‹ Général et TrappisteChapitre 9 sur 44 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

Ferdinand de Géramb conduit son fils aîné à Saint-Pétersbourg. Joseph de Maislre. — Départ pour la Sicile.

— La reine Caroline. — Premier voyage en Angleterre.

— Le duel sur l'Etna. — Mort de Thérèse de Géramb.

— L'incident du Tancrède.

Ce n'est donc point comme on l'a prétendu (i) une disgrâce, ni un caprice, ni un intérêt qui détermina l'éloignement de Vienne du baron de Géramb : il s'agissait de sauver la vie de sa femme et dans l'alternative de la voir dépérir en restant en Autriche ou l'exil, Ferdinand de Géramb n'hésita pas.

Divers arrangements furent arrêtés. Sa sœur aînée, la baronne de Redl, prit avec elle ses deux filles Adèle et Eugénie. Il fut décidé que Gustave le plus, jeune des garçons suivrait son père et sa mère. L'aîné, Edouard, ayant terminé sa première éducation, son père se décida à le confier aux Pères Jésuites qui di-

(1) Le P. Irénée proteste également (p. 62) coiiitre le cintique « aussi injuste que mal ronscisné » qui a donné au départ de Vienne du baron de Géramb des explications malveillantes.

pigeaient à Saint-Pétersbourg un collège florissant (2). Il en avait d'abord écrit à Joseph de Maistre, plénipotentiaire du roi de Sardaigne dont sans doute il avait fait la connaissance pendant son voyage d'Italie. Il s'agissait de savoir si l'établissement de Saint-Pétersbourg était accessible à d'autres qu'aux jeunes nationaux et à quelles conditions son fils pourrait y être admis. Joseph de Maistre répondit qu'en effet le collège n'avait été fondé que pour les enfants de la noblesse russe, mais qu'un simple désir exprimé par l'empereur d'Autriche suffirait au baron pour lui en ouvrir toutes les portes. Ferdinand courut au palais^ fit part à François I" de la lettre qu'il venait de recevoir et en obtint tout ce qu'il désirait.

La bienveillance de son Souverain, dont Ferdinand de Géramb avait déjà sollicite l'agrément pour son départ de Vienne, ne devait jamais lui faire défaut : on en citera encore plus d'un témoignage.

Aussitôt, car la saison était déjà avancée, le baron se mit en route avec son fils. Ils arrivèrent à Saint- Pétersbourg le II décembre 1807, et dès le lendemain,, accompagné par son ami le comte de Maistre, chez qui il était descendu (3) obtenait une audience de l'empereur. Alexandre I*"", qui avait connu Ferdinand pendant la campagne de l'année précédente, lui fit « l'accueil le plus gracieux, lui témoignant combien, il s'estimait heureux de pouvoir être utile à un homme dont il avait toujours prisé l'esprit et la bravoure (4). » Puis se mettant à son bureau, il écrivit

(2) On sait que la. Compagnie de Jésus avait pu se maintenir en Russie avec l'agrément de Catherine II. Elle continuait d'y diriger trois importants collèges. :

(3) Les Contemporains, Notice sur le P. de Géramb, p. 4.

(4) P. Irénée, p. 64.

LE PÈRE DE GÉRAMB 3l

quelques mois qu'il reniit à son olficier d'ordonnance. C'était non seulement l'autorisation de mettre le jeune Edouard de Géramb au collège des Jésuites, mais le privilège d'y être élevé et entretenu aux frais de l'Etat.

Tout étant ainsi réglé, le baron prit congé de M. de Maistre et rejoignit sa femme et son plus jeune fils sur la route de l'exil.

Quant au choix du pays où il conduirait sa malade, François de Géramb n'avait pas eu à hésiter : l'Italie, et en Italie la région qui était sous la domination de Caroline d'Autriche était tout indiquée. On se souvient de la bienveillance qu'elle lui avait témoignée quelques années auparavant et du désir qu'elle avait dès lors manifesté de l'attacher à sa cour. L'empereur François, ici encore, intervint efficacement. Il écrivit à la reine de Naples pour lui demander de faille bon accueil a à un homme qu'il honorait de son ■estime et ûc son affection, et même do lui garder à sa cour, s'il était possible, sa charge de chambellan (5).»

Mme de Géramb avait déjà quitté Vienne avec son fils et attendait son mari à Trieste. Le 29 décembre 1807 un brick faisant voile sur Alexandrie les prenait à son bord et, favorisé par une forte brise, ne tardait pas à les déposer à Palerme oij résidait alors la cour ■de Naples. Dès le soir de son arrivée, le baron se présentait au palais où la reine Caroline, déjà prévenue de son arrivée, l'accueillit avec joie et bienveillance. Un hôtel tout voisin du palais fut réservé pour les -exilés, et le traitement et le titre de chambellan accordés au baron.

