‹ Gélogie et révélationChapitre 36 sur 105 · XI, XII · texte numérisé non relu

XI, XII

CHAP. XX

obstruer notre voie, nous pouvons en venir, sans hésitation, à l'objet direct de notre étude. Qu'on nous permette de le rappeler : ce n'est pas à nous à apporter des preuves; c'est plutôt à ceux qui veulent absolument maintenir les jours de vingtquatre heures. C'est à eux de prouver que ce mot jour, dans le premier chapitre de la Genèse, signifie une période de vingtquatre heures et ne peut signifier autre chose. Il nous suffit à nous qu'il puisse être compris dans un sens plus large , tout en restant d'accord avec l'usage de l'Écriture. Nous sommçs parfaitement libre d'adopter une interprétation que, d'une part, le texte sacré admet bien, et que, de l'autre, les découvertes des sciences naturelles semblent exiger impérieusement. Examinons donc les arguments qu'on a coutume d'apporter en faveur de l'interprétation populaire.

Dans tout le premier chapitre de la Genèse, le mot hébreu QV (yom) est employé par Moïse pour désigner les jours de la création. Or, beaucoup d'écrivains prétendent que le seul emploi de ce mot dit assez qu'il s'agit ici de jours dans le sens ordinaire du terme. Il est clair, disent-ils, et l'Écriture le prouve, que le mot ai^ (yom) avait dans la langue hébraïque une signification fixe et certaine, et précisément la même signification que celle que nous attachons nous-mêmes au mot Jour, Quelquefois, par opposition à la nuit, il était appliqué à la période de lumière qui s'étend du lever du soleil à son coucher ; d'autres fois, il signifiait le jour civil de vingt-quatre heures, mesuré par la révolution du soleil. Et cette signification, il l'avait certainement au temps où Moïse écrivit. Il n'a donc pu être employé par lui dans un autre sens.

Cet argument repose sur un faux principe. Sans doute, le mot

366 GEOLOGIE ET RÉVÉLATION.

CPV {yom) fut plus communément employé dans Tun des deux sens donnés ci-dessus, c'est-à-dire pour désigner la période de lumière qui s'étend du lever du soleil à son coucher, ou cette période de vingt-quatre heures qui correspond à une révolution du soleil. Mais, pour que l'argument eût quelque valeur, il faudrait montrer que, outre ces deux sens, le mot n'en a pas d'autre dans lequel il puisse se prendre conformément à l'usage de la langue hébraïque. Or, cela n'a jamais été prouvé. Au contraire, nous savons, à n'en pouvoir douter, par l'Écriture, que le mot av {yom) avait une troisième signification tout à fait différente des deux autres, et qu'on l'employait fréquemment pour désigner une période beaucoup plus longue que le jour ordinaire, et généralement incertaine et d'une durée indéterminée. Nous espérons que quelques exemples intéresseront nos lecteurs.

Moïse dit au second chapitre de la Genèse (v. 4), après avoir terminé son récit de la création : « Telles sont les générations du ciel et de la terre, quand ils furent créés 9MJour ( av, yom) où le Seigneur Dieu créa le ciel et la terre (v. 5) et avant que les plantes des champs fussent sorties de la terre et que l'herbe des champs eût poussé. » La signification précise de ce passage est bien controversée ; mais il est au moins une chose sur laquelle on s'accorde assez; c'est que le mot av {yom) n'est pas employé ici pour désigner un jour de vingt-quatre heures, ni la période de lumière comprise entre le lever et le coucher du soleil, mais bien toute la période de la création.

Presque tous nos meilleurs commentateurs s'entendent sur ce point. « Il est manifeste, dit le vénérable Bède, que le mot jour est pris ici pour toute la durée de la création primordiale. Car ce ne fut pas dans un seul des six jours que le firmament fut créé et orné d'étoiles, et que la terre ferme fut séparée des

eaux et parée d'arbres et de plantes. Mais, selon sa manière ordinaire, l'Écriture emploie ici le mot Jour dans le sens du mot temps. 3> Saint Augustin attribue encore une signification plus large à ce mot, lorsqu'il dit : « On énumère plus haut sept jours et ici on n'en cite plus qu'un seul, dans lequel Dieu fit le ciel et la terre et toutes les herbes des champs ; ce qui fait bien comprendre que, sous le nom de jour, il faut entendre tout le temps. Car Dieu fit tout le temps lorsqu'il fit les créatures qui vivent dans le temps, créatures qui sont ici représentées^ sous les mots ciel et terre. » Molina dit, à propos du même passage : « Les docteurs disent communément que Moïse a employé ici le mot jour dans le sens de temps, comme dans le passage du Deutéronome, « le jour de perdition est proche » , et dans bien d'autres endroits de l'Écriture où le jour est pris pour le temps. Bannez est aussi pour ce sentiment : « Le mot jour, dit-il, peut se prendre pour une durée quelconque. i> Pererius répondant à une objection tirée de ce texte, dit que « le mot jour est placé pour le mot temps, comme cela a lieu fréquemment dans l'Écriture. 3) Et non seulement Pétau approuve cette interprétation^ mais il s'efforce de prouver qu'elle est conforme à l'usage des écrivains grecs et latins. 11 en donne un exemple tiré de Cicéron contre Verres : « Itaque cum ego diem in Siciliaiîi perexiguam postulavissem, invenit iste qui sibi in Achaiam hiduo hreviorem diem postularet (1). t> Nous avons donc un exemple dans lequel Moïse emploie le m.ot jour (cav, yom), non dans son «eus ordinaire, mais pour désigner une longue période, pour désigner tout ce temps, quel qu'il soit, qui s'écoula du premier acte de la création à la fin des six jours.

(1) Appendice XXXII, XXXJII, XXXIV, XXXV, XXXVI, XXXVII.

