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CHAPITRE XIX

PREMIÈRE HYPOTHÈSE. — INTERVALLE D'UNE DURÉE INDÉTERMINÉE ENTRE LA CRÉATION DU MONDE ET LE PREMIER JOUR MOSAÏQUE (1). ,

LE CIEL ET LA TEBBE FURENT CRÉÉS AVANT LE PREMIER JOUR MOSAÏQUE. — OBJECTION TIRÉE DE L'EXODE, XX, 9-11. — RÉPONSE. — OPINION DE l'auteur appuyée sur les SAINTS PÈRES : SAINT BASILE, SAINT CHRY- SOSTOME, SAINT AMBROISE,.LE VÉNÉRABLE BEDE, — LES DOCTEURS LES PLUS ÉMINENTS ONT PARTAGÉ CETTE OPINION : PIERRE LOMBARD, HU- GUES DE SAINT-VICTOR, SAINT THOMAS. — COMMENTATEURS ET THÉOLO- GIENS QUI l'ont SOUTENUE : PERERIUS, PÉTAU. — NOMS DISTINGUÉS DU PARTI OPPOSÉ : CORNELIUS A LAPIDE, TOSTAT, SAINT AUGUSTIN. — CETTE OPINION n'est pas en DÉSACCORD AVEC LA VOIX DE LA TRADITION. — DURÉE INDÉTERMINÉE DE LA PÉRIODE EN QUESTION. — LA TERRE A PU ALORS, COMME MAINTENANT, PORTER DES TRIBUS SANS NOMBRE DE PLAN- TES ET d'animaux. — EXPOSÉ ET RÉFUTATION DES OBJECTIONS A CETTE HYPOTHÈSE.

Les premiers versets de l'histoire mosaïque peuvent se traduire littéralement de l'hébreu de la façon suivante :

«1** Au commencement Dieu créa le ciel et la terre.

« 2° Et la terre était informe et nue (2), et les ténèbres étaient

(1) Voir la note I.

(2) Les Septante traduisent : « Et la terre était invisible et incomposée , — invisibilis et incomposita, D — ce qui s'applique admirablement à l'état gazeux qui fut, sans doute, l'état primitif du globe. Théodotion et Symmaque disent plus encore. Selon eux, la terre était alors une nullité, un rien, H était difficile de mieux caractériser, dans l'absence de tout terme technique, la matière extrêmement ténue et diffuse qui constituait la nébuleuse primitive. {Note du trad,)

snr la surface de Tabîme, et l'esprit de Dieu planait sur la face des, eaux (1).

« 3** Et Dieu dit : Que la lumière soit ; et la lumière fut.

« 4** Et Dieu vit que la lumière était bonne ; et Dieu sépara la lumière des ténèbres.

« 5** Et Dieii appela la lumière jour, et les ténèbres nuit. Et il y eut soir, et il y eut matin : un jour (2). »

n nous semble que le grand événement par lequel commence ce récit, la création du ciel et de la terre, n'est point donné comme une partie de l'œuvre des six jours. Un 'est point dit que le premier jour. Dieu créa le ciel et la terre, mais bien au commencement. Ajoutons que l'écrivain sacré emploie uniformément dans tout le chapitre, une seule et même phrase pour introduire à l'œuvre de chaque jour successif. Décrivant les œuvres de Dieu au second jour, il commence ainsi : « Ft Dieu dit : Qu'il y ait un firmament au milieu des eaux ; d au troisième jour : a Et Dieu dit : Que les eaux qui sont sous le ciel soient réunies dans un seul lieu; > au quatrième : « Et Dieu dit : Qu'il y ait des lumières au firmament du ciel, pour séparer le jour de la nuit; d au cinquième : « Et Dieu dit : Que les eaux produisent des animaux vivants qui nagent dans l'eau ; 3> au sixième : « Et Dieu dit : Que la terre produise des animaux vivants , chacun selon

(1) Par ces eaux, il faut entendre, sans doute, la matière fluide de la nébuleuse primitive. Ce n'est pas le seul endroit de l'Écriture où le mot hébreu CS^P {maïm) doive se prendre dans ce sens. {Note du trad.)

