CHAPITRE XXL
APPLICATION DE LA SECONDE HYPOTHÈSE A L'HIS- TOIRE MOSAÏQUE DE LA CRÉATION. — CON*CLUSION.
SOMMAIRE DE L'ARGUMENTATION. — COMPARAISON ENTRE L'ORDRE DE LA CRÉATION, TEL QU'iL EST EXPOSÉ PAR MOÏSE, ET LES DONNÉES DE LA GÉOLOGIE. — PLAN D'ADAPTATION DES PÉRIODES GÉOLOGIQUES AUX JOURS DE LA GENÈSE. — EXAMEN DES OBJECTIONS. — CE PLAN N'EST PAS UNE THÉORIE ÉTABLIE, MAIS UNE HYPOTHÈSE 'ADMISSIBLE. — CHA- CUNE DES DEUX HYPOTHÈSES EXPOSÉES PLUS HAUT SUFFIT POUR SA- TISFAIRE AUX EXIGENCES DE LA GÉOLOGIE EN CE QUI CONCERNE L'AN- CIENNETÉ DU GLOBE. — LE RÉCIT MOSAÏQUE DE LA CRÉATION N'A NI RIVAUX NI COMPÉTITEURS.
Nous pouvons résumer en quelques mots les résultats auxquels nous a conduit la série, trop longue peut-être, d'arguments exposés au chapitre précédent. D'abord, beaucoup d'illustres Pères de l'Église, — saint Augustin, Origène, Clément d'Alexandrie, saint Athanase et d'autres, — se sont clairement prononcés contre l'opinion que les jours de la création fussent des jours dans le sens ordinaire du mot. C'est donc une erreur de croire que cette opinion est appuyée sur la voix unanime de la tradition chrétienne. Secondement, le mot jour est jfréquemment employé dans l'Écriture pour une longue période et quelquefois pour une période d'une durée indéterminée. Troisièmement, il n'y a rien dans le langage de Moïse qui nous empêche de prendre ce mot dans ce sens au premier chapitre de la Genèse. Quatrièmement, il y a au moins une grave considération, tirée de
la sainte Écriture elle-même, qui conduit manifestement à cette interprétation. Les six jours de la création sont mis en opposition avec le septième, qui est le jour du repos de Dieu. Or, le septième jour du repos de Dieu est certainement une longue période d'une durée indéterminée. De tout cela, il suit que nous pouvons parfaitement adopter cette manière d'interpréter les jours mosaïques, si elle nous aide à concilier les données certaines de la science avec les vérités révélées.
Or, il y a une ressemblance frappante, sous quelques rapports, entre l'ordre de la création, tel qu'il est exposé dans les jours successifs du- récit sacré, et l'ordre de la création, tel qu'il est manifesté dans les périodes successives des temps géologiques. Trois jours sont spécialement mentionnés par l'historien inspiré, comme remarquables par la création de la vie végétale et animale : ce sont le troisième, le cinquième et le sixième. Le troisième jour furent créés les arbres et I^s plantes; le cinquième, les reptiles, les poissons et les oiseaux; le. sixième, les animaux terrestres et, vers la fin, l'homme lui-même.' Les géologues, de leur côté, sans se laisser! nullement influencer* par le récit mosaïque, mais guidés principalement par les débris organiques que nous a conservés l'écorce terrestre, ont établi trois grandes divisions des temps géologiques : l'âge paléozoïque ou le premier de la vie organique, l'âge mésozoïque ou le second de la yie organique, et l'âge cénozoïque ou le troisième grand âge de la vie organique. Il y a ici , sans doute, une coïncidence remarquable.
Mais elle serait plus remarquable encore si nous pouvions reconnaître, dans ces trois époques géologiques, les mêmes caractères généraux de la vie organique que nous trouvons attribués par Moïse aux trois jours successifs du récit biblique.