XJn autre exemple frappant se rencontre dans le prophète Ames : « Voilà que les jours viennent, dit le Seigneur, et j'enverrai la famine sur la terre; non la famine du pain, ni la soif de l'eau, mais celle de la parole du Seigneur. Es seront dans le trouble depuis une mer jusqu'à l'autre, et depuis l'aquilon jusqu'à l'orient; ils iront chercher de tous côtés la parole du Seigneur et ils ne la trouveront point. En cQJour (av, yom), les vierges mourront de soif malgré leur beauté et les jeunes hommes avec elles (1). » Chacun comprendra, à première vue, que le mot jour ne signifie point , dans la dernière partie de ce passage, une durée de vingt-quatre heures. Il se rapporte évidemment à toute la période pendant laquelle les calamités prédites seront infligées au peuple juif. On peut se demander ce que fut cette période. Pour quelques-uns, c'est le temps de la captivité de Babylone ; pour d'autres, c'est l'âge actuel du monde, pendant lequel les Juife sont errants sur la face de la terre, sans prophète ni pasteur, altérés de la parole de Dieu et la cherchant en vain. En tout cas, les premiers mots : « Voilà que les jours viennent, » montrent clairement qu'il s'agissait d'une période, non d'nh jour seulement, mais de plusieurs.

Nous avons encore ces mots bien connus adressés par Dieu le Père à son Fils étemel : « Tu es mon fils, je t'ai engendré en ce jour (nav, yom) (2). » Le Fils de Dieu a été engendré par le Père avant tous les temps. Le jour dans lequel il a été engendré ne peut donc être un jour de vingt-quatre heures, mais bien le long jour de l'éternité, sans commencement ni fin.

Ce texte, nous le savons, est quelquefois appliqué au jour de la résurrection de Notre-Seigneur et quelquefois aussi au jour

(1) Amos, VIII, 11-12.

{2> Psalm., II, 7.

de son incarnation. Nous ne prétendons pas qu'on ne puisse l'interpréter ainsi dans son sens secondaire et mystique. Mais dans son sens littéral, nous pensons qu'il se rapporte clairement à l'éternelle génération du Fils. Cette interprétation est sufiisam; ment établie parle mot engendré y qui ne s'applique bien qu'à cette génération, en vertu de laquelle notre divin Sauveur fut de toute éternité le Fils véritable de Dieu. C'est, de plus, le sens dans lequel ce passage est pris par saint Paul dans son épître aux Hébreux. Voulant montrer que Notre-Seigneur a reçu par héritage un nom plus excellent que celui des anges, il raisonne ainsi : a Car quel est l'ange à qui Dieu ait jamais dit : Vous êtes mon fils, je vous ai engendré aujourd'hui (1)? » Or, il nous semble que, à moins d'entendre ces mots de la génération étemelle, l'argument de l'apôtre ne prouve absolument rien. Les anges sont quelquefois appelés dans l'Écriture les enfants de Dieu; mais ils ne sont que ses enfants adoptifs, tandis que Notre-Seigneur est le Fils véritable de Dieu, en vertu de sa génération étemelle. En conséquence, il n'y avait que la génération étemelle qui rendit le nom de fils, appliqué au Christ, plus excellent que le même nom appliqué aux anges.

Ajoutons que c'est un usage général chez les prophètes d'employer le mot (ai>; yom) pour désigner une époque de tribulation et de deuil, fut-elle de plusieurs jours, de plusieurs années même. C'est ce que fait Jérémie dans sa description si animée des nombreuses calamités qui menaçaient la malheureuse Babylone : « Je t'ai fait tomber dans un filet, ô Babylone ! et tu as été prise, car tu n'étais pas sur tes gardes; tu as été surprise et saisie, parce que tu as provoqué le Seigneur. Le Seigneur a ou-

(1) Héb., I, 6.

vert son trésor et il en a tiré les armes de sa colère ; car le Seigneur, le Dieu des armées, en a besoin contre le pays des Chaldéens. Venez contre elle des extrémités du monde; ouvrez, afin qu'ils puissent venir ceux qui la doivent fouler aux pieds ; ôtez les pierres des chemins et mettez-les en monceaux, et détruisezla et qu'il n'en reste rien. Exterminez tous ses vaillants hommes; laissez-les venir pour se faire égorger. Malheur à eux, car leur jour (ai^ yom) est venu, le Um;ps où Dieu doit les visiter. J'entends la voix de ceux qui fuient, de ceux qui se sont échappés de la terre de Babylone pour annoncer à Sion la vengeance du Seigneur notre Dieu, la vengeance de son temple. Annoncez à tous ceux qui tirent de l'arc qu'ils viennent en foule contre Babylone : environnez-la de toutes parts et que personne n'échappe ; rendezlui selon ses œuvres; traitez-la comme elle a mérité de l'être, car elle s'est élevée contre le Seigneur, contre le Saint d'Israël. C'est pourquoi ses jeunes gens tomberont dans ses rues, et tous ses hommes de guerre seront réduits au silence en ce jourAk Cav, yom) y dit le Seigneur. Voici que je viens contre toi, ô prince superbe! dit le Seigneur, le Dieu des armées, car ton jour (nav, yom) est venu, le temps où je dois te visiter. Et le superbe tombera ; il sera renversé et il n'y aura personne pour le relever, et je mettrai le feu à ses cités et il dévorera tout aux environs (1 ). » Et au chapitre suivant : « Voici ce que dit le Seigneur : Je susciterai comme un vent pestilentiel contre Babylone et contre ses habitants qui ont élevé leur cœur contre moi. Et j'enverrai contre Babylone des vanneurs, et ils la vanneront, et ils ravageront tout son pays, car ils fondront sur elle de toutes parts BMJour (ai^ yom) de son affliction (2). »

(1) Jérémie, L, 24-32.

(2) Ibid., Ll, 1-2.

