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CHAPITRE XX

SECONDE HYPOTHÈSE : LES JOURS DE LA CRÉATION CONSIDÉRÉS COMME DE LONGUES PÉRIODES.

DIVERSITÉ DES OPINIONS PABMI LES ANCIENS PÈRES, TOUCHANT LES JOURS DE LA CRÉATION. — ON N'EST PAS OBLIGÉ D' ADHÉRER A L'INTERPRÉ- TATION LITTÉRALE. — C'EST A CEUX QUI SOUTIENNENT CETTE INTER- PRÉTATION QU*IL APPARTIENT d' APPORTER DES PREUVES. — RÉPONSE AUX ARGUMENTS QU'iLS NOUS OPPOSENT. — PREMIER ARGUMENT EN FAVEUR DE L*INTERPRÉTATION POPULAIRE : UN JOUR, DANS LE SENS LITTÉRAL, SIGNIFIE UNE PÉRIODE DE VINGT-QUATRE HEURES. — SECOND ARGUMENT : LES JOURS DE LA CRÉATION ONT UN SOIR ET UN MATIN. — TROISIÈME ARGUMENT : RAISON APPORTÉE POUR L'INSTITUTION DU SABBAT.

Quiconque prend la peine de rechercher, avec un peu de zèle et de soin, la nature des jours mosaïques, ne peut manquer d'être frappé de Tétonnante variété d'opinions qui existe à ce sujet parmi les premiers Pères de l'Église. C'est à quoi nos écrivains modernes n'ont pas toujours fait assez attention; ils s'imaginent que la signification du mot jour est assez claire pour ne pas laisser de place au doute ou à la controverse ; qu'un jour ne peut être autre chose qu'une période de vingt-quatre heures, marquée par la succession de la lumière et des ténèbres, et que le récit mosaïque a toujours été compris dans ce sens jusqu'à ces derniers temps, où l'on a inventé une nouvelle explication pour répondre aux exigences de la science moderne. Tout cela est loin d'être exact. L'interprétation des jours mosaïques a été,

en effet, un sujet de controverse dès les temps les plus anciens. Saint Augustin nous dit que la question lui parut si difficile qu'il n'osa pas prononcer à son sujet de jugement définitif, « De quelle nature furent ces jours! Il est bien difficile, il est même impossible de le concevoir; à plus forte raison de le dire. » Ce sont ses propres paroles (1).

Néanmoins, ce grand docteur s'étant longtemps arrêté sur ce sujet et l'ayant considéré sous toutes ses faces, n'hésite pas à exprimer sa propre opinion. Et il s'écarte tout à fait du sens littéral. Il soutient longuement (2), comme nous avons eu l'occasion de le remarquer, que Dieu créa toutes choses en un seul instant, conformément aux paroles de l'Ecclésiastique : « Celui qui vit éternellement a créé toutes choses en même temps (3). » De là il est arrivé à admettre que les six jours mentionnés par Moïse ne furent dans la réalité qu'un seul jour, et que ce jour ne ressembla pas aux jours actuels, qui sont mesurés par la révolution du soleil, car Moïse rapporte que trois jours s'étaient déjà écoulés lorsque le soleil apparut dans le ciel. Ce ne fat dans la réalité qu'un seul instant, dans lequel tout fut créé a la fois (4).

Cette opinion ne fiit pas particulière à saint Augustin. A l'aurore même de l'ère chrétienne, elle fîit émise par le juif Philon et reprise dans la suite par Clément d'Alexandrie et Origène. Le grand saint Athanase Semble l'appuyer de tout le poids de son autorité lorsque, parlant de la création, il dit que c les choses ne furent pas faites l'une avant l'autre, mais toutes en

(1) Appendice XXI.

(2) Voir de Genesi ad liU&ramy lib. lY, cap. xxvi-xxxv, lib. V, cap. i, n. 3, et cap. m, n. 6.

(3) Ecclésiastique, XVIII, 1.

(4) Appendice, XXII.

même temps et à un seul et même commandement. » Et après saint Augustin, la même interprétation fut défendue par saint Eucher, évêque de Lyon au cinquième siècle, et par Procope de Gaza au sixième. Au temps des grandes écoles, nous la trouvons approuvée par Albert le Grand, traitée avec respect par saint Thomas et, plus tard encore, adoptée par le cardinal Cajétan dans son commentaire sur le livre de la Genèse (1).

On dira peut-être que nous argumentons ici contre nousmême,' ces éminents écrivains voulant ramener à un seul instant les jours de la création, tandis que notre dessein est de les étendre à des périodes d'une durée indéterminée. Il n'en est rien cependant : nous n'avons, pas précisément pour objet en ce moment d'établir notre propre hypothèse, mais plutôt de préparer la voie pour sa discussion. Nous voulons montrer que nous sommes parfaitement libre d'abandonner l'idée populaire touchant les jours de la Genèse, s'il y a de bonnes raisons de le faire, et il nous semble que nous avons abondamment établi ce point par une longue liste d'écrivains ecclésiastiques éminents qui, sans encourir aucunement la censure, se sont écartés autant que possible de l'interprétation commune. Sans doute ils ont abrégé le temps et nous voulons l'étendre. Mais ils s'accordent avec nous dans cette idée que les jours de la Genèse ne doivent pas se prendre nécessairement dans le sens ordinaire du mot. Saint Augustin va même plus loin : il maintient que d'après le texte sacré lui-même, ces jours ne peuvent s'entendre dans ce sens (2).

Ayant ainsi éclairci une difficulté sérieuse qui semblait

(1) Appendice XXm, XXIV, XXV, XXVI, XXVn, XXVIH, XXIX, XXX, XXXI.

(2) Voir de Genesi ad litteram^ lib. IV, cap. xxvi, xxvii, et lib. I, cap. x,

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