CHAPITRE IV
En Espagne. — Adieux du baron de Géramb à son filsv — MaUe. — La Junte de Cadix le nomme général. — Il est blessé dans un combat. — Sa mission en Angleterre. — Le soldat jeté à la mer.
Avant de s'embarquer et après avoir fait ses adieux à la Reine et au Roi (i), Ferdinand de Géramb « prenant son fils par la main, le conduisit au couvent des Clarisses. Descendus dans le caveau, tous deux prièrent longtemps en silence près de la tombe 011 reposait celle dont la mort avait creusé dans leurs âmes un sillon si douloureux. Puis le baron se leva et pressant étroitement son fils contre son cœur : (( Adieu, mon enfant, lui dit-il, adieu mon cher Gustave. Je pars dans une heure. Les hasards de la guerre sont incertains, je ne puis dire s'il me sera donné de te revoir encore (2). Mais quel que soit l'ar-
(1) « Je n'ai vu que S. M. la Reine et j'ai reçu une audience du Roi malade », disait-il plus tard dans son interrogatoire de mai 1812. {Arch. nat.)
(2) Ils ne devaient plus se retrouver en effet. — Lorsque la Reine Caroline dut quitter la Sicile, elle emmena avec elle le jeune homme pour le confier à sa tante Mme de Redl. Plustard son oncle le général Fleury de Géramb le fit entrer à r.\cadémie militaire. Il devait être nommé colonel et en 1848, quelques mois avant la mort de son père, être tué à la tête de
rêt du Ciel à mon égard, n'oublie pas, mon fils, que dans la devise d'un gentilhomme il n'y a que deux mots : Dieu et honneur ! Dieu dans la pensée et les actes, Dieu aujourd'hui et demain. Dieu toujours et partout ! Honneur ensuite, oui honneur dans son respect pour la droiture et la justice, honneur dans sa •fidélité à son prince, honneur enfin dans son attachement inviolable aux lois de l'Eglise et aux devoirs qu'elle impose ! Grave ces paroles dans ton esprit, mon enfant ; fais-en la règle de ta conduite, et qu'elles soient comme le dernier testament de ton père. Sois dévoué à la Reine, qui dans ton malheur veut bien te servir de seconde mère. Sois respectueux envers ton vieux précepteur dont les exemples, bien mieux encore que les leçons, te guident dans les sentiers de la vie et souviens-toi aussi un peu de ton malheureux père qui souffre tant, à cette heure, de s'éloigner de toi. » Après ces quelques mots, leurs larmes s 'étant confondues de nouveau dans une dernière étreinte, ils sortirent de l'église. Au bout de quarante minutes, un coup de canon se fit entendre... la frégate anglaise quittait le port (3) . »
Le bateau portait encore l'ambassadeur d'Espagne, et Géramb était muni d'une lettre de M. de Metternich. Il avait en outre plusieurs lettres de recommandation de l'ambassadeur d'Espagne en Autriche (A).
son régiment au plus fort de l'insurrection de Hongrie, dans une île du Danube près de Presbourg, fidèle à son prince, fidèle à la ligne de conduite que 38 ans auparavant lui avait tracée son père.
Il était resté célibataire, comme également son Irère aîné Edouard, et également leur oncle Fleury de Géramb. Avec eux devait donc s'éleindre la descendance masculine de la branche de la famille de Géramb à laquelle appar.tient notre héros.
(3) P. Irénée, p. 76.
(i) Interrogatoire de 1812.
LE PÈRE DE GÉRAMB ZjS
Au bout de peu de temps, le 5 janvier 1810, malgré des vents contraires, on arriva à Malte. Le baron de Géramb en profita pour visiter cette île célèbre, où il devait revenir encore plus tard, à son retour des Lieux Saints (5). Le gouverneur, le général Oaks (6), le reçut très cordialement et pour lui faire honneur l'invita à dîner avec les personnes les plus considérables de l'île : Géramb n'avait pas manqué d'arborer sa croix de chevalier de Malte.