Dans un autre endroit, le même prophète applique le mot ai> ( yom) à toute la durée d'une longue campagne entreprise par Nabuchodonosor contre Pharaon-Nechao , roi d'Egypte. « Préparez les armes et les boucliers et marchez au combat. Préparez vos chevaux et montez, ôjcavaliers; mettez vos casques, faites reluire vos lances, revêtez-vous de vos cuirasses. Mais quoi ! je les ai vus épouvantés et tournant le dos ; les forts sont tombés ; ils s'enfuient à la hâte sans regarder derrière eux : la terreur est partout, dit le Seigneur. Le plus léger à la course ne fuira pas ; le plus fort n'échappera pas. Ils ont été vaincus et sont tombés vers l'Aquilon, sur les rives de TEuphrate. Qui est celui qui monte comme un fleuve et dont les eaux s'enflent comme les flots des grandes rivières ? L'Egypte monte conmie un fleuve et ses eaux s'enflent comme Tes flots, et elle a dit : Je monterai et je couvrirai la terre : je détruirai la cité et ses habitants. Montez sur vos coursiers et courez sur vos chars, et que les forts s'avancent : Lybiens et Éthiopiens, armez- vous de vos boucliers. Lydiens, prenez et tendez vos arcs, car c'est lèjour (av, yom) du Seigneur, du Dieu des armées, jour de la vengeance, jour où il punira ses ennemis : le glaive dévorera, il s'abreuvera et s'enivrera de leur sang ; car la victime du Seigneur, du Dieu des armées, est la terre de l'Aquilon, aux bords de TEuphrate... 0 fille, habitante de l'Egypte, prépare-toi à aller en exil car Memphis sera désolée, délaissée et inhabitée. L'Egypte est comme une génisse belle et agréable : il viendra du Nord, son ravisseur. Les mercenaires qui étaient au milieu d'elle comme des veaux qu'on engraisse, ont tourné le dos et ils ont pris la fuite, et ils n'ont pu demeurer debout, car l^jour (Qi*^, yom) du carnage est venu pour eux, le temps où Dieu doit les visiter..... ( l). »

(1) Jérémie, xlvi, 3-10, 19-21.

Le prophète Ézéchiel décrivant à Tavance une seconde expédition entreprise par le même prince contre rÉgypte, nous donne un exemple également frappant d'une semblable signification attribuée au mot jour : « C'est pourquoi, voici ce que dit le Seigneur Dieu : J'établirai Nabuchodonosor roi de Babylone, dans la terre d'Egypte, et il en prendra le peuple, et il en fera sa proie, et il en partagera les dépouilles, et ce sera le salaire de son armée. Et, pour le service qu'il m'a rendu contre cette ville, je lui ai abandonné la terre d'Egypte, parce qu'il a travaillé pour moi, dit le Seigneur Dieu. En ce jour (nai*^, y(?7w), la puissance reviendra à la maison d'Israël, et je t'ouvrirai la bouche au milieu d'eux, et ils sauront que je suis le Seigneur (1). d Et un peu plus loin, il ajoute : « Car le/^wr (av, yom) est proche; il est proche ce Jour du Seigneur, ce jour de nuage qui sera le temps des nations. Et l'épée viendra sur l'Egypte, et la frayeur saisira l'Ethiopie lorsque les blessés tomberont dans l'Egypte, et que la multitude de ses peuples périra, et que ses fondements seront détruits. Et l'Ethiopie, et la Lybie, et la Lydie, et tous les autres peuples, et Chub, et fés enfants de la terre d'Alliance périront avec eux par l'épée Et ils sauront que je suis le Seigneur, lorsque j'aurai mis le feu dans l'Egypte et que tous ses alliés seront détruits. En ce jour (nav, yom), je ferai sortir de devant ma face des messagers qui viendront sur des vaisseaux pour détruire l'orgueil de l'Ethiopie, et il y aura de l'épouvante parmi eux au jour de l'Egypte, parce que ce jour viendra certainement (2).

Ce mot est encore appliqué à la période de la vie de Notre- Seigneur, et même à toute la durée de l'Église chrétienne. Sopho-

(1) Ézéchiel, xxix, 19-21.

(2) Ibid., xxXy 8-9.

nie, par exemple, nous prédit, dans les termes suivants, la venue du royaume du Christ : « C'est pourquoi attendez-moi, dit le Seigneur, pour le jour à venir de ma résurrection , car j'ai résolu

d'assembler les Gentils et de réunir les royaumes Des fleuves

de l'Ethiopie viendront mes suppliants ; les enfants de mon peuple dispersé m'apporteront leurs dons. En dB jour (ai% yom) tu ne rougiras plus de toutes les inventions que tu avais opposées contre moi; j'enlèverai de ton sein les flatteurs de ton orgueil, et tu ne t'enorgueilliras plus sur ma montagne sainte Fais entendre des cantiques de louange, ô fille de Sion; pousse des cris de joie, ô Israël; tressaille d'allégresse et réjouis-toi de tout ton cœur, ô fille de Jérusalem. Le Seigneur a effacé l'arrêt de ta condamnation, il a éloigné tes ennemis : le roi d'Israël, le Seigneur, est au milieu de toi, tu ne craindras plus rien. En ce/owr (DV, yom) on dira à Jérusalem : Ne crains pas, et à Sion : Que tes mains ne soient pas défaillantes, le Seigneur ton Dieu est au milieu de toi; il est le Dieu fort, il te sauvera : il mettra son plaisir et sa joie en toi, il se reposera sur ton amour, il tressail- lera d'allégresse pour toi (1). »

Isaïe dit aussi : « Encore un peu de temps et le Liban deviendra le Carmel, et le Carmel une forêt déserte. En ce jour-là (av, yom) y les sourds entendront les paroles de ce livre, et les yeux des aveugles passeront des ténèbres à la lumière. Et ceux qui sont doux augmenteront leur joie dans le Seigneur, et les pauvres se réjouiront dans le saint d'Israël (2). » Or, on ne peut douter que ce passage ne se rapporte au temps de l'Église chrétienne, car Notre-Seigneur l'apporte lui-même en preuve de la divinité de sa mission : « Allez et racontez à Jean ce que

(1) Sophonie, m, 8-11, 14-17.

(2) IsM'e, XXIX, 17-19.