Or, nous le pouvons, si nous voulons seulement prendre la peine d'examiner par nous-mêmes les restes organiques de ces époques géologiques, tels qu'ils gisent dispersés au sein de récorce terrestre ou même tels qu'ils se trouvent collectionnés et exposés dans nos musées. Le premier grand âge de la géologie est particulièrement caractérisé par ses plantes et ses arbres ; le second, par ses énormes reptiles et ses grands monstres marins; le troisième, par ses immenses troupeaux de grands quadrupèdes. Ajoutons, pour compléter l'harmonie entre les annales géologiques et celle de la Bible, que de même que la création de l'homme est fixée, par l'écrivain sacré, vers la fin du sixième jour, de même les restes de l'homme et de ses œuvres se rencontrent, pour la première fois, vers la fin du dernier âge géologique, comme déposés dans les archives de la terre. ' •
Telle est la coïncidence que d'ingénieux écrivains croient pouvoir établir entre l'histoire révélée par Dieu lui-même dans nos Livres saints, et celle qu'il a inscrite sur ses œuvres d'une façon si curieuse. Nos lecteurs aimeront peut-être à la considérer un peu plus en détail. Nous lisons au premier chapitre de la Genèse que' Dieu dit le troisième jour ': « Que la terre produise de l'herbe verte qui porte de la graine et des arbres ' jfruitiers qui portent des fruits chacun selon son espèce et- qui renferment en eux-mêmes leur& semences pour se reproduire sur la terre. Et cela se fit ainsi. Et la terre produisit de l'herbe verte qui portait de la graine selon son espèce et des arbres fruitiers qui renfermaient leur semence en eux-mêmes suivant leur espèce. Et Dieu vit que cela était bon (1). » Passons main- Ci) Gen., I, 11-12. *
tenant à la période géologique carbonifère qui occupe un large espace dans le grand âge paléozoïque. Tous les écrivains conviennent qu'elle fdt marquée par une végétation splendide et luxuriante, et lorsque nous contemplons la multitude des restes d'arbres et de plantes herbacées qui sont réunis dans nos abondantes houillères et qui attirent si vivement l'attention dans les galeries de nos musées, nous avons peine à nous empêcher de penser que nous avons sous les yeux un commentaire pratique du texte de Moïse. Le savant Hugues Miller, qui passe pour un des géologues les plas expérimentés de l'école moderne, nous donne une esquisse très pittoresque de la flore carbonifère : « A aucune autre époque, dit-il, le monde ne fat témoin d'une pareille flore ; la jeunesse de la terre fdt particulièrement une jeunesse verte et ombragée, une jeunesse de sombres et épaisses forêts, de sapins gigantesques et d'énormes araucarias, de calamites et de fougères arborescentes, de sigillarias et de lépidodendrons. Partout où apparaissait la terre sèche, le lac marécageux ou l'eau courante, depuis les steppes glacés de l'île de Melville, sous l'étoile du pôle, jusqu'aux plaines arides de l'Australie, un riche et luxuriant herbage recouvrait le sol humide et échauffé. Pour les planètes éloignées, notre terre dut paraître, à travers le nugige qui l'enveloppait, comme un point d'un vert tendre (1). » Assurément un âge tel que celui-là a pu être donné dans l'histoire comme l'âge qui vit apparaître sur la terre l'herbe verte et l'arbre jfruitier portant de la graine selon son espèce.
Quant à l'œuvre du cinquième jour, nous le trouvons décrit de la manière suivante dans le récit sacré : — « Et Dieu dit : Que les eaux produisent des animaux vivants, qui nagent dans
(1) Testimony of ike rocks, p. 125.
l'ean^ et des oiseaux qui volent sur la «terre, sous le firmament du Ciel (1). Et Dieu créa lès grands monstres marins et tous les animaux qui ont vie et mouvement, que les eaux produisirent chacun selon son espèce. Et il créa aussi tous les oiseaux, chacun selon son espèce. Et Dieu vit que cela était bon. » Ici, comme dans le premier cas, nous pouvons trouver le pendant du récit biblique dans les annales de la géologie, ce Le second âge des géologues, » dit Téminent écrivain que nous avons déjà
(1) Nous donnons ici la traduction latine littérale de ce passage qui est di- Tersement compris : Reptificent aquœ r^tUe animœ viverUiSf et volatile volet super terram. C'est donc une erreur de traduire, comme on le fait généralement : <£ Que les eaux produisent des animaux vivants qui nagent dans l'eau et des oiseaux,,., T> Ni les poissons, ni les oiseaux n'ont été produits par les eaux. Le moi hébreu Ti^D (charaU) signifie ramper et non point produire, H faudrait donc traduire littéralement : <L Que les eaux rampent éP animaux rampants^ j> ou, avec plus d'élégance : a Que leBesLXixJburmilletU d'anin^aux, abondent en animaux vivants qui rampent dans l'eau, et que les oiseaux volent sur la terre. » Quelques commentateurs, préoccupés à tort des découvertes géologiques, ont cru qu'il s'agissait ici, non des poissons, mais des reptiles proprement dits. Sans doute, le mot hébreu ^^S^ (chérets) a les deux sens; mais le contexte montre clairement qu'il s'agit ici des animaux aquatiques. Nous lisons, en effet, immédiatement après : <i Et Dieu créa les monstres marins {cetos magnos, belluas Tnarinas, d'après Gesenius), et tous les animaux vivants qui rampent dans l'eau. » Plus loin (v. 26-28), Dieu dit : « Faisons l'homme... pour qu'il domine sur les poissons de la mer, et sur l'oiseau du ciel, et sur l'animal domestique, et sur toute la terre, et sur tout i-eptile qui rampe sur la terre. Et Dieu créa l'homme, et il les créa mâle et femelle, et il leur dit : ... Dominez sur les poissons de la mer, et sur l'oiseau du ciel, et sur toute bête qui rampe sur la terre. » Dans ces passages, les animaux sont évidemment mentionnés dans l'ordre où ils furent créés» Or, les poissons et autres animaux aquatiques viennent avant les oiseaux quif de l'avis de tous, appartiennent au cinquième jour. Donc, les poissons furent aussi créés le cinquième jour. La création des reptiles exclusivement terrestres est renvoyée au sixième, et nous verrons {note K) que sur ce point, comme sur toua les autres, il y a accord frappant entre la science et la Bible. {Note du trad.)