(2) On traduit souvent en français : Et du soir et du matin «e ^ le premier jour. Ce n'est pas seulement une mauvaise traduction, c'est aussi une erreur ; car, comme l'auteur l'observe plus loin, un' soir et un matin ne font pas un jour; ils ne sont que des parties du~jour. Dan^lecas présent, nous pensons que le mot soir désigne la fin d'une œuvre, et le mot matin le commenccfment de la suivante. {Note du trad.)

son espèce. » Lors donc que nous rencontrons ces mêmes mots pour la première fois au troisième verset : (x; Et Dieu dit : Que la lumière soit, d nous pouvons raisonnablement supposer que l'œuvre du premier jour commença avec Tarrêt qui s'y trouve contenu. S'il en est ainsi, nous pouvons parfaitement admettre l'existence de la matière avant cette époque précise qui, dans le langage de Moïse, s'appelle le premier jour; car, avant la création de la lumière, le ciel et la terre existaient déjà, et la terre était informe et nue, et les ténèbres étaient sur la face de l'abîme et l'esprit de Dieu planait sur la face des eaux.

On cite quelquefois, comme objection, les paroles de Dieu dans la promulgation du troisième commandement : « Tu travailleras pendant six jours et tu y feras tout ce que tu auras à faire. Mais le septième jour est le sabbat du Seigneur ton Dieu; tu ne feras aucun ouvrage ce jour-là... Car le Seigneur/^ m six jours le ciel, la terre, la mer et tout ce qui y est renf&rméy et il se reposa le septième jour (1). On prétend que la création du ciel et de la terre est ici donnée comme une partie de l'œuvre de six jours, ce qui est directenlent contre notre opinion. Cette difficulté serait simplement insurmontable s'il pouvait être prouvé que le texte se rapporte à ce premier acte créateur par lequel les cieuxet la terre forent tirés du néant. Nous pensons, cependant, que cette phrase peut fort bien s'interpréter en ce sens que, en six jours. Dieu formel le ciel et la terre, c'est-à-dire leur donna cette apparence, cette forme, ce caractère extérieur qu'ils affectent maintenant. D'après cela, ces mots s'appliqueraient non au premier acte de la création proprement dite, mais à cette série d'opérations Successives qui préparèrent la terre à devenir la demeure de l'homme.

(1) Exode, XX, 9-11.

Cette interprétation est appuyée sur l'autorité de nos meilleurs commentateurs. Pererius, qui discute ce point en forme, maintient que Ton peut parfaitement dire que Diexi/it le ciel et la terre en six jours, bien que le ciel, et la terre, en ce qui concerne la matière qui les compose, aient été créés avant le premier jour; car ce fut seulement pendant ces six jours qu'ils furent organisés et achevés. Tostat n'est pas moins explicite. Dans ce passage, dit-il, le mot fit est employé dans son sens véritable, car le ciel et la terre dont il est ici question et tous les êtres compris sous cette dénomination générale ont été faits d'une matière préexistante; mais cette matière elle-même ne fut ^a& faite, elle fut créée. Pétau est du même sentiment dans ses remarques sur le quatrième verset du second chapitre de la Genèse (1).

Nous pouvons ajouter que le texte hébreu vient ici confirmer cette façon d'interpréter le passage en question. Lorsqu'il est dit, dans le premier chapitre de la Genèse, que « au commencement. Dieu créa le ciel et la terre, » le mot qu'emploie l'écrivain sacré est ï^li {hara)y qui signifie strictement créer, faire de rien, au lieu que, décrivant les opérations des six jours, il emploie communément le mot nu?^ {hasah), qui Agm^Q former, façonner, produire quelque chose d'une matière préexistante (2). Or, dans le texte de l'Exode, nous trouvons le mot n^ï (hasah), façonner ou produire, et non le mot K13 {tara), créer. Nous n'avons pas besoin d'insister beaucoup sur cette distinction entre les deux mots Kia ( lara) et rwi {hasah). Nous ne nierons point non plus qu'ils échangent parfois leur signification. A cet égard, ils ressemblent assez aux mots créer ot faire qui leur correspondent dans notre

(1) Appendice IV, V, VI.

(2) Voir G-esenius, sub vocibus.

langue, et ron sait que la distinction entre ces deux mots n'est pas toujours strictement observée : ainsi, nous disons quelquefois que Dieu, fit le monde, en ce sens qu'il le tira du néant, et nous parlons de la création des pairs; et Shakspeare dit : « L'heure est Tenue de courir à la délivrance : un de vos regards en Ecosse créera des soldats, fera combattre jusqu'aux femmes, pour s'affranchir de tant d'horribles maux. » (Macbeth, act. IV, se. m) (1). Lorsque nous comparons deux passages tels que ceux-ci : « Au commencement. Dieu créa le ciel et la terre , » et « en six jours le Seigneur ^^ le ciel, la terre, la mer et tout ce qu'ils renferment y> , nous ne pensons nullement que ces expressions ont été choisies à dessein pour se rapporter, l'une à l'arrêt divin par lequel la matière fut tirée du néant et portée à l'existence, l'autre aux opérations subséquentes qui donnèrent à la matière sa forme actuelle.