VOUS avez vu et entendu. Les aveugles voient, les boiteux marchent, les lépreux sont guéris, les sourds entendent, les morts ressuscitent, l'Évangile est annoncé aux pauvres (1). »

Nous retrouvons ce mot employé dans le même sens jusque dans le Nouveau Testament. Notre-Seigneur dit aux Juifs : « Abraham voire pWe s'est réjoui en voyant mon jour ; il Ta vu et il a été content (2). » Saint Paul lui-même, bien qu'écrivant en langue grecque aux Corinthiens, n'hésite pas à adopter un passage d'Isaïe qui contient ce mot avec la même signification : ce Et vous aidant, nous vous exhortons à ne pas recevoir la grâce de Dieu en vain, car il dit : Je vous ai exaucé au temps favorable et je vous ai aidé au jour du salut. Or, voici maintenant le temps favorable ; voici maintenant \q jour du salut (3). » Notre divin Sauveur, enfin, dans sa touchante apostrophe à la ville de Jérusalem, applique le mot jour au temps de grâce et de miséricorde. « Et quand il fut près de Jérusalem, à la vue de cette ville, il pleura sur elle, disant : Ah! si tu savais, même . en ce jour y ce qui peut t'apporter la paix ! Mais maintenant tout est caché à tes yeux. Car des jours viendront sur toi, et tes ennemis t'environneront de murailles, et ils t'enfermeront, et ils te presseront de toutes parts (4).

Nous ne nous étendrons pas davantage sur le premier argument. Les nombreux exemples que nous avons apportés prouvent assez que le mot Dr (yom) fut souvent employé dans le langage de l'Ecriture pour désigner une période de plusieurs joura, de plusieurs années ou même quelquefois de plusieurs siècles. S'il

(1) Saint Mathieu, xi, 4-5.

(2) Saint Jean, viti, 66.

(3) II Cor., VI, 1-2.

(4) Saint Luc, Xix, 41-43.

en est ainsi, Moïse put très bien employer ce mot dans le même sens. Le mot, pris en lui-même, n'est donc pas une preuve concluante que les jours de la Genèse aient été des jours de vingt-quatre heures. Nous pouvons y voir de longues périodes d'une durée indéterminée, sans nous départir aucunement de l'usage reconnu dans l'Écriture.

Mais l'on ajoute, et c'est, le second argument qu'on nous oppose, que quelle que soit ailleurs la signification du mot av (yom)y il doit s'entendre, dans le premier chapitre de la Genèse, d'un jour de vingt-quatre heures. Car on ne raconte pas simplement qu'il y eut un premier jour, un second jour et un troisième jour; mais chaque jour est, en quelque sorte, analysé par l'écrivain sacré, et ses diverses parties sont exposées pour notre instruction. Et il y eut soir et il y eut matin, dit-il, premier jour; et il y eut soir et il y eut matin, second jour ; et il y eut soir et il y eut matin, troisième jour, et ainsi de suite. Or, si le mot devait s'entendre des périodes indéterminées dont nous parlons, cette analyse ne signifierait plus rien, car il serait diflScile de prétendre que chacune de ces périodes a eu seulement un soir et un matin comme un jour ordinaire. On objecte, en outre, qu'il y a dans cette phrase quelque chose de particulier qui confirme pleinement l'interprétation commune. Il était d'usage, chez les Juifs, de considérer comme jour civil l'intervalle compris entre un coucher du soleil et le suivant. Le jour civil commençait donc avec le soir. C'est pourquoi Moïse, décrivant les jours de sa création, met le soir en premier lieu et dit : Et il y eut soir et il y eut matin, premier jour;. et il y eut soir et il y eut matin, second jour, et ainsi pour le reste.

Tout ce raisonnement nous semble aussi peu satisfaisant que

376 GÉOLOGIE ET EÉVÉLATION.

peu coBcluant. En premier lieu, il n*est pas vrai, comme on semble le supposer, que le jour civil se compose d'un soir et d'un matin. Le soir et le matin ne font pas tout le jour : ils ne sont que des parties du jour. Ils ne sont pas non plus les limites du jour, car si chez les Juifs le jour civil commençait avec le soir, il ne finissait certainement pas avec le matin. Si donc par le mot jour Moïse entend ici le jour civil de vingt-quatre heures, comment comprendra-t-on cette phrase : « Et il y eut soir et il y eut matin, premier* jour? d Elle ne peut signifier que le soir et le matin réunis font le premier jour, car ce ne serait pas exact. Elle ne peut signifier non plus que le soir marquait le commencement du jour et que le matin marquait sa fin, car la période comprise entre un soir et un matin n'est pas un jour, mais une nuit. Que signifie-t-elle donc ?

Beaucoup d'écrivains semblent admettre que par les mots soir et matin. Moïse a voulu désigner la nuit et le jour, c'està-dire les deux périodes de ténèbres et de lumière qui, réunies, font le jour civil de vingt-quatre heures. Si le texte permettait cette interprétation, il s'appliquerait sans doute beaucoup mieux à la théorie des jours ordinaires qu'à celle des périodes indéterminées. Mais il ne peut pas être interprété de cette façon. Le soir n'est pas toute la période des ténèbres, ni le matin toute la période de lumière. Nul écrivain ne pourrait dire proprement que le jour se compose du soir et du matin. Pour la même raison, Moïse n'a pu le dire dans le premier chapitre de la Genèse, car les mots hébreux a^y (ghereh) et np':i (hoker) qu'on trouve dans le texte original, n'ont pas une signification moins fixe ni moins bien établie que les mots correspondants soir et matin dans notre langue.

Il serait sans intérêt et peut-être ennuyeux de prouver la

vérité de cette assertion par la reoherclie des passages de la Bible hébraïque dans lesquels ces mots ont été employés. Mais on peut arriver au même résultat d'une autre manière. Si les mots any (ghereb) et iph {hoker) n'avaient pas été toujours employés pour signifier strictement le soir et le matin, mais aussi toute la période de la nuit et toute la période du jour, ce fait n'eût certainement pas échappé, dans le cours des temps, à tous les célèbres et savants auteurs de lexiques hébraïques. Nous demandons, en conséquence, M. est un seul lexique connu qui assigne le sens de nuit au mot D;iy (gJiereh) et le sens de Jour au mot ijji (hoker). Nous avouons, quant à nous, que nous avons consulté les meilleurs d'entre eux sans en trouver un seul qui insinuât même une telle signification.