cité, « eut, comme le premier, ses herbes et ses plantes; mais elles étaient beaucoup moins luxuriantes et beaucoup moins remarquables qu'à répoque précédente, et ne formaient plus le caractère principal, le trait dominant de la création à laquelle ' elles appartenaient. Cette période eut aussi ses coraux, ses crustacés, ses mollusques, ses poissons, et même, — car il y en a des exemples peu nombreux, — ses petits mammifères. Mais les grandes existences de cet âge, existences par lesquelles il dépasse toute autre créjition antérieure ou postérieure, furent ses énormes reptiles, ses monstres marins et aussi ses gigantesques oiseaux dont on retrouve l'empreinte des pieds gravée sur les roches. Ce fut tout particulièrement le règne des animaux ovipares ailés ou non. De prodigieux animaux, assez semblables à nos baleines, mais pourtant de la classe des reptiles, des ichtyosaures, des plésiosaures et des cétiosaures, durent s'agiter dans les profondeurs de la mer; des lézards et des crocodiles, tels que le téléosaure, le mégalosaure, l'iguanodon,* animaux dont quelques-uns dépassaient en hauteur et surtout en grosseur l'éléphant actuel, ont dû peupler les plaines et hanter par Hayriades les rivières de ce temps, et nous^ savons que l'empreinte des pieds de certains oiseaux de la mtoe époque est au moin» deux fois aussi étendue que celle du cheval ou du chameau. Il est donc manifeste que la seconde période des géologues fut particulièrement une période d'énormes reptiles marins et terrestres et de nombreux oiseaux d'une taille parfois gigantesque (1) d.
Il est écrit enfin que le sixième jour Dieu dit : « Que la terre produise des animaux vivants, chacun selon son espèce;
(1) Testimony of the rocks, p. 126. ^'{^ u^ ^ W
CHAP. XXI. — A(XOED DELA €KÉOIîOGIE AiV'JiC LA BIBLE. 397
les animaux domestiques, les reptiles (1) et les bêtes sauvages, selon leurs différentes espèces. Et il fut ainsi. Et Dieu fit les ' bêtes sauvages selon leurs différentes espèces, et les animanx domestiques, et tous ceux qui rampent sur la terre, chacun selon son espèce. Et Dieu vit que cela était bon (2). » Là encore, la géologie confirme la vérité du récit inspiré et vient compléter les détails de cette description. « La période tertiaire, continue Hugues Miller, eut aussi sa classe particulière d'existences. Sa flore ne semble pas avoir été plus remarquable que la flore actuelle; ses reptiles jouent un rôle très secondaire; mais ses animaux terrestres fiirent alors plus. développés, tant en grandeur qu'en nombre, qu'ils ne l'ont jamais été. Ses mammouths et ses mastodontes, ses;rhinocéros et ses hippopotames, ses énormes dinothérium et mégatlKrium 'égalèrent au moins en grosseur les plus' grands fniainmifères dé d'époque actuelle et les dépassèrent de :b'eaucôup':en- nombre.. Les; restes de d'un, de ces éléphants {V Elephaslprimigmius) sont encore si abondants au miheu des plages glacées:de Ja Sibérie, rqu'ils.ont. doimé/lieu à^ce qu'on a appelé avec assez de raison des carrières ^«Voire,' carrières exploitées depuis plus d'un siècle. Notre propre pays a été, comme nous l'avons déjà dit, habité pendant de longs âges par cet éléphant qui y a laissé ses os et ses dents en telle abondance qu'on rencontre à peine dans le royaume un musée local qui n'en ait des échantillons extraits des dépôts post-pliocènes du voisinage. Et à cet ancien éléphant se trouvent fréquemment associés, dans la Grande-Bretagne, aussi bien que dans les régions septentrionales du globe, en général, beaucoup d'autres mammifères
(1) Voir la note K, fin du volume.