Nous ne voyons donc aucune difficulté , en ce qui concerne le texte sacré, à supposer une période antérieure à celle des six jours. Mais comme cette opinion est la base sur laquelle repose toute notre argumentation, nous désirons montrer de plus en plus, au risque de fatiguer nos lecteurs, qu'elle a été mise en avant et défendue à toutes les époques par les écrivains ecclésiastiques les plus éminents. Parmi les anciens Pères, saint Basile , commentant le passage, « il y eut soir et il y eut matin : piremîer jour, y> raisonne de la manière suivante : « Le soir est le terme commun du jour et de la nuit; de même, le matin est comme un trait d'union entre la nuit et le jour. C'est pourquoi, afin de montrer qu'il appartenait au jour d'être créé le premier, l'écri-

(l) Now is the time of help ; your eye in Scotland Would create soldiers, make our women fight To doflE their dire distress. [Macbet^.)

QEAF, XIX. — HYPOTHÈSE DE BUOKLAKD. 347

vaia sacré rappelle d'abord la fiu du jour et ensuite k fin de la naitj indirLuant par là que h Jour fui suivi (h la nulL Quant k l'état dans lequel se trouvait le monde avant îafarTnatkon de Ï4t, lumihrB^ ce n'était pas la nuit^ c étaient des ténèbres ; ce nom de nuit était réserYé k ce temps qui se distingue du jour et lui est opposé (1). 3> Ce grand docteur enseigne donc que le premier jour commença par une période de lumière appelée proprement jour et se termina par une période de ténèbres appelée nuit; et il rticonnait un état antérieur qui ne fit pas partie du premier jour j de même, saint Chrjsostomej dans sa troisième homélie sur la (Tenèse, dépose que la terre fut d'abord créée à l'état de masse informe et grossière ^ que dam là sufléj la lumière fnt créée, et que, avec la création dur la lumière , commença U premier jour (â)* Dans rÉgliBù occidentale, saint Ambroise admet la même interprétation. Il suppose ([ue d* abord Dieu créa le monde au commencement ^ et qu'il Torganisa et Torna dans la suite pendant les sis jours j absolument comme un habile onvrier pose d'abord les fondements d'une construction, pour élever ensnite l'édifice et y ajouter les ornementations* Et ailleurs il dit que le premier jour commença au moment même où se fît entendre cette parole de Die a : « Que la lumière soit, n II suit de là que le monde existait avant le commencement du premier jour. Dans un autre endroit, il donne un nouveau tour à la même idée, enseignant que, au commencement. Dieu fit le monde, et qu'avec le monde commença le temps. Mais avec le temps ne commença pas le premier jcmr : car le premier jour n'est pas le commencement du temps ; c*est plutôt nue portion du temps (â),

(1) Appendice YII.

(â) Appendice YIH.

(3) Appendice IX.

Si nous passons au moyen âge, nous trouvons notre sentiment appuyé sur Tautorité du vénérable Bède, en plusieurs endroits de ses écrits. Son opinion est que Dieu forma et façonna en quelque sorte le mon^e au moyen d'une matière préexistante qu'il avait créée avant le commencement des six jours : « Dieu, dit-il, fit deux choses avant les temps et les jours : la nature angélique et la matière informe. » Et ailleurs, il expose cette opinion sous forme de dialogue : — d Le disciple. Dites-moi dans quel ordre les choses furent faites pendant les six jours ?^ — Le maître. Tout à fait au commencement du temps, Dieu fit le ciel, la terre, l'air et l'eau. — Le disciple. Continuez Tordre de la création. — Le maître. Au commencement du premier Jour, Dieu fit la lumière; au second, il fit le firmament, » etc. (1). On ne peut trouver rien de plus clair que cette distinction entre le commencement des temps coïncidant avec la création du ciel et de la terre, et le commencement du premier jour, coïncidant avec l'apparition de la lumière.

Et si nous arrivons à des temps plus ^rapprochés, nous trouvons la même interprétation, reprise et défendue par les grands maîtres des écoles de théologie. Pierre Lombard, le fameux Maître des Sentences, dit, à l'occasion du premier verset de la Geifèse, que « au commencement, Dieu créa le ciel, c'est-à-dire les anges, et la terre, c'est-à-dire cette matière confuse et informe que les Grecs appellent chaos, et, ajoute-t-il, cette création eut lieu avant le premier jour. 3) Hugues de Saint- Victor qui, pour sa science profonde et variée, fut appelé le second Augustin, n'est ni moins explicite, ni moins clair. Dans son exposé de l'histoire de six jours, il dit: « La première des opérations divines fut la création de la lumière. Mais la lumière ne fut pas alors créée de rien ; elle fut formée d'une