H se pourrait cependant que quelques-uns de nos lecteurs ne fussent pas décidés à accepter comme concluante l'autorité des lexiques sur une question de cette nature, vu que très souvent les lexiques ne présentent qu'imparfaitement toute la force d'une langue. A ceux-là, nous indiquons un autre procédé, très simple du reste, par lequel ils pourront démontrer l'inexactitude de notre assertion, au cas qu'elle soit inexacte. Qu'ils produisent un passage de la Bible hébraïque dans lequel les mots 31^ {gheréb) et nj?ji ( hoTcer) soient employés pour désigner toute la nuit et tout le jour. S'ils ne peuvent le faire, — et nous sommes bien persuadé qu'un tel passage ne saurait être découvert, — nous sommes alors parfaitement en droit de soutenir que l'interprétation qui explique ainsi ces* mots dans le premier chapitre de la Genèse ne peut être tenue pour certaine, et que l'argument fondé sur cette interprétation ne peut être regardé comme concluant.

Il est un texte du huitième chapitre du prophète Daniel qui.

à première vue, paraîtra peut-être militer contre nous. Leprophète eut une vision dans laquelle il lui 'fut représenté qu'Antiochus Épiphane viendrait et triompherait des Juifs ; qu'il profanerait le temple de Dieu çt mettrait fin aux sacrifices quotidiens. Pendant la vision, il entendit un ange demander à un autre pendant combien de temps les sacrifices seraient interrompus et le sanctuaire resterait désolé. Et il lui fdt répondu en ces termes : « Jusqu'au sovr-matin (Ipi aiy îy, ghad gJierel loker) deux mille trcfs centième; alors le sanctuaire sera purifié (1). » Or^ on entend communément ce passage dans le sens que les sacrifices quotidiens seraient interrompus pendant deux mille trois cents jours. Il semblerait donc que dans ce passage, le soir et le matin sont employés pour signifier tout le jour civil de vingt-quatre heures.

Nous ne contesterons pas l'exactitude de cette interprétation, quoique les paroles de l'ange soient expliquées dans un sens très difî^érent par de savants interprètes. Mais nous pensons que ce passage, même pris dans ce sens, ne peut nullement servir d'argament contre nous. Le soir et le matin ne font pas tout le jour; mais ils se présentent une fois, et seulement une fois, chaque jour. C'est pour cela que l'on peut parfaitement représenter une période de quelques jours en indiquant combien de fois le soir et le matin ont reparu pendant cette période. L'usage de s'exprimer ainsi semble, en effet, avoir prévalu dans la plupart des langues. Le mot fortnight (2), en anglais, en est la preuve. Il désigne une période de quatorze nuits et de quatorze jours; pourtant il spécifie le retour non de quatorze jours, mais de quatorze nuits. Le poète dit aussi : « Elle était belle à voir

(1) Daniel, vin, 14.

(2) Quinzaine, littéralement : quatorze nuits.

CHAP, SX. — HYPOTHESE DEB JOmiS-PÈRlODES. B79

cette jezine fille de dis-Bepfc étés. ^ Peraonne ne coiacluru de ces exemples que le mot été isignifie Tine période de douze mois, ou que le mot ^itnt indique une }}éT"iode de vingt-quatre hetu-es. De même, dans le cas en question j on peut dire que deux mille trois cents retours du soir et du matin équivalent i^ une période de deux raille trois cents jours, quoique le soir et le matin ne constituent pas un jour entier, mais seulement certaines parties du jour. Nous croyons même voir la raison pour laquelle Tauge de la ^dsion s'exprima de cette mauièi^. 'On Tavait inten'ogé au sujet de la profanation du sanctuaire et de la suppression du sacrifice quotidien. Or, c'était le soir et le matin qu'on avait coutume d'offrir le sacrifice. L'ange semble donc répondre : le soir et le matin reparaîtront denx mille trois cents fois, et il n'y aura de sacrifice ni soir ni matin. Mais apxèa ce temps, le sanctuaire sera purifié et le eacrifice rétabli»

ï3"ous avons jusqu'ici essayé de démontrer, par Tnsage ordinaire de TE cri turc, que le soir et le matin mentionnés dans riiistoire de la création, ne peuvent signifier ni une unit entière , ni un jour entier- Mais ime objection spéciale contre cette interprétation se tire de l'histoire de la création même. Hous lisons au cinquième verset du premier chapitre de la Genèse : flc Et Dieu appela la lumière jour et les ténèbres nuit. Et il y eut soir et il y eut matin, premier jour. i> On rapporte, dans la première pariie de ce verset, que DieUj après avoir séparé la lumière des ténèbres, leur donna des] nomsjjour les distinguer : il appela la lumière jour et les ténèbres nuit. N'est-il pas tont à fait peu probable que, après avoir ainsi commencé, l'écrivain sacré eût employé^ dans la seconde partie du verset, des noms complètement diiférents, si son intention eût été de désigner la période de lumière et la période de ténèbres ?

380 GÉOLOGIE ET EÉVÉLATION.

Nous ne prétendons p^ que la phrase en question — « et il y eut soir et il y eut matin, premier jour, » — ne puisse être expliquée dans l'hypothèse que les jours de la création sont des jours de vingt-quatre heures. Nous soutenons seulement qu'elle ne peut être un argument décisif en faveur de cette hypothèse, parce que, même dans cette hypothèse, la signification de cette phrase est encore douteuse et obscure. Pour nous, nous avouons franchement que dans aucun système d'interprétation nous ne voyons d'explication qui nous semble vraiment satisfaisante. Qu'on nous permette cependant d'appeler l'attention sur une opinion qui a été émise pour la première fois par saint Augustin et qui s'accorde très bien avec notre système des jours de la Genèse, considérés comme de longues périodes : « Les distinctions de soir et de matin, dit-il, ne doivent pas s'entendre du lever et du coucher du soleil, lequel, en effet, n'existait pas avant le quatrième jour; elles doivent plutôt s'appliquer aux œuvres mêmes de la création, d De cette manière, le soir représentera naturellement la fin et comme l'achèvement de l'une de ces œuvres; le matin en indiquera le commencement. Cette opinion ftit, dans la suite, adoptée par saint Eucher, évêque de Lyon, qui semble même emprunter les propres paroles de saint Augustin, et par le vénérable Bède, qui s'exprime ainsi : « Qu'est-ce que le soir, si ce n'est l'achèvement de chaque œuvre? et le matin, si ce n'est le commencement de la suivante ? D Au XII® siècle, nous trouvons cette opinion reprise par sainte Hildegarde, que saint Bernard, aussi bien que le pape Eugène III, considéraient comme favorisée du don de prophétie (1). Cette interprétation, il est vrai, n'explique pas les