(2) Genèse, i, 24-25.
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d'une taille correspondante. < Elle fdt réellement grande, dit ' « un naturaliste anglais, la faune des îles Britanniques en ces « anciens jours. Des tigres aussi forts que les plus fortes es- <t pèces de l'Asie se cachaient dans les buissons ; des éléphants « presque deux fois plus grands que ceux qui vivent actuel- « lement en Afrique ou à Ceylan, erraient en nombreux trou- « peaux ; au moins deux espèces de rhinocéros se frayaient leur « chemin à travers les forêts primitives ; et les lacs et les rivières « étaient hantés par des hippopotames qui, par leur taille et les « défenses dont ils étaient armés, égalaient ceux d'Afrique. » L'ours et l'hyène des cavernes, tous les deux remarquables par leur grandeur, appartenaient à un même groupe formidable, ainsi que deux espèces au moins de bœufs gigantesques, un cheval de taille plus petite et un élan qui mesurait en hauteur plus de trois mètres. Vraiment, cette époque tertiaire, — la troisième et la dernière des périodes géologiques, — fiittout particulièrement l'âge des grands « animaux sauvages, selon leurs difféa rentes espèces, et des animaux domestiques, chacun selon so;i « espèce (1) )>.
On nous dira peut-être qu'il y a six jours d'assignés pour l'œuvre de la création dans le récit mosaïque et que nous n'en avons mentionné que trois. Qu'on se souvienne, cependant, que la géologie ne prétend pas donner une histoire complète de notre globe. Elle ne peut qu'exposer à nos yeux les événements qui ont laissé leur empreinte indélébile gravée sur les roches qui composent l'écorce terrestre. Les géologues ont essayé de ramener ces événements à un système chronologique, et dans la poursuite de ce système ils ont été guidés presque exclusi-
(1) Testimonyof the rocks j p. 127-128.
vement par les restes organiques. On ne doit donc pas s'attendre à trouver, dans la chronologie géologique, une période spéciale dans laquelle la lumière ait été créée; une autre, dans laquelle le firmament ait été étendu sur la terre; une troisième, dans laquelle le soleil, la lune et les étoiles aient fait leur apparition à la voûte du ciel. De tels phénomènes eurent, il est vrai, une très grande importance sur les conditions physiques de notre globe. Mais ils doivent occuper une place très secondaire dans les annales de la géologie, si même ils y ont une place. Ce qui constitue principalement Tétude du géologue et ce qui le guide dans la distribution des temps géologiques, ce sont les restes fossiles enfermés dans ces couches et la nature même de ces couches.
Nous remarquerons de plus que le, plan de chronologie des géologues nous fournit un espace abondant pour tous les jours mosaïques et pour chacun d'eux. Qu'on suppose pour un instant que la période carbonifère corresponde avec le troisième jour du récit sacré. Les périodes antérieures de l'époque paléozoïque correspondront alors au premier et au second jour de l'Écriture, et la formation permiemie, qui se place entre la période carbonifère et l'époque secondaire, pourra être considérée comme cbrrespondant au quatrième jour de l'Écriture. Le tableau placé à la page suivante rendra plus intelligible pour le commun des lecteurs cet essai d'adaptation des jours mosaïques aux périodes géologiques (1).
Le lecteur ne doit pas trouver mauvais que dans cette distribution des jours mosaïques, quatre sur six soient réunis dans une seule époque géologique, tandis que chacun des deux autres
(1) Voir la note L, fin duTolume,
^ QIÈOLOGIE ET I^ÉVÉLATION.
coAcÉ^Éaid à xine période entière. Si les jours de la création ont été dés périodes indéterminées, .il n'y a auc'nne difficulté à supposer que Tun ait pu correspondre à un intervalle plus long, l'autre à un intervalle plus court dans l'histoire de notre planète. Du reste, notre plan de distribution n'implique même pas nécessairement que les jours mosaïques aient été des périodes d'inégale longueur. Les géologues ne prétendent pas qu'il y ait égalité même