THÉORIE DE LA DÉNUDATION DÉMONTRÉE PAR LES FAITS
PRINCIPE DE RAISONNEMENT COMMUN A TOUTES LES SCIENCES PHYSIQUES. — APPLICATION DE CE PRINCIPE A LA GÉOLOGIE. — L*AC1DE CARBO- NIQUE CONSIDÉRÉ COMME AGENT DE DÉNUDATION. — ÉNORME QUAN- TITÉ DE LIMON DISSOUTE PAR LES EAUX DU RHIN ET TRANSPORTÉE DANS l'océan GERMANIQUE. — DÉSAGRÉGATION DES ROCHES PAR LA GELÉE. — LE PROFESSEUR TYNDALL SUR LE MATTERHORN. — L'EAU COURANTE. — SON ACTION ÉROSIVE. — AGENT ACTIF ET INCESSANT DE DÉNUDATION. — SÉDIMENT MINÉRAL TRANSPORTÉ A LA MER PAR LE GANGE ET d' AUTRES GRANDES RIVIÈRES. — DÉSAGRÉGATION ET TRANS- PORT DES ROCHES SOLIDES. — CHUTE DE LA CLYDE A LANARK. — LE SI- METO EN SICILE. — CHUTES DU NIAGARA — TRANSPORT PAR LES EAUX COURANTES. — INONDATION EN ECOSSE. — INONDATION DANS LA VALLÉE DE BAGNES, EN SUISSE.
Il est, dans les sciences physiques, un principe général de raisonnement, relativement aux phénomènes que nous avons SOUS les yeux dans la nature, et qui sont l'eflFet de causes naturelles que nous savons exister. Ce principe semble être presque un instinct de notre nature, instinct qui guide les esprits même les moins philosophiques au milieu des affaires journalières de la vie. Lorsque nous rencontrons les ruines d'un vieux château, nous sommes parfaitement certains que nous avons devant nous non seulement un monument de Taction destructive du temps, mais aussi un monument de Tindustrie et du travail de Thomme
dans les jour» passés. Nous ne doutons nullement qu'à une époque antérieure, le bruit du marteau du maçon ne se soit fait entendre sur ces murs, maintenant couronnés de lierre ; que ces pierres couvertes de mousse n'aiei^t été autrefois taillées dans la carrière et puis déposées les unes sur les autres par la main de l'homme, et qu'un artiste n'en ait conçu le plan et ne se soit proposé d'en faire une habitation humaine. De même, si nous voyons une empreinte de pas dans le sable, nous concluons aussitôt qu'il y a eu là un pied vivant et, par la nature des traces qu'il y a laissées, nous jugeons quelle était l'espèce d'être à laquelle il appartenait, si c'était un homme, un oiseau ou un quadrupède. Il est vrai que Dieu est tout-puissant. Il aurait pu, si tel avait été son bon plaisir, construire ce château dès la création du monde et puis le laisser lentement tomber en ruine. Il eût pu encore faire. paraître subitement une ruine où il n'y avait pas eu de château auparavant ; il eût pu y poser les pierres avec leur mousse et les murs avec leur lierre. Il eût pu également faire l'empreinte gravée dans le sable avec la même facilité que le pied qui l'y a laissée. Tout cela est vrai, et pourtant si quelqu'un argumentait de cette façon contre nous, il ne pourrait arriver à ébranler nos convictions ; nous continuerions de croire, sans nulle hésitation, que la main de l'homme a bâti le château et qu'un pied vivant a foulé le rivage.
Or, ce principe de raisonnement est le fondement sur lequel nos géologues modernes les plus éminents prétendent appuyer leur science. La main infatigable de la nature travaille toujours autour de nous : ils nous invitent à venir voir ses œuvres et à juger de ce qu'elle a fait dans les âges passés par ce qu'elle fait actuellement sous nos yeux. Elle continue, disent-ils, d'élever sur le globe entier ses strates de calcaire, de grès et
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d'argile; elle continue de soulever, sur un point, le lit de rOcéan et, sur Tautre, de submerger la terre feripe ; elle continue de briser violemment la croûte terrestre, sous l'action du feu interne, et d'incliner les couches aliparavant horizontales; elle continue de soulever ses montagnes et de creuser ses vallées. Toutes ces opérations sont accessibles à notre examen ; nous pouvons les étudier par nous-mêmes ; nous pouvons examiner les ouvrages accomplis et découvrir les causes qui les ont produits. Et s'il paraît exister une analogie véritable entre les œuvres actuelles et celles que nous constatons dans l'écorce terrestre, il n'est certes pas déraisonnable de rapporter la dernière classe de phénomènes à l'action des mêmes causes naturelles que nous savons avoir produit les premiers.
On ne peut nier que cet argument ne mérite une attention sérieuse. Voyons donc s'il est bien fondé et jusqu'à quel point il est applicable à la théorie géologique. Nous commencerons par l'origine et l'histoire des roches stratifiées, car c'est là ce qui constitue en quelque sorte la charpente sur laquelle repose tout le système géologique. Les éléments dont se composent les roches stratifiées ne sont, avons-nous dit, que des fragments brisés ou de minces atomes de roches préexistantes, transportés par les agents de dénudation et répandus au loin en couches régulières, couches qui, dans la suite des temps, se consolidèrent lentement et devinrent des roches de qualité et de structure diverses. Dans le but d'éprouver cette théorie à la lumière du principe que nous venons d'exposer, nous nous proposons, en premier lieu, de donner quelques exemples des diflFérentes formes sous lesquelles le travail de la dénudation se poursuit actuellement sur l'ensemble du globe que nous habitons, et, en second lieu, de montrer que toutes les roches stratifiées que
nous avons décrites, — roches mécaniques, roches chimiques, roches organiques, — se construisent régulièrement en divers lieux avec les matériaux ainsi obtenus, et que ces roches correspondent, en ce qu'il y a d'essentiel, aux roches stratifiées de la croûte terrestre.
Parmi les agents chimiques de dénudation , il n'en est aucun qui soit plus répandu que le gaz acide carbonique. Toute matière animale et v^étale en voie de putréfaction en dégage ; dans tout pays il y a des sources qui en émettent en grandes quantités, et tous les terrains volcaniques en sont une source abondante, aussi bien lorsque les volcans sont éteints que lorsqu'ils sont en activité. Or, l'expérience a prouvé que l'acide carbonique a la propriété de décomposer plusieurs des roches les plus dures, spécialement celles dans lesquelles entre le feldspath (1). Ce phénomène se manifeste sur une large échelle dans l'ancien district volcanique de l'Auvergne, dans la France centrale. L'acide carbonique^ abondanmient dégagé du sol, pénètre dans les crevasses et les pores du granité, .qui, incapable de résister à son action dissolvante , est bientôt réduit en poussière. Cette mystérieuse décomposition de la roche a été heureusement appelée par Dolomieu « la maladie du granité y> (2).
En outre, toute l'eau qui coule à la surface de la terre est chargée à un haut degré d'acide carbonique. La pluie s'jen imprègne en passant à travers l'atmosphère, et les rivières en reçoivent encore dans leur parcours à travers les terres. Or, nous découvrons dans cette combinaison un puissant agent de
(1) Le feldspath est un des trois éléments du granité, qui se compose, on le sait, de feldspath, de quartz et de mica. (i\r. du trad.)
(2) Voir LyeU, Principes de Géologie, t. I, p. 643.
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dénudation, car Teau imprégnée d'acide carbonique dissout le calcaire. Il en résulte que toutes les rivières et tous les courants du monde, lorsqu'ils passent sur un lit de calcaire, dissolvent incessamment la roche solide et emportent au loin les matériaux dont elle est composée. Un seul exemple suffira pour montrer la grandeur des résultats ainsi obtenus. Un célèbre chimiste allemand, Bischoff, a calculé que le carbonate de chaux porté à la mer chaque année par les eaux du Ehin suffirait à la formation de 32 milliards de coquilles d'huîtres, ou encore, pour en donner une autre idée, elle suffirait à produire une couche de calcaire d'une hauteur d'un pied (1) et d'une étendue de 10 kilomètres carrés. Si telle est la production annuelle d'une seule rivière, quelle doit être celle de toutes les rivières du monde depuis que notre planète est sorti© des mains du Créateur ?
Passant des agents chimiques de dénudation aux agents mécaniques, nous devons d'abord mentionner la • gelée comme cause puissante de destruction, spécialement dans les pays sujets à de grandes vicissitudes de chaleur et de froid. Pendant un dégel, l'eau pénètre dans les fentes et les joints dont toutes les roches sont traversées, et, lorsqu'elle s'est ensuite convertie en . glace, elle se dilate avec une force mécanique presque irrésistible. Les roches les plus dures sont brisées; de gros blocs s'en détachent sur les flancs de la montagne et roulent de rochers en rochers, de précipices en précipices , jusqu'à ce qu'ils arrivent morcelés au fond de la vallée, où ils attendent la
(1) n est à peine besoin de dire que le pied anglais vaut trente centimètres environ et que le pouce est la douzième partie du pied. {N. du trad.)
venue des torrents de Thiver pour être emportés plus loin dans leur long voyage vers la mer.
Les terribles dégâts qu'opère cett#action alternative du soleil et de la gelée contribuent beaucoup à donner aux pics montagneux de la Suisse leurs formes fantastiques et pittoresques. D'énormes masses de roches ont été taillées de telle sorte qu'il n'en est rien resté que ces obélisques déchirés et ces pinacles effilés que l'œil rencontre si fréquemment parmi les sublimes scènes des Alpes. Certes, un des plus grands dangei*B que courent ces esprits aventureux, que l'ambitiom pousse à rivaliser d'audace et à gravir des montagnes réputées jusque-là inaccessibles, vient précisément de ces énormes fragments de rocs qui, incessamment fournis par des rochers surplombants, sont précipités dans les abîmes inférieurs. L'incident suivant, rapporté par le professeur Tyndall, en est la preuve : « Nous avions réuni nos bagages et nous commencions notre ascension, lorsque tout à coup une. explosion se fit entendre au-dessus de nos têtes. Nous levâmes les yeux et nous aperçûmes un énorme projectile qui, lancé du Matterhom, décrivait dans les airs sa parabole. Il vola en éclats dès qu'il eut touché les rochers inférieurs, et ses fragments retombèrent comme une grêle à une certaine distance, assez près de nous pourtant pour attirer notre attention. Deux ou trois explosions semblables se firent entendre ; mais nous rampâmes le long des flancs de la montagne, du sommet de laquelle les blocs qui tombaient étaient rejetés à droite et à gauche. »
Cela arriva en 1862, lors d'une tentative inutile que fit le professeur Tyndall pour atteindre le plus haut pic du Matterhom (mont Cervin). Six ans plus tard, lorsqu'il réalisa enfin le projet qu'il avait tant à cœur, il se retrouva en présence de
Gooole
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la même œuvre de destraction. c Nous étions^ dit-il dami son récit/ près du ravin coupé à sou centre par Une profonde fissure et déchiré par la descente des pierres. Chacun se prépara de son mieux à franchir le ravin aussi promptement que possible. Le passage s'était efiectué heureusement, quelques légers cailloux étant seulement tombés sur nous. Mais le danger se déclara là où nous ne l'attendions pas. Joseph Maquignas ouvrait la marche vers les rochôrs : je venais ensuite, Pierre Maquignas après moi et enfin les porteurs. Tout à coup le guide s'écria : c Cachez-voijs !» Je me tapis instinctivement derrière un rocher qui ne m'abritait que fort imparfaitement, et là j'entendis le bruissement d'un bloc qui passa dans l'air au-dessus de ma tête, atteignit les rochers au-dessous de moi et vola en éclats avec un bruit sinistre sur le glacier inférieur (1). »
Une aventure semblable, arrivée sur la même montagne, en 1865, est racontée de la manière suivante par M. Edouard Whymper : « Tandis que les guides préparaient le déjeuner, je m'avançai sur un petit promontoire pour examiner de plus près Je chemin que nous devions suivre. J'admirai notre magnifique couloir, qui pénétrait en droite ligne jusqu'au cœur de la montagne, sur une hauteur de plus de 300 mètres. Il faisait ensuite un coude vers le nord pour s'élever jusqu'à la crête de l'arête du sud-est. Ce coude piquait ma curiosité. Qu'y avait-il derrière ? Je le fixais attentivement tout en contemplant les courbes gracieuses formées par la neige dans le couloir et aboutissant à un large sillon central, quand j'aperçus quelques petites pierres qui dégringolaient doucement. Je ne m'en inquiétai guère, me disant que nous les éviterions facilement en suivant de très
(1) Profeesor Tjnà&U, Odds and Ends qf Alpine U/e.
près run des côtés. Mais une aatre pierre les suivit^ beaucoup' plus grosse 9 descendant avec une yitesse de 80 kilomètres à ITieure et bientôt suivie à son tour par une autre, puis par une autre encore. Je n'avertis pas les guides, ne voulant pas les inquiéter inutilement. Us n'avaient rien entendu. Aimer, assis sur un quartier de roc, taillait de larges tranches dans im superbe gigot; les autres babillaient ensemble. Un craquement soudain les avertit du danger; un bruit épouvantable retentit dans les rochers; levant les yeux, ils aperçurent d'énormes masses de blocs et de pierres de toute dimension s'élancer du fjEuneux coude situé à plus de 250 mètres au-dessus de nous, se précipiter avec furie contre les rochers opposés, rebondir contre les parois rocheuses qui dominaient notre campement, puis descendre en formant une eflFroyable avalanche : quelques blocs heurtant tour à tour les deux côtés du couloir ; d'autres rebondissant sur la neige en faisant des sauts de plus de 30 mètres ; le reste tombant comme une trombe en masses confuses, mé- ' lange de neige, de glace, de pierres, et creusant des sillons profonds dans ces gracieuses ondulations qui avaient excité mon admiration quelques instants auparavant.
« Épouvantés, les guides jetèrent un regard d'angoisse autour d'eux, et, lâchant ce qu'ils tenaient, ils s'élancèrent dans toutes les directions à la recherche d'un abri. Le précieux gigot roula d'un côté, l'outre de l'autre, et son contenu s'échappa du goulot débouché, tandis que mes quatre compagnons se blottissaient • sous les rochers, en tâchant de se faire aussi petits que possible (1). y>
Ces témoignages, que vient confirmer l'expérience de tous
(1) EsccUadet dans les Alpes, traducUon de H. Ad. JoannO) p. 322.
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ceux qui ont voyagé dans les Alpes, montrent suffisamment qu'il n'est pas un pic montagneux, si solide et si massif qu'il puisse être, qui ne soit décomposé, de jour en jour par l'action du soleil et de la gelée, et dont les fragments ne soient sans cesse précipités dans les vallées inférieures. Mais il sera intéressant d'accompagner M. Whymper un peu plus loin dans ses périlleuses escalades et d'apprendre ce qu'il vit lorsqu'il atteignit les hauts pics eux-mêmes. € Les arêtes qui partent au nord et au sud du sommet du Grand-Comier o&aient un exemple frappant des efBéts extraordinaires que peuvent produire de brusques alternatives de chaleur et de froid. L'arête méridionale, toute fendue et crevassée, présentait l'aspect le plus sauvage ; l'arête septentrionale n'était pas moins désagrégée et impraticable; on y remarquait les singulières formes des rochers que représente le dessin ci-joint. Quelques petits blocs vacillèrent et tombèrent en notre présence; en descendant, ils en entraînèrent d'autres qui formèrent une véritable avalanche que nous entendîmes se précipiter avec un bruit terrible sur les glaciers situés au-dessous- < Il est tout naturel que les grandes arêtes offrent les formes les plus étranges, non pas à cause de leurs dimensions, mais en raison de leurs positions. Exposées à la chaleur torride du soleil, elles sont rarement à l'ombre tant qu'il reste au-dessus de l'horizon. Aucun abri ne les protège et elles subissent tour à tour les attaques des vents les plus fririeux et àes froids les plus intenses. La roche la plus dure ne saurait résister à de tels assauts. Ces grandes montagnes, image apparente de la solidité et de l'éternité, qui semblent immuables, indestructibles, sont cependant soumises à une altération incessante et tombent peu à peu en poussière. Leurs arêtes en ruine sont la preuve évidente de leur lutte avec les éléments. Je le répète, toutes les princi-
pales crêtes des grands pics alpestres que j'ai vues ont subi une semblable décomposition; tous les sommets rocheux que j'ai escaladés ne sont que des amas de ruines.
FiG. 6,