(1) Appendice XXXVTII, XXXIX, XL, XLI.

mots soir et matin selon leur signification littérale ; mais le sens métaphorique qu'elle leur attribue est à la fois simple et approprié, surijout si nous prenons le mot jour dans le sens^ d'une période longue et indéterminée. Comme le matin signifie littéralement le point du jour et le soir son déclin, l'écrivain sacré put, sans difficulté, employer ces mots dans un sens métaphorique, pour représenter le commencement et la fin des diverses œuvres qui sont attribuées à chaque période successive dans l'histoire de la création.

Cette signification des mots soir et matin n'est point particulière au premier chapitre de la Genèse, Chacun se rappelle la fameuse prophétie de Jacob, dans laquelle le grand patriarche, à l'approche de la mort, jetant un regard ^ur l'avenir, esquisse, comme d'après une vision qui eût passé devant ses yeux, les principaux événements qui marqueront la carrière des douze tribus. Il s'adresse en dernier lieu à Benjamin, le plus jeune de ses enfants, et lui dit : <c Benjamin sera rapace comme im loup; le matin (ij??, hoker) il dévorera la proie, et le soir ( ^7S, 9^'^^^ ) il partagera les dépouilles (1). d Nous ne voulons point discuter le sens exact de ce passage, qui est pour le moins obscur et qui a donné lieu à diverses interprétations. Il suffit, pour le but que nous nous proposons, d'observer que beaucoup de Pères appliquent ces mots directement à saint Paul, qui était de la tribu de Benjamin, et qui le matin, — c'est-à-dire dans sa première jeunesse, — se montra un loup rapace en persécutant l'Église, pendant que le soir, — c'est-à-dire vers la fin de sa vie, — il distribua le pain de la doctrine chrétienne comme prédicateur de l'Évangile.

(1) Gen., XLix, 27.

382 GÉOLOGIE ET EÉVÉLATIOS.

a II est évident pour tons, dit saint Jérôme, que cette prophétie s'applique à Tapôtre Paul, puisque dans sa jeunesse il persécuta l'Église, et dans sa vieillesse il prêcha l'Évangile (1). » TertuUien dit aussi : c Paul me fut promis dans la Grenèse. Car au milieu des bénédictions prophétiques prononcées par Jacob sur ses en&nts, lorsque le patriarche s'adressa à Benjamin, il dit : € Benjamin, loup rapace, dévorera le matin, et le soir il € partagera la nourriture, i II prévoyait que de la tribu de Benjamin naîtrait Paul, loup rapace, qui dévorerait le matin , c'està-dire dévasterait le troupeau du Seigneur, comme persécuteur de l'Église, dans la première partie de sa vie, et le soir partagerait la nourriture, c'est-à-dire sur la fin de ses jours, conduirait le troupeau du Christ, conmie docteur des nations (2). » Les paroles de saint Augustin, bien connues probablement de plusieurs de nos lecteurs, ne sont pas moins claires : c Lorsque Jacob, bénissant ses en&nts, arriva à Benjamin, il l'appela loup rapace. Pourquoi donc ? Et s'il est loup rapace, le sera-t-il donc toujours ? Non, certes ; mais « le matin il se saisira de sa proie, et le soir il partagera la nourriture. t> L'apôtre Paul était l'objet de cette prophétie, et c'est en lui qu'elle s'est réalisée. Voyons maintenant comment il se saisit de sa proie le matin et comment il partage la nourriture le soir. Matin et soir sont mis ici pour et abord et ensuite. Il faut donc entendre ainsi ce passage : D'abord il se saisira de sa proie et ensuite il partagera la nourriture (3). 3

Les Pères de l'Église ne voyaient donc aucune diflSculté à entendre les mots soir et matin dans le sens de commencement

(1) Appendice XLIL

(2) Appendice XLEI.

(3) Appendice XLIV.

et dejln, lorsque ces mots se rapportaient à une longue période telle que la vie d'un homme. Or, puisque nous avons montré que les jours mosaïques peuvent, sans s'écarter de l'usage ordinaire de l'Écriture, être considérés comme des périodes d'une durée indéterminée, il s'ensuit que dans le premier chapitre de la Genèse, ces mots peuvent être pris pour le commendement et la fin de chaque phase successive dans la création du monde. En tout cas, en suivant l'opinion d'autorités aussi anciennes et aussi vénérables que TertuUien, saint Augustin, saint Jérôme et le vénérable Bède, on ne peut être accusé de faire violence au texte sacré pour satisfaire aux exigences de la science moderne»

Le troisième argument que Ton nous oppose est fondé sur un passage de l'Exode que nous avons eu déjà l'occasion de l'apporter : « Tu travailleras pendant six jours et tu feras tout ce que tu auras à &ire. Mais le septième jour est le sabbat du Seigneur ton Dieu : tu ne feras aucun travail ce jour-là, ni toi, ni ton fils, ni, ta fille, ni ton serviteur, ni ta servante, ni ta bête de charge, ni l'étranger qui sera chez toi. Car en six jours le Seigneur fit le ciel et la terre et la mer et tout ce qu'ils renferment, et il se reposa le septième jour et le sanctifia (1). » Nous devons donc travailler pendant six jours et nous reposer le septième, parce que en six jours Dieu accomplit toutes les œuvres de la création et qu'il se reposa le septième. Il ne peut y avoir de difficulté sur le sens de ce commandement. Les six jours où il est permis de travailler sont, sans aucun doute, six jours dans le sens ordinaire du mot, six jours de vingt-quatre

(1) Exode, XX, 9-11.

heures chacun, et le septième, où il est défendu de travailler, doit éyidemment s'entendre de la même manière. Or, Fexemple du travail et du repos de Dieu est donné, dans le texte, comme le modèle d'après lequel était établie la loi du sabbat. 11 en résulte que les six jours dans lesquels Dieu organisa et embellit la terre ont dû être également six jours de vingt-quatre heures. Tel est l'argument que beaucoup d'écrivains donnent comme décisif.

Pour nous, au contraire, nous ne voyons rien qui nous oblige à entendre dans le même sens les jours du travail et du repos de Dieu, et les jours où il nous est enjoint de travailler et dç nous reposer. Sans doute, l'exemple de Dieu est présenté dans le texte sacré comme la raison du sabbat judaïque : « Tu travailleras pendant six jours, est-il dit, et tu te reposeras le septième ; car en six jours le Seigneur a fait le ciel et la terre et il s'est reposé le septième. » Mais, supposons pour un moment que les jours de la création aient été de longues périodes, leur signification ne sera nullement changée. De même que Dieu, dans le grand œuvre de la création, travailla pendant six périodes successives et se reposa pendant la septième, de même l'homme devra travailler pendant six des périodes successives dans lesquelles le temps est divisé et se reposer pendant la septième,

A l'appui de ce sentiment, nous pouvons observer que les Juifs avaient ordre de s'abstenir de travailler non seulement chaque septième /(pt^r, mais aussi chaque septième année. « Tu ensemenceras ton champ six ans de suite et tu en recueilleras les fruits; mais la septième année tu le laisseras en repos, afin que les pauvres de ton peuple s'en nourrissent et que les bêtes des champs trouvent ce qui reste ; tu feras ainsi de ta vigne et de tes oliviers. Tu travailleras pendant six jours; mais le septième tu te reposeras, afin que ton bœuf, ton âne, le fils de ton esclave et de l'é-

CHAP. XX. r- HYPOTHESE DES JOURS-PERIODES.

traô^er se reposent (1). » Et ailleurs, nous lisons : <t Quand tu seras entré dans la terre que je te donnerai, tu observeras le sabbat du Seigneur. Tu sèmeras six ans ton champ et tu tailleras six ans ta vigne, et tu en recueilleras les fruits. Mais la septième aimée, ce sera le sabbat de la terre, le repos du Seigneur; tu ne sèmeras pas ton champ et ne tailleras point ta vigne. Tu ne moissonneras point ce que la terre produit d'elle-même et tu ne recueilleras point comme vendange les raisins de tes prémices ; car c'est Tannée du repos de la terre : mais ce sera une nourriture pour toi et ton serviteur, ta servante et ton mercenaire, pour les étrangers qui demeurent avec toi,' pour -tes bêtes de charge et pour ton bétail (2). 3>,La septième année ëtdit' donc, selon le commandement divin, une année de' repos chez les Juifs, absolument coailme le seplièmé jour était un jour de repos; et il est évident que ce précepte n'était pas moins que l'autre fondé sur le grand exemple du repos de Dieu, lorsqu'il eut terminé l'œuvre de la création» Aussi sommes-nous persuadé que, quelle qu'ait étq la durée des six jours pendant lesquels Dieu travailla, et du septième, pendant lequel il se reposa, son exemple peut toujours être donné comme la raison de l'institution du sabbat. On objecte cependant que, dans ce passage de l'Exode, nous avons le même mot av (yom) appliqué, avec le même contexte, aux six jours de la création et aux six jours de la semaine; or, l'on ne peut guère supposer que l'écrivain inspiré ait passé aussi brusquement d'une signification de ce mot à une autre toute différente, sans avertir le lecteur de cette transition. Si cet argument avait de la valeur, il renverserait complètement l'opinion

(1) Exode, XXIII, 10-12.

(2) Lévitique, xxv, 2-7.

de nos adversaires. En effet, an premier verset dn premier chapitre de la Genèse, nons lisons : « Et Dieu appela la lumière jour ^ et les ténèbres nuit Et il y eut soir et il y eut matin : premier jour. y> Or, ceux qui rejettent la théorie des longues périodes maintiennent que par le mot jour dans la dernière partie de ce verset, on entend tout le jour civil de vingt-quatre heures; au lieu que dans la première partie du verset, le même mot jour est évidemment appliqué à une seule partie de cette période, c'est-à-dire au temps de la lumière en opposition avec le temps des ténèbres. Ils défendent donc eux-mêmes une interprétation qui suppose que l'écrivain inspiré emploie, dans le même verset, le mot jour dans deux sens différents, sans avertir le lecteur de ce changement de signification.

Mais il ne faut pas s'exagérer la valeur de cet argument. Le principe sur lequel il repose nous semble faux et en désaccord avec le témoignage des Livres saints eux-mêmes. C'est, en effet, une chose très commune dans l'Écriture que l'écrivain passe d'une signification d'un mot à une autre signification, sans aucune indication explicite de cette transition, lorsque, comme dans le cas présent, les deux sens, quoique différents, sont analogues : l'un étant en quelque sorte la figure, le symbole ou l'image de l'autre. Quelqi^es exemples prouveront la vérité de cette assertion. Dans la seconde épître de saint Paul aux Corinthiens, nous lisons ce qui suit : « Car la charité du Christ nous presse ; considérant que si un seul est mort çoni tous, donc tous étaient morts; or, le Christ est mort pour tous (1). » Lorsqu'il est dit, dans ce passage, que « tous étaient morts », le sens est que tous les hommes sont morts spirituellement par le

(1) II Cor., V, 14-15.

péché ; tandis que dans le membre de phrase qui précède et dans celui qui suit immédiatement , le même mot est pris dans son sens littéral pour la mort du Christ sur la croix. Ainsi, bien qu'il passe du sens littéral au sens figuré pour revenir ensuite du sens figuré au sens littéral, l'apôtre n'indique point expressément ces transitions.