(1) Appendice X.

matière préexistante. Telle fut Fœuvre du premier jour. Quant à la matière de cette œuvre, elle avait été créée avant le premier ^bwn L'apparition de la lumière fut le signal du commencement du jour. Avant la lumière , il n'y avait, en effets ni nuit ni jour, bien que le temps existât déjà (1)* »

A une épofiue encore plus voisine de ia nàU'e, saint Tbomas lui-même incline manifeste ment vers notre Beiitimi^nt'^ lorsqu'il dit ; « Il est mieux, semble-t-il, de maintenir que la création eut lieu avant h premier jour, oc Et Pererius, le plua savant peut-âtre de tous nos commentateurs de ia Genèse, soutient avec nous que le monde fut créé avant T apparition de la lumière et avant le commencement du premier jour. Il ajoute même qu'il ne peut dire combien de temps diira ce premier état antérieur aux six jours, et il ne pense pas qu'on puisse le savoir autrement que par une révélation spéciale, Pétan est aussi avec nous. Il n'accepte pas, il est vrai, notre interprétation du premier verset. Il croit que les mots ; a Au commencement. Dieu créa le ciel et la terre, » n'indiquent point nn acte spécial de Dieu , mais sont comme un sommaire de toute FcBuvre de la création* Nous sommes ain^i inlorméSj dès le début, que le ciel et la terre, tels que nous les voyons aujourd'hui, sont l'œuvre de Dieu. Lee diverses parties de cette œuvre immense sont ensuite décrites séparément et exposées dans Fordi-e où elles furent accompKes, Belon Pétauj la création du ciel et de !a terre j rapportée dans le premier verset , ne fut donc pas un acte distijict des opérations des six jours, mais plutôt elle renferme toutes ces opérations et en est le résmué. Il maintient néanmoins j avec nous, que la terre, au moins j et les eaux existèi-ent avant la création de

(] ) AjipendÏLVj XI et XII,

la lumière, et que, dès lors, une période quelconque a dû s'écouler avant le commencement des six jours. Plus loin, il dit, comme Pererius, qu'il est impossible de conjecturer quelle a pu être la durée de cette période (1).

Ce serait donc tout à fait à tort qu'on accuserait de nouveauté et de singularité une opinion qui a plutôt pour elle que contre elle la tradition de TÉglise. Il convient toutefois de faire remarquer qu'il y a de grands noms contre nous : Cornélius a Lapide, par exemple , qui croit que le ciel et la terre furent créés au commencement du premier jour (2), et Tostat qui mentionne incidemment notre interprétation et se contente de dire qu'elle est déraisonnable. Pour lui, il semble hésiter entre deux opinions. Il pense que les ténèbres primitives, dont il est question au second verset, ont pu être la nuit du premier jour, et ce serait pendant cette nuit, qui fut probablement d'environ douze heures, que le ciel et la terre auraient été créés. Ailleurs, il regarde comme possible que le premier jour du récit mosaïque ait commencé avec la création de la lumière; mais alors, nous devons croire , selon lui, que le ciel et la terre furent créés en même temps que la lumière (3).

Saint Augustin lui-même est contre nous, ou, du moins, nous devons nous contenter de le regarder comme neutre. S'il n'est pas l'adversaire décidé de notre opinion, il n'en est pas non plus un défenseur bien constant. Sans doute, il est souvent cité en sa faveur, et il serait facile d'extraire de ses œuvres des passages qui paraîtraient la fortifier dans les termes les plus clairs ; tel est le suivant : « Au commencement, ô mon Dieu, avant les jours {anU

(1) Appendice Xni, XIV, XV.

(2) Appendice XVI.

(3) In Gene8.y cap. I, quaest. xvi.

omnem diein), vous fîtes le ciel et la terre (1). « Mais cette opinion est manifestement inconciliable avec renseignement bien connu et si singulier de saint Augustin relativement à la création du monde. Il soutenait que toutes les grandes œuvres rapportées au premier chapitre de la Genèse avaient été, dans la réalité, accomplies en un instant. Il n'y avait pas eu, selon lui, de succession réelle, dans l'ordre du temps, entre la création du ciel et de la terre, de la lumière et du firmament, du soleil, de la lune et des étoiles, des plantes, des arbres et des animaux. Dans un seul et même instant, tout cela était venu simultanément à l'existence. Quant à la description donnée par Moïse, elle est mise à la portée d'un peuple grossier, et la succession qui s'y trouve exposée n'a pas d'autre but que de faire voir les diverses parties du grand œuvre de la création de la manière la plus appropriée aux conceptions de l'intelligence humaine (2).