La reine Caroline se trouvait, à cette heure, dans

:{ô) P. Ircnic, p. 63.

une position difficile (G) . Dépouillée de la partie continentale de ses états, elle ne devait la conservation de la Sicile où elle s'était réfugiée, qu'au protectorat britannique. Mais ce protectorat pesait lourdement et sur elle et sur ses sujets. Traitant la Sicile plutôt comme un pays conquis que comme une puissance alliée, le représentant de l'Angleterre, Bentinck, agissait comme s'il eût été le seul maître, édictait des lois à sa guise, créait des impôts nouveaux, se permettait les mesures les plus vexatoires et les plus arbitraires, si bien que les Siciliens, babitués à un régime plus doux, ne pouvaient s'empêcher de dire : Autant vaudrait Boncqyarte ! (7) Caroline, soutenue par son favori, le vieux ministre Acton, essayait d'opposer une digue aux empiétements de Bentinck, mais quand Acton lui-même eut passé, avec armes et bagages, dans le camp des adversaires de la reine, celle-ci perdit courage, vaincue et brisée.

C'est sur ces entrefaites qu'arrivait de Géramb. Dès la première entrevue, la reine le mit au courant de ses embarras et de ses peines, et, sur ses conseils, se décida à l'envoyer en Angleterre avec une lettre confidentielle pour le vieux roi Georges III où elle l'instruisait de ce qui se passait en Sicile. Cette démarche devait rester absolument secrète et ignorée surtout de Bentinck. Géramb fît si bien que Bentinck lui-même favorisa le voyage. Avant son retour à Palerme, après trois mois seulement d'absence (8), il sut que Bentinck avait reçu l'ordre de modifier son attitude hos-

(6) On sait que c'est elle qui gouvernait la royauté : son mari Ferdinand « personnage borné et ridicule, confiné dans des distractions et des familiarités populaires » [Lanzac de Laborie) n'était roi que de nom.

(7)ROHRBACHER, Histoivc de l'Eglise, livre 91.

(8) Ce fut pendant ce voyage que, profitant d'une escale à Livourne, jusqu'où, je ne sais pour quelle raison, la frégate

tile à l'égard de la reine, et d'agir désormais de concert avec elle.

Mais le succès de cette négociation, si mystérieuse qu'en eût été l'exécution, ne put donner le change à 'l'esprit soupçonneux de Bentinck qui devina d'où venait le coup. Il s'en ouvrit à quelques confidents qui dès lors mirent dan-s leurs rapports avec Géramb un dédain qui alla parfois jusqu'à l'insulte. Un jour l'un d'eux s'oublia jusqu'à traiter publiquement le chambellan de fourbe et de traître. Ferdinand demanda aussitôt une réparation éclatante, a Les conditions en furent réglées de telle sorte qu'il serait difficile de trouver quelque chose de plus bizan-e et de plus excentrique : la rencontre devait avoir lieu sur un des

le Pompco, qui le transportait, avait dû remonter, le baron de Géramb fit imprimer à l'occasion du troisième mariage de son souverain François lor, un superbe Per le nozze de 520 strophes de 6 vers chacune, en lang'ue italienne. (Livorno Marenigh, 1808, in-4° de 15 pages.)

Cet opuscule est précédé d'une épître dédicatoire de 4 pages à Napoléon, a Giovc Napoleone, ce qui est moins étrange que cela ne paraît d'abord : François I^r était à ce moment en paix avec Napoléon à qui il allait donner sa fille en mariage; et de plus, le baron de Géramb, soldat jusqu'au bout des ongles, ne sut jamais se défendre, même lorsqu'il portait les armes contre lui, d'une profonde admiration pour celui qu'il appelait, dans cette dédicace même, l'Eroë d'ell'unlvcrso.

L'exemplaire de ce rarissime ouvrage (qui a échappé à tous les biographes du P. de Géramb) de la Bibliothèque nationale (Réserve, yd, 688) est probablement celui-là même qu'il offrit à Napoléon, car il -est relié avec luxe au chiffre de l'empereur.

Trente ans plus tard, se rendant à Rome, le P. de Géramb passa de nouveau à Livourne et écrivit sur Napoléon une page éloquente qui est à citer ici. « Quand nous eûmes quitté cette ville, je restai malgré le mauvais temps sur le tillac, enveloppé dans mon manteau, car je voulais voir l'île d'Elbe. Elle se préseiista bientôt à mol, et avec elle tous ses souvenirs. C'est de cette île, me dis-je alors, que le lion de la Corse, après avoir rompu sa chaîne, s'élança sur le continent pour reconquérir seul un empire. Non, jamais Dieu, voulant donner aux maîtres de la terre une grande et terrible leçon, n'avait montré d'une manière aussi solennelle qu'il est le Roi des rois et qu'il dispose à son gré des sceptres Cit des couronnes.

plateaux de l'Etna (9), et il fut arrêté que le vaincu serait jeté, mort ou vif, dans le cratère du volcan. Au jour fixé, on se rend à l'endroit convenu. Deux balles d'abord sont échangées sans résultat. Au deuxième tour, M. de Géramb se contenta de casser une jambe à l'officier anglais sans exiger qu'il eût à subir le sort du malheureux Empédocle (lo). » Ce Iriomphe lui aliéna de plus en plus les Anglais, mais la façon chevaleresque avec laquelle il avait agi envers son adversaire blessé firent de lui l'homme .à la mode. Aussi bien la faveur de la reine ne fit-elle qu'augmenter. Dépassa-t-elle même la mesure? on l'a prétendu (ii). Quoi qu'il en soit, Géramb « l'ac-

« Un homme se présente seul pour s'emparer de la France, et il s'en empare, parce que Dieu le permet; mais quand il -est remonté sur le trône, qu'il est entouré de ses vaillants g-uerricfs, Dieu se retire et l'on voit bienitôt le imêrne liomme abandonné de tout le monde, et mené captif sur un rocher brûlant de l'Atlantique pour y finir son aventureuse existence.

