cet observatoire est le professeur Palmieri. Pendant toute l'éruption dernière, il resta à son poste, faisant des observations avec tout le calme d'Archimède et mesurant tranquillement la force de l'action volcanique pendant que les torrents de lave se précipitaient autour de lui et que la montagne grondait au-dessus. Lorsque l'éruption fut passée, il vint à Naples et fit une conférence à ce sujet devant plusieurs milliers de personnes. C'est à cette conférence qu'ont été empruntés en partie les faits et les incidents que nous venons de rapporter (1).
On peut donc regarder comme un fait établi l'existence d'une chaleur intense à l'intérieur de l'écorce terrestre, partout où un volcan en activité paraît à la surface. Considérons maintenant sur quelle vaste échelle ils sont distribués à la surface du globe. Nous commencerons par le continent de l'Amérique. Toute la chaîne des Andes, — cette prodigieuse ligne de montagnes qui
(1) Voir Athenœumj 11 mai 1872; The Times, 3, 6, 8, 9, 11 et 22 mai 1872.
s'étend sur la côte occidentale de T Amérique du Sud, depuis Tierra del Fuego, au midi, jusqu'à l'isthme de Panama, au nord^ est parsemée de volcans dont la plupart ont été vus en éruption depuis moins de 300 ans. Si nous traversons l'isthme étroit de Panama, nous retrouvons cette ligne de volcans de Guatemala à Mexico et de là vers le nord jusqu'à l'embouchure de l'Orégon. C'est une vaste région volcanique qui mesure près de 10,000 kilomètres en longueur et qui étend à droite et à gauche ses bras de feu à une distance inconnue. A Quito, juste à l'équateur, une branche se dirige vers le nord-est et s'étend à travers les Antilles, en passant par Saint- Vincent, la Dominique, la Guadeloupe et plusieurs autres îles, pendant que, d'autre part, il est certain que l'action volcanique s'étend vers l'ouest, sous les eaux du Pacifique, bien que nous n'ayons aucun moyen de reconnaître le point où elle cesse de se faire sentir.
Une autre grande ligne de volcans est celle qui longé les côtes orientale et méridionale de l'Asie. Commençant aux rivages de l'Amérique du Nord, elle passe au Kamtchatka à travers les îles Aléoutiennes; de là, décrivant une courbe onduleuse, elle continue son cours jusqu'aux Moluques, par les îles Kouriles, le groupe japonais, les Philippines et l'extrémité nord-est des Célèbes. Aux Moluques, elle se divise en deux branches : l'une d'elles prend la direction du sud-est et passe par la Nouvelle- Guinée, les îles Salomon, l'archipel des Amis et enfin la Nouvelle-Zélande; l'autre branche poursuit son cours vers le nord-ouest, par Java et Sumatra jusqu'à la baie de Bengale.
Il est une troisième grande hgne de volcans qui a été bien tracée p^ des voyageurs modernes. Elle s'étend à travers la Chine et la Tartarie jusqu'au Caucase, du Caucase à l'archipel grec par les contrées qui bordent la mer Noire, et de là à
ÉaaM
272 GÉOLOGIE ET EÉVÉLATION.
N^les^ à la Sicile ^ aux îles Lipari, à la partie méridionale de l'Espagne et du Portugal et aux Açores. H y a en outre de nombreux groupes de volcans qui ne se rattachent d'une manière apparente à aucune chaîne volcanique régulière et -qui n'ont encore été ramenés par les savants à aucun système général : le mont Hécla^ par exemple^ en Islande^ les montagnes de la Lune, dans l'Afrique centrale', Owhyhee, dans les îles Sandwich, et plusieurs autres qui s'élèvent irrégulièrement du sein des vastes mers du Pacifique (1).
Ce rapide aperçu suflBra pour donner une idée de Fénorme proportion dans laquelle l'action volcanique est développée audedans de l'écorce terrestre. H ne faut pas oublier cependant que tout calcul basé sur l'énumération que nous avons donnée serait probablement fort au-dessous de la vérité , car nous n'avons mentionné que les volcans qui ont attiré l'attention des savants ou que le hasard a fait tomber sous l'observation des voyageurs. Il doit en exister bien d'autres, sans doute, dans les régions encore inexplorées et dans les vastes profondeurs des mers et des océans qui recouvrent près des deux tiers de la surface de notre planète. De plus', nous n'avons pas dit un mot des volcans éteints, — tels que ceux d'Auvergne, en France, et des montagnes Rocheuses, en Amérique, — qui n'ont pas été en activité depuis les temps historiques, mais où, néanmoins, les torrents de laves durcies, les cendres 'volcaniques et les cônes montagneux se terminant en cratères nous racontent les éruptions des âges
(1) Cette distribution de l'action volcanique sur le globe est très clairement figurée par M. Poulett Scrope dans une carte annexée & son admirable ouvrage sur les volcans : dans le même volume se trouve, sous forme d'appendice, un catalogue des volcans actuels, avec une courte description. — Voir aussi les Principes de Géologie de Lyell, chap. xxiiii
passés non moins clairement que les murs noircis et la charpente carbonisée de quelque édifice témoignent au voyageur qui passe d'un incendie depuis longtemps éteint.
Nous soutenons donc que la doctrine d'une chaleur souterraine fort intense n'est pas une vaine conjecture, mais qu'elle s'appuie sur une base solide de faits. Nous avons d'abord en sa faveur une forte présomption. Dans toute mine profonde, dans toute excavation assez considérable pratiquée dans l'épaisseur de l'écorce terrestre, la chaleur de la lerre s'accroît rapidement à mesure que l'on descend. L'eau qui nous vient de grandes profondeurs est toujours chaude et jamais froide. Quelquefois elle est bouillante ; quelquefois elle est transformée en vapeur. C'est là ce qu'on a reconnu universellement toutes les fois que les circonstances ont permis d'en faire l'essai, et il est à croire que si l'on pouvait descendre plus bas, on trouverait une chaleur encore plus intense, une chaleur qui finirait par êtîe capable de réduire à l'état liquide les matières solides dont la terre est composée. Nous avons, en second lieu, le témoignage direct de nos sens. Un conduit met les profondeurs du sol en communication avec sa surface, des flammes apparaissent, des cendres rouges sont vomies, des roches fondues sont versées au dehors en une rivière incandescente. Cette preuve, cependant, quoique directe et concluante dans la mesure de. sa portée, n'est pas universelle. Elle prouve qu'une chaleur intense règne à l'intérieur de l'écorce terrestre, non pas partout, mais au moins dans ces régions nombreuses et étendues où il existe des volcans en activité. Tels sont, en résumé, les arguments sur lesquels repose la doctrine de la chaleur souterraine en ce qui regarde le fait de son* existence.