Cette même opinion se retrouve en divers endroits dans les nombreux ouvrages de saint Augustin, de sorte qu'il est impossible de douter qu'elle ne fût chez lui bien délibérée et parfaitement arrêtée. Quant aux passages, tels que celui que nous avons cité, dans lesquels il dit que Dieu créa le ciel et la terre avant tout temps, on peut soutenir que saint Augustin ne fut pas toujours d'accord avec lui-même et qu'il eut en différentes époques des opinions diverses, ou même qu'il eut, en même temps, des opinions opposées qu'il donna non comme vraies, mais simplement comme plausibles et légitimes (3).

(1) Appendice XVII.

(2) Voyez ses divers ouvrages sur la Grenèse,^aM{m;en particulier, De Genesî ad litteram^ lib. I, cap. xv: lib. IV, cap. xxxiilj De Genesi, liber imperlectus, cap. vu et cap. ix.

(3) Ce dernier sentiment pourrait fort bien être maintenu en conformité avec

Nous pensons cependant que, dans ce cas au moins, û est resté d'accord avec lui-même. Il a, en effet, suffisamment fait voir dans quel sens ces passages devaient s'entendre. H nous dit que nous devons distinguer deux sortes de successions : la succession dans Tordre du temps et la succession dans Tordre de nos conceptions. Par exemple, dans Tordre du temps, il n'y a pas de succession entre le son de la voix de celui qui chante et la note qui est chantée ; dans la réalité, le son est la note, et la note est le son. Mais, dans Tordre de nos idées, nous saisissons d'abord une chose selon sa substance et ensuite selon ses qualités. Nous concevons d'abord le son lui-même comme son, et ensuite nous le concevons comme jouissant de cette qualité particulière d'être une note 'musicale. Telle est la succession que saint Augustin semble admettre dans Tordre de la création. Il nous dit, sans doute, que Dieu créa d'abord la matière à Tétat informe, et qu'ensuite il lui donna sa forme et sa beauté, et, certes, cette manière de dire, prise en ellemême, signifierait, conformément à l'usage ordinaire du langage, une succession réelle dans Tordre du temps. Mais, un peu plus loin, il rejette expressément l'idée d'une succession en matière de temps et dit que la priorité qu'il attribue à la matière informe n'est qu'une priorité dans Tordre de nos conceptions. Avant de concevoir la matière avec telle ou telle forme, il faut concevoir son existence, et l'écrivain inspiré suit Tordre de nos conceptions, afin d'adapter son récit à la faiblesse d'esprit de notre état présent (1).

Nous ne nous sommes pas occupé des opinions de saint Augus-

les principes que saint Augustin fait profession de suivre dans l'interprétation de la Genèse. Y. De Genesi ad îitteram, 1. 1, cap. XXI et cap. XXII.

(I) Y. De Genesi ad Utteram^ lib. I, cap. xv; De Genesi^ liber imperf ectus , cap. VU; Confess.f lib. XII, cap. xxix.

tin au point de vue de leur yérité ou de leur fausseté. Nous ne les avons considérées que dans le but de faire voir que ce saint docteur n'est point si clairement de notre côté dans la question préÈ^ente que pourraient le faire croire des passages isolés de eca écrits. Il dit, il est vrai, que le monde fut créé avant la lumière et avant le commencement du premier jour; mais il nous dit aiigsi que c'est là im^ manière de parler, et qu^en réalité tout a été créé on même temps.

Qaoitiue ces baufcea autorités, — Cornélius a Lapide, Tostat, Baiut Augustin, — et quelques autres moins ilîustreB soient défavorables à notre interprétation, nous pensons qu^elle a pour oîle la majorité des meiUcurs intei'prètes, tant dans les temps anciens que dans les temps modernes. Quoi qu'il en soït, avec tant de noms vénéraliles que nous avons pu citer en sa faveur, — et nous aurions pu en citer bien d'autres, — personne ne niera que noos ne soyons parfaitement autorisé à maintenir notre opinion sans cminte d'encourir la censure et sans soupçons d'erreur théologï* que. Ce point d'un état antérieur aux six jom-s de l'histoire mogaïquc étant donc établi, d'autros questions se posent d'eliesmêmos. Combien de temps dura cet état? Fut-il d'une heure, d'un jour, d'une semaine, d'un mois, d*un siècle, d*un million d années ? îfous no pouvons le dire, A ces questions, le texte sacré ne donne pas de réponse. Il rapporte simplement que «: ao commencement, Dieu créa le ciel et la ten-e, )» et que, dans la suite, il lança son décret : « Qtie la lumière soit, et la lumière fiit* » Une cbose pourtant est claire, c'est que si cette période exista, elle put tout aussi bien durer une centaine de millions d'années qu'une centaine de secondes. Ce serait de !a folie que d'essayer de mesurer, conformément à notre manière de mesurer le temps,

la succession des actes de Bien lorsqu'il lui plaît de les faire se

succéder. « Un seul jour est à ses yeux comme un millier d'années^ et mille ans sont comme un seul jour (1). t>

n est assez remarquable que^ longtemps avant que les découvertes géologiques eussent suggéré la nécessité d'admettre un long intervalle entre la création de l'univers et celle de l'homme, la sagacité de nos commentateurs les avait conduits à reconnaître que la durée de cet intervalle reste indéterminée dans le récit sacré. « H est absolument impossible, dit Pétau, de conjecturer combien de temps cet intervalle a pu durer. » Et Pererius, comme nous l'avons vu, déclare que l'on ne pourrait le savoir que par une révélation particulière. Cinq siècles auparavant, tout à fait à l'aurore de la théologie scolastique, Hugues de Saint- Victor posa la même question et exprima l'opinion qu'elle ne pouvait être résolue au moyen de la Bible. Citant le passage « au commencement. Dieu créa le ciel et la terre, j> il dit : « Il résulte clairement de ces paroles que, au commencement du temps, ou plutôt avec le temps lui-même, la matière première de toutes choses reçut l'existence. Mais l'Écriture ne nous dit pas combien de temps elle resta à l'état informe et confus (2). j>

Nous pouvons aller plus loin encore. Si nous sommes libre d'admettre un intervalle d'une longueur indéterminée entre la création du monde et l'œuvre. de six jours, il n'y a certainement rien qui ngus empêche de supposer que, pendant cette période, la terre ait subi différentes révolutions et ait été peuplée de tribus sans nombre de plantes et d'animaux qui, d'âge en âge, reçurent successivement l'existence, moururent et furent remplacés par de nouvelles créations (3). Il est possible que nous ne puis- Ci) nPetr., III, 8.

(2) Appendice XVIII, XIX, XX.

(3) C'est ici le côté faible de la théorie. L'auteur l'a bien compris. B s'efforce

sions pas voir le but de toutes ces créations ni pénétrer les motifs que dut avoir le Créateur pour procurer, avec une telle profusion, Texistence à des êtres sans nombre. Nous en convenons. Mais nous avons étudié le texte sacré avec bien peu de profit, si nous n'avons pas encore compris cette grande vérité que, pour nos pauvres et faibles intelligences, ses jugements sont incompréhensibles et ses voies insondables. Ne plaça-t-il pas ses étoiles, inaccessibles à l'œil nu, dans les régions les plus reculées de Fespace et ne brillèrent-elles pas, pendant des siècles, sans que l'homme dût jouir de leur éclat ? Et pendant des siècles aussi, la fleur solitaire ne s'épanouit-elle pas, en maint endroit favorisé de cette belle terre, sans que personne fût là pour admirer sa splendeur ou savourer son parfum ? Jetons aussi les yeux sur ce merveilleux royaume de petits animalcules, en nombre presque infini, que le microscope a révélés à nos yeux surpris seulement dans ces dernières années. Ils fourmillent autour de nous dans l'air, sur la terre et dans l'eau. Des millions de ces animalcules tiendraient dans le creux de la main; des centaines passeraient de front, sans difficulté, par le trou d'une aiguille; d'innombrables myriades de ces animaux ont vécu sans doute, pendant des siècles,

de répondre à la difficulté par des considérations qui, dans l'état actuel de la science, pourraient être regardées par nos adversaires comme des subterfuges, n n'y a , en effet, nullement parité entre les divers faits qu'il rapproche. Nous concevons, quoi qu'il en dise, que les étoiles brillent dans des régions inaccessibles à l'œil humain, que la fleur solitaire s'épanouisse loin de tout regard, que des myriades d'animalcules microscopiques aient travaillé au fond des mers pendant des milliers d'années à la construction de nouveaux continents , sans que l'homme en ait eu connaissance. Tout cela trouve place dans le vaste plan de création et contribue à l'harmonie de l'ensemble. Au contraire, les faits supposés par la théorie de Buckland, loin de contribuer à l'unité du plan divin, y contredisent formeUement et d'une manière inexplicable. {Note du trad.)

sans être ni vus ni connus de rhomme. Il nous est impossible, vu rimperfection de notre état présent, de comprendre les motifs qui purent porter un Créateur infiniment sage à prodiguer ainsi les manifestations de sa bonté, à déployer sa puissance avec une telle magnificence. Comment donc oserions-nous dire que Dieu n'eut pas de raisons sérieuses, bien qu'au-dessus de notre portée, de peupler la terre de diverses tribus de plantes et d'animaux, pendant une longue série de siècles, avant qu'il lui plût d'en faire l'habitation de l'homme ? « Car quel est l'homme qui pourra connaître les desseins de Dieu ou qui pourra pénétrer ses volontés ? Les pensées des hommes sont timides et nos prévoyances sont incertaines, parce que le corps qui se corrompt appesantit l'âme, et cette demeure terrestre abat l'esprit par la multiplicité des soins qui l'agitent. Nous ne comprenons que difficilement ce qui se passe sur la terre, et nous ne discernons qu'avec peine ce qui est sous nos yeux. Mais qui pourra découvrir ce qui se passe au ciel (1) ? »

Nous avons entendu objecter quelquefois que les plantes et les animaux n'ont pu vivre sans lumière, et que la lumière ne fut créée que le premier jour mosaïque. Divers faits également curieux et intéressants sont apportés à l'appui de cet argument. Par exemple, on rappelle que certains animaux fossiles, appartenant aux premières époques géologiques, ont eu des yeux construits d'après les mêmes principes d'optique et appropriés aux mêmes conditions que les yeux des animaux qui ont vécu sur la terre pendant la période historique. Or, de tels yeux, ajoute-t-on, supposent évidemment l'existence de la lumière. Quelques mots suffiront pour répondre à cette objection. Nous admettons parfaite-

[l)Sagmei IX, 13-16.

ment que Thypothèse que nous défendons serait inadmissible, eu égard aux phénomènes géologiques, si elle ne comprenait l'existence de la lumière pendant cette période, d'une durée indéterminée, ^que nous supposons s'être écoulée entre la première création du monde et l'œuvre des six jours. Mais il n'y a heureusement aucune difficulté à admettre que pendant cet intervalle, la lumière, l'air et les autres conditions de la vie organique aient existé comme maintenant, sur la terre. Après cela, à la fin de la première période, lorsque peut-être des siècles innombrables se furent écoulés, notre planète apparut dans l'état qui se trouve décrit au second verset de la Genèse : « Et la terre était informe et nue, et les ténèbres couvraient la face de l'abîme. •» Alors eut lieu le commandement divin : « Que la lumière soit : 3) et en même temps les ténèbres disparurent, ime nouvelle ère d'existence commença, et la terre fiit dans la suite mise en ordre et préparée d'une façon particulière à servir d'habitation à l'homme.

Quant au soleil, à la lune et aux étoiles, ils ont pu également exister avant le commencement de l'œuvre des six jours. Nous lisons, il est vrai, que le quatrième jour. Dieu dit : « Qu'il y ait des corps lumineux au firmament du ciel pour séparer le jour de la nuit : » et un peu plus loin on ajoute : « Dieu fit deux grands corps lumineul : l'un, plus grand, pour présider au jour; l'autre, moindre, pour présider à la nuit ; il fit aussi les étoiles ; 3f> mais on ne doit pas oublier que quelques-uns de nos meilleurs commentateurs ont enseigné, sans nul rapport avec la géologie, que, avant que cet ordre fut donaé, les corps célestes existaient déjà depuis trois jours, avec la mission de diviser le jour et la nuit. Ils expliquent le passage en question, en disant que le soleil, la lune et les étoiles sont représentés comme ayant été

faits le quatrième jour, non parce qu'ils furent, en effet, créés ce jour- là, mais parce que les vapeurs qui en avaient dérobé la vue à la terre disparurent alors et qu'ils commencèrent à briller visiblement au firmament du ciel. Si cette interprétation est admissible, et elle ne nous semble pas déraisonnable, nous sommes certainement libre de croire, d'accord avec le récit mosaïque, que les corps célestes ont pu être créés, en même temps que le ciel et la terre, au commencement des temps, et que le quatrième jour, ils devinrent apparents au firmament pour présider au jour et à la nuit et régler le cours des années et des saisons (1).