On se remit en route le 10, pour arriver le 16 à Cadix après avoir touché à Palmas et à Malaga.
A Cadix, le baron de Géramb se rendit aussitôt chez l'amiral qui commandait la flotte anglaise, pour être présenté par lui au président de la Junte espagnole, qui de Séville où les troupes du maréchal Victor venaient d'entrer, s'était réfugiée à Cadix. Après quelques pourparlers Ferdinand de Géramb fut mis à la tête d'une milice urbaine, forte de 8.000 hommes, avec le titre de général (7). Il y avait en outre dans Cadix i5.ooo soldats espagnols et 5. 000 anglais. Grâce surtout à la flotte anglaise et aux cha-
(5) Pèlerinage à, Jérusalem, m, p. 308.
(6) mterrogatoirc de 1812. Géramb aurait, pour ne pas être « contrarié dans son projet tle passer en Espagne » fait croire qu'il était chîirsé n de traiter de rémigr£»tlon de 24.000 Croates, mécontents de la réunion de leur pays à la France. »
— Cet interrogatoire, que nous avons déjà cité plusieurs fois, est un document fort curieux. Il y a lieu cependant de s'en servir avec « épichie ». F. de Géramb était à ce moment entre les griffes de la police napoléonienne e.t pour essayer de s'en tirer, ce à quoi du reste il ne réussit pas, il chercha à faire croire que dès lors l'intention « qui était dans son cœur » était de se Tendre en France pour aller « se jeter aux pieds de S. M. I. et le prier de le compter au nombre de ses sujets. » On vcpi-a que Napoléon crut à un conspirateur genre Cadoudal {Lenotrr, p. 83) et fit maintenir son arrestation.
(7) D'après vlnterrogatoire on lui aurait d'abord offert un titre inférieur qu'il refusa.
loupes canonnières qui, à toute heure, inquiétaient l'armée ennemie par des attaques aussi meurtrières qu'imprévues, les Espagnols purent pousser des pointes si vigoureuses que plus d'une fois les rôles se trouvèrent intervertis et que d'assiégeants les Français à leur tour devinrent assiégés (8). L'une de ces .sorties manqua être fatale À M. de Géramb (9). a Sa force herculéenne, secondée par un courage homérique, en piquant l'ardeur et l'émulation de ses soldats, rendait sa présence extrêmement redoutable aux ennemis. On comptait sur son bras, comme dans les grandes batailles on compte sur le génie d'un stratégiste habile, et chacun des soldats aurait eu honte de ménager sa vie sous un chef qui faisait si bon marché de la sienne (lo). » Or un jour, « un régiment de grenadiers français, s 'avançant à l'arme blanche contre sa troupe, réussit par la vigueur de son .attaque et la fierté de son attitude, à lui faire lâcher pied. A cette vue, le général rugit de rage, pique des deux et le voilà au beau milieu des lignes ennemies. Presqu 'aussitôt son cheval tombe raide mort, et lui-même est renversé d'un coup de feu (ii). Il fallait se rendre ou mourir. Mais par un retour de fortune très ordinaire dans les combats, les Espagnols, revenus de leur frayeur, s'élancent au pas de charge et à leur tour culbutent les Français ; leur général est délivré. Quelques soldats lui font un
(8) On sait du reste qu'ils furent obligés de lever en 1812 le siège de Cadix, et d'abandonner toute l'Andalousie.
(9) Qui, pendant ce séjour en Espagne, ne quitta pas Cadix. L'assertion de la Biographie Michaud qu'il aurait « guerroyé dans les défilés des montagnes d'Espagne » semble donc inexacte.
(10) Mémoire de M. Charles Maignan.
(11) « Mortellement blessé », écrivait-il lui-même plus tard. (Altona, 7 mai 1812.)
brancard de leurs fusils et le transportent sur un fourgon qui le ramène à la ville. Les pansements furent douloureux et pendant plusieurs jours son état causa les plus vives inquiétudes. Il en revint toutefois. Mais les chirurgiens déclarèrent qu'un repos de trois mois lui était indispensable avant de pouvoir remonter à cheval. L'intérim de son commandement fut donc confié au général Ponsombi (12). »
C'est alors que Ferdinand de Géramb eut l'idée de profiter du loisir forcé de sa convalescence pour se rendre en Angleterre et y recruter un corps d'auxiliaires qui permit à la garnison de Cadix de refaire ses cadres, et de continuer la lutte (i3). « L'Angleterre était alors le rendez-vous commun de tous ceux qu'un revers de fortune ou les malheurs de la guerre avaient contraints de quitter leur patrie. Hollandais, Allemands, Italiens, Espagnols y avaient trouvé une hospitalité également sympathique... Ce fut à ces débris épars de nationalités, à ce milieu hétérogène de forces disjointes et de dévouements perdus que la Junte voulut faire un appel, et c'est dans ce but qu'elle accrédita M. de Géramb qui, on s'en souvient, n'était pas nouveau dans ce genre d'opération et que sa connaissance de la plupart des langues européennes rendait plus apte que tout autre à mener à bonne fin une affaire si ingrate et si difficile. Quoique souffrant encore, il se remit donc en mer (i4). »
(12) P. Irinée, p. 84. Le général de Géramb publia plus tard des détails sur- son séjour à Cadix dans deux de ses ouvrages : les Lettres à lord Mcira, Londres, 1810, et les Lettres à Sophie, Paris, 1814.
(liJ) D'après le P. Irénée, l'initiative de ce projet venait de la Jun;te elle-même. En tous cas il n'était plus question des Croates qui, en convient une réponse de l'Interrogatoire, « au bout de sept mois de voyage du baron de Géramb, ne l'attendaient plus. »
(14) P. Irénée, p. 84.
Lui-même nous a fixé (i5) la date de ce voyage, dans le récit d'un incident trop empreint de charme et d'édification pour que nous ne le transcrivions pas ici :
« Je faisais, en avril 1810, le trajet de Cadix à Portsmouth sur la frégate de S. M. Britannique la Minerve, commandée par le capitaine Cocrhane, fils de l'amiral de ce nom. Il y avait sur ce vaisseau une centaine de soldats français, faits prisonniers en Espagne et que l'on transportait en Angleterre. Ils étaient fort gais et passaient tout leur temps à jouer et à rire.
« Un matin que je me promenais sur le tillac, je vis que quelques matelots étaient sur le point de jeter à la mer une planche sur laquelle il y avait quelque chose enveloppée d'une toile. A la question que je fis, on me dit que c'était le corps d'un jeune soldat français mort la veille. Cela me frappa singulièrement, et me tournant vers les prisonniers, je leur dis d'une voix émue : Eh ! comment, soldats, on va ensevelir .dans les flots un de vos camarades et vous vous amusez ! Aucun de vous ne l'accompagne ! aucun de vous ne prie pour son âme, ne lui témoigne le moindre intérêt.^ un camarade né sur le même sol qui vous vit naître, qui a partagé vos périls, vos souffrances, votre captivité, dont le sang coula avec le vôtre ! un camarade qui laissa peut-être en partant un père, une mère, un frère, une sœur, une épouse qui vous redemandera à votre retour l'époux que vous ne pourrez lui rendre, et dont le tombeau ne sera point arrosé par ses larmes ! Non, non I à cette conduite je ne reconnais pas des militaires
(15) Dans ses Lettres à Eugène, p. 49 et suiv.
français... Hé bien ! ce sera moi qui lui rendrai les derniers devoirs, et qui prierai le Père des miséricordes sur sa dépouille mortelle.
« Je dis aux matelots de m 'attendre et je me retrouve bientôt sur le pont avec mon uniforme de général et mes Heures. A peine eus-je commencé la prière, qu'ils se levèrent spontanément, se découvrirent et écoutèrent ma courte prière avec un respect religieux. Deux d'entre eux vinrent se mettre à genoux auprès de moi. Non, jamais je n'oublierai cette scène. Je me vois encore, prononçant d'une voix émue des prières sur le corps d'un militaire que la mort, loin des siens, avait frappé dans la fleur de sa jeunesse. A mes côtés deux jeunes soldais à genoux, qui, les mains jointes, priaient avec ferveur ; plus loin une centaine de soldats français, tête nue, qui paraissaient se joindre d'esprit à mon action, et le reste du tillac couvert de soldats, de matelots et d'officiers anglais qui nous regardaient. Ce vaste amas de flots qui nous entouraient, cet élément superbe, image de l'infini et de la puissance irrésistible de Dieu, cet élément qui paraît vouloir engloutir la terre mais qui n'ose franchir les limites que l'Eternel lui assigna, et qui, après s'être approché du rivage, qu'il épouvante de son bruit, vient briser ses flots irrités contre le grain de sable oii l'ordre de Dieu est tracé ; l'aurore qui, sortant du sein d'un nuage, montrait le vif éclat de ses roses ; un vent paisible qui frémissait doucement contre les voiles; un silence profond qui régnait et n'était interrompu que par l'accent de ma voix ; cette planche funèbre, recouverte d'un linceul sous lequel nous apparaissaieni les formes d'un corps, qui, quelques heures avant,
.\ivail comme nous et qui maintenant froid, immobile, allait être, au premier signe, jeté dans les flots mugissants pour devenir le jouet de la vague, comme un reste de barque brisée, comme un vil débris qui n'a point de destinée; tout cela réuni remplissait l'âme de je ne sais quoi d'auguste, de grand et en même temps de lugubre qui ne peut se rendre. »
Le brave général de Géramb venait de faire une belle action, comme cela lui arrivait parfois quand la grâce lui rappelait les sentiments de sa première éducation. Mais faisant lui-même réflexion sur l'état dans lequel il était alors et sur l'oubli presque total des devoirs religieux dans lequel, depwis des années... s'écoulait sa vie, il achève le touchant récit de cetépisode en se répandant en sentiments de douleur et de repentir qu'on ne lira pas sans en êtreédifié :
(( Mon action plaira sans doute à une âme attendrie; mais, hélas ! je ne la faisais que dans -un de^ ces moments si rares alors oii je pensais à mon Dieu, que j'avais si lâchement, si indignement, si cruellement abandonné, et que j'outrageais mille fois par jour, et cela sans frein, sans pudeur. Esclave de mes passions, je ne pensais qu'à les satisfaire ; j'étais en un mot, — j'en excepte la foi, qui, et soyez-en béni, ô mon Dieu ! jamais ne m'abandonna d'un moment — j'étais, dis-je, un tissu de péchés, de vices, d'horreurs et d'abominations. Oui, je méritais alors qu'une soudaii ■ tempête eût troublé le ciel et la mer, que les vent ; déchaînés eussent mugi avec fureur dans les voiles, i''/\?- le jour eût fui et que la foudre éclairant seule le- i inèbres dans lesquelles nous eussions été cnvelop; i-:, une voix du ciel m'eût dit : Téméraire,
tu oses prier pour les autres, tandis que tu ne pries ]Das pour toi ; tu oses, aux yeux de tant de braves gens, faire parade d'une piété qui n'est que momentanément dans ton âme ; tu oses lever sur le Ciel, pour un être qui valait mieux que toi, tes mains souillées : le ciel rejette tes prières et les a en horreur (i6). »
Ainsi s'accusait, avec l'exagération qu'y mettent souvent les convertis, ce grand pénitent qu'était devenu le général de Géramb, lorsque revenu sincèrement à Dieu et caché dans une Trappe, il repassait dans l'amertume de son cœur les années qu'il avait vécues dans l'oubli de son Créateur.
Mais en iSio il était encore loin du Port-du-Salut et dans une voie qui, humainement, ne semblait pas devoir jamais l'y mener, car ce devait être l'année la plus mouvementée de son existence.
(16) Id. ib.