Nous lisons ailleurs que l'un des disciples de Notre-Seigneur aborda le divin Maître et lui dit : « Seigneur, permettez que j'aille ensevelir mon père, » Et Jésus lai reprocha ces paroles : ce Laissez, dit-il, les morts ensevelir leurs morts; mais allez et prêchez le royaume de Dieu (1). y> Il y a quelque différence d'opinion parmi les commentateurs au sujet de l'exacte signi* fication de cette phrase. Mais quelle que soit l'interprétation adoptée, il semble évident, par le contexte, que les morts à ensevelir sont ceux qui étaient réellement morts, tandis que ceux qui doivent les ensevelir ne sont pas des morts véritables, mais ceux qui sont morts dans un sens analogue et métaphorique. On trouve un exemple semblable dans le vingtième chapitre de saint Jean. Le Christ dit à ses apôtres : « Je monte vers mon père et votre père, vers mon Dieu et votre Dieu (2). » Quand il dit : « Je monte vers mon père, » le sens est « vers celui qui m'a engendré de toute éternité. » Quand il ajoute :« Et votre père, 3> le sens est « vers celui qui vous a adoptés pour ses enfants. » Ici donc le mot père est pris d'abord dans le sens de père naturel et immédiatement après dans le sens d'un père par adoption, et cela sans déclaration explicite de ce changement de signification.

(1) Math., VIII, 62; Luc, IX, 60.

(2) Jean, xx, 17.

388 GÉOLOGIE ET EÉVÉLATION. ^

L'épître de saint Paul aux Romains fournit un exemple dans lequel cette transition d'une signification à une autre se présente pour le cas du mot jour lui-même : « La nuit est passée et le jour approche. Quittons donc les œuvres de ténèbres et rerêtons-nous des armes de lumière. Marchons avec honnêteté comme dans l^jour (1). » Le mot jour, dans la première partie de ce passage, est employé par saint Paul pour le jour de Téternité qui doit suivre les ténèbres de cette vie ; dans la seconde partie, au contraire, il signifie clairement la période de lumière qui s'étend du lever du soleil à son coucher. Le même cas se représente dans la première épître aux Thessaloniciens : « Pour vous/ mes .frères^ vous .n!êtes point dans les ténèbres pour que ce jour puisse vous surprendre comme .un.^oleur, car vous êtes tous des enfants de lumière et des enfants du jour: (2). » Quiconque a quelque connaissance de la langiie^^derÉcriture ne peut douter que le premier jbwr ne soit ici le jourJ du Jugement, et il est parfaitement clair que le second n'est pas le jour du JugeniQnt. : , v , ^ ;' i ' ^;. • r f '- L'exemple^ suivant, plus approprié encore à notre. sujet, est tiré du ' prophète :Amos;::«. Et il arrivera en ce jour, dit le Seigneur Dieu, que je ferai disparaître le soleil en plein midi et que j'obscurcirai la terre au milieu du jour (3). » Les Pères rapportent communément cette prophétie au temps de Notre- Sei^neur, lorsque la terre fut, en plein jour, plongée dans les ténèbres, à l'occasion de son crucifiement. Mais quelques autorités éminentes, saint Jérôme en tête, l'entendent de la captivité de Babylone. L'une et l'autre interprétation conviennent à notre

(1) Kom., XIII, 12-18.

(2) Thessal., v, 4-5.

(3) Amos, viiT, 9.

argument. L'écrivain sacré emploie d'abord le mot jour pour une longue période de temps, et il s'en sert ensuite dans soil sens ordinaire, sans avertir expressément ses lecteurs de cette brusque transition.

Nous espérons avoir démontré que ni la raison tirée de l'institution du sabbat, ni la forme particulière des mots employés par l'écrivain sacré, n'offrent d'obstacle insurmontable à l'opinion que nous défendons. Or, c'est là tout ce que nous nous sommes proposé. Nous rappelons à nos lecteurs que nous n'essayons point, en effet, de prouver par le texte sacré que cette opinion doit être vraie, mais seulement qu'elle peut être vraie. Notre but est suffisamment atteint si nous avons réussi à faire voir que l'hypothèse qui fait des jours de la Genèse de longues périodes n'est pas en désaccord avec le langage de" l'Écriture.

Nous sommes tenté cependant , à l'occasion de cette objection, d'aller un peu plus loin que ne le demande strictement l'objet de notre argumentation. Le texte que nous venons de discuter met, en effet, sous nos yeux une considération de grande importance en faveur du système des longues périodes. En six jours, le Seigneur fit le ciel et la terre, et la mer, et tout ce qu'ils renferment, et il se reposa le septième jour, i Or, qu'est-ce que le septième jour, où Dieu se reposa ? Est-ce un jour ordinaire de vingtquatre heures ? N'est-ce point plutôt une longue période d'une durée indéterminée ? Saint Augustin répond assez clairement t c( Le septième jour, dit-il, est sans soir et n'a pas de coucher. > Et le vénérable Bède, se demandant pourquoi l'écrivain sacré n'a pas assigné de soir au septième jour, se fait cette réponse : « Parce qu'il n'a point de fin et qu'aucun terme ne le limite (1). »

(1) Appendice XLV, xlvt.

C'est aussi, croyons-nous, le sentiment commun des théologiens. Ils nous disent que Dieu se reposa, en ce sens qu'il mit fin à la création de nouvelles espèces, et ils conviennent que, depuis la fin du septième jour, aucune espèce nouvelle n'est apparue. Quoi qu'il en soit de cette opinion, nous pensons qu'il serait bien difficile d'en trouver une d'après laquelle Dieu se serait reposé après l'œuvre des six jours et ne se reposerait plus actuellement. S'il en est ainsi, le jour de son repos dure toujours, et ce n'est point une période de vingt-quatre heures seulement, mais une période de plusieurs milliers d'années. Or, cela ne nous justifie-t-il pas pleinement de supposer que les six autres jours dans lesquels Dieu forma et organisa le ciel et la terre fiirent de même des périodes de plusieurs siècles (1' ?

(1) Voir la note J, fin du volume. '

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