On objecte encore, contre notre hypothèse, que' Moïse n'a pu passer entièrement sous silence, dans l'histoire du monde, une ère aussi longue et aussi remplie d'événements. L'objection serait fondée si l'écrivain sacré avait voulu écrire une histoire complète de la terre et de toutes ses révolutions. Mais tel n'était point son but. Tout livre, sacré ou profane, doit être examiné selon la fin que son auteur s'est proposée. Or, la fin du Jivre de la Genèse n'était point d'instruire l'humanité sur les mouvements des corps célestes, sur les changements physiques qui avaient pu se produire à la surface de la terre ou sur les lois qui gouvernent le monde matériel. C'était, tout d'abord, de bien graver dans les esprits du peuple juif que ce monde était l'ouvrage d'un seul Dieu, distinct de toutes les créatures, créateur lui-même du soleil, de la lune, des étoiles et de tout autre objet auquel les nations païennes avaient coutume de rendre un culte; et, en second lieu, d'exposer brièvement et simplement l'histoire des relations de Dieu avec l'homme dans les premiers âges de la race humaine. D'où il suit que l'histoire des révolutions et dea chan-

(1) Voir Pianciani, Cosmogonia^ p. 384-390.

gements survenus à la surface du globe avant l'œuvre des six jours n'appartenait point à Tobjet que TÉcrivain sacré avait en vue. On ne peut donc dire que, par l'omission de ces événements, il induise ses lecteurs en erreur; il les laisse simplement dans l'ignorance à ce sujet. Il dit réellement ce' qu'il avait dessein de dire, et passe sous silence ce qui n'appartient pas à son sujet.

XJne autre objection se tire du long intervalle de temps que . nous admettons et qui, prétend-on, est incompatible avec l'usage de la particule conjonctive par laquelle les diverses parties du récit sont réunies. Le texte sacré dit, en effet : « Au commencement, Dieu créa le ciel et la. terre. M la terre était informent nue; et les ténèbres recouvraient la face de l'abîme; et l'esprit de Dieu planait sur la surface des eaux. M Dieu dit : Que la lumière soit,yet la lumière fat. » Est-il possible, nous demandet-on, de supposer une période d'une durée indéterminée entre des événements si étroitement réunis dans le récit. Notre réponse est que, selon l'idiome de la langue hébraïque, la conjonction {ve ou va.) qui est ici employée, lorsqu'elle sert à unir entre elles les parties du discours, n'implique point nécessairement la succession immédiate des événements rapportés. La signification 7 vague et indécise de cette petite particule est bien connue de quiconque est familier avec le texte hébreu. EUe est quelquefois copulative, quelquefois adversative, quelquefois disjonctive, quelquefois causative. Bien souvent elle est simplement employée pour marquer la continuation du discours (1), et tel est,

(1) Voir Greseniufl, Lexique hébraïque et chaldaîque^ pour les liyies de Fancieii Testament , in voce, H donne ainsi la première signification de ce mot : d Cette conjonction est, dit-il, copulative, et sert à lieif les mots et phrases, et surtout à continuer le discours. D

croyons-nous, le vrai sens du mot dans le passage en discussion.

On trouve .au livre des Nombres (chap. XX, v. 1) un exemple qui s'applique parfaitement au cas présent : « Et toute la multitude des enfants d'Israël vint au désert de Sin. » Ici la conjonction 1 ouvre le récit : ntvn-Sa Sk"iu^-U3 li<2>i. Le lecteur verra, s'il examine avec soin ce passage, que l'événement ainsi introduit par l'écrivain sacré était séparé par une période de trente-huit ans de ceux qui sont rapportés au chapitre précédent. Cette conjonction n'exclut donc pas un intervalle de trente-huit ans entre les événements qu'elle réunit dans l'histoire. Cela étant, il n'y a aucune bonne raison de supposer qu'elle exclue nécessairement un intervalle d'une longueur indéterminée.

La faiblesse de cette objection devient plus manifeste encore si l'on examine les mots qui ouvrent le premier chapitre d'Ézéchiel : HJ^ a^^'^^a \T\>\\ L'idée que la conjonction \ (ve) ne pouvait servir qu'à réunir des événements déjà étroitement liés dans l'ordre du temps était si peu admise qu'ici la particule commence le récit et se trouve être le premier mot de tout le livre. Dans la version de Douay, ce passage est assez bien rendu de la façon suivante : « Or il arriva que le cinquième jour du quatrième mois de la trentième année, pendant que j'étais parmi les captifs, sur la rive du Chobar, les deux furent ouverts et j'eus des visions de Dieu. 7>

Nous avons achevé la première partie de notre étude. Nous nous sommes efforcé de montrer qu'il n'y a rien dans l'Écriture ni dans la tradition qui nous empêche d'admettre un long intervalle de temps entre la création du monde et l'œuvre des six jours. Il nous reste à examiner quelle a été la nature de ces

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six jours eux-mêmes. Furent-ils, comme le prétend saint Augustin, un moment indivisible ? Furent-ils des jours de vingt-quatre heures, comme on Tadmet plus communément ? Furent-ils enfin de simples périodes dont la durée reste complètement indéterminée dans le texte sacré ?

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