« Bonaparte a inondé l'Europe de larmes et de sang, il a ■été le fléau de son époque; tant que je l'ai pu, j'ai combattu contre lui. Je défendais mon pays, je faisais mon devoir. Avait-il le droit de me faire enlever et conduire à Vincennes? A cette pensée j'ai frémi longtemps; mais quand j'eus considéré <iue sans cette détention je n'appartiendrais pas au Seigneur, 3'ai admiré les voies de la Providence, j'ai respecté en Bonaparte l'instrument des miséricordes de Dieu sur mon âme, et du respec>t j'ai passé à la reconnaissance. Que de fois j'ai prié pour le repos de son âme! et dans ce moment même, quand l'île' d Elbe disparaissait à mes yeux, je priais, tête nue, et les yeux élevés vers le ciel, je priais encore pour le prisonnier de Sainte-Hélène. » [Voyage de la Trappe à Rome, p. îll.)

(9) Et non du Vésuve, comme écrit M. Lenûtre, op. c, 78.

(10) P. Irénéc, p. 65.

(11) Peut-être méchamment. « Marie-Caroline avait un faible pour les beaux hommes : elle fuit fascinée par ces longues moustaches et ces yeux bleu-clairs, » dit M. Lenôtre, p. 70. Mais la Reine qui n'avait jamais été belle, était, à ce moment, bien vieillie, ridée, ressemblan.t à une sorcière, rapporte Gagnières. (La Reine Caroline de Naples.)

Quant au baron de Géramb il était vraiment, à cette époque <Ie sa vie, « une séduction vivante », comme l'a écrit Bourget de je ne sais quel soldat.

compagnait partout, se montrait au théâtre dans la loge royale et affectait une familiarité qui finit par choquer les Palermitains (12). » Ce n'étaient de nouveau, comme autrefois à Vienne, que fêtes et réjouissances, triomphes et succès mondains de toute sorte.

Mais de nouveau aussi un éclair traversait les nues. En sortant d'un bal de la cour, Mme de Géramb qui s'y était trop échauffée, eut un refroidissement qui rapidement fit renaître le mal qui l'avait atteinte une première fois. Et en moins de quinze jours, malgré tous les soins dont elle était entourée et (( les neuvaines que la reine et les princesses qui avaient été très assidues à visiter la malade, demandèrent dans toutes les maisons religieuses de la Sicile, l'heure fatale arriva... Le 6 décembre 1808, Mme de Géramb reçut les derniers sacrements, en pleine puissance de son esprit et s 'unissant de bouche et de cœur aux prières de l'Eglise, et le 8 du même mois, fête de l'Immaculée Conception, elle rendait sa belle âme à D-ieu, âgée de 82 ans (i3). »

« Toute la cour, ajoute notre historien, assista aux obsèques. L'église des Clarisses où devait reposer son corps (iZi) fut tendue de noir d'un bout à l'autre, et la reine donna des ordres pour que le lendemain, un service funèbre fut célébré, à l'intention de la baronne, dans tous les sanctuaires de Palerme (i5).

(12) Lenôtre, ib.

(13) P. Irénée, p. 70.

(14) Témoignage du P. de Géramb lui-même. Son neveu, le baron d'Erstenberg, raconte que l'inhumation se fit dans le propre caveau des rois de Naples. Mais la sépulture royale était peut-être dans cette église des Clarisses.

(15) La légende a travesti tous les événemen.ts de la vie du P. de Géramb. Sur la mort de sa femme, le Dictionnaire de biographie de Migne a accueilli l'invraisemblable anecdote d'un voyage sur le Rhin où la jeune femme, trompée par les ténèbres, se serait noyée, en 1814... six ans après sa mort à Palerme.

Une nature aussi sensible, un cœur aussi généreux et aussi tendre que l'étaient la nature et le cœur de Ferdinand de Géramb ressentirent cruellement la douleur de cet événement et le vide que cette disparition prématurée faisait dans sa vie. Heureusement, la foi chrétienne était là, et cette foi lui rappela que Dieu lui rendrait un jour celle qu'il pleurait. Elle lui rappela en même temps la vanité des choses de ce monde, et commença à en détacher son cœur. Le charme se rompait. « Ses aspirations au plaisir devinrent moins ardentes, ses habitudes de mollesse et de luxe moins accusées, et quoique son service de chambellan l'obligeât à reparaître à la cour, à se mêler aux fêtes, cependant il ne s'y livrait plus qu'à demi. On sent que le coup providentiel a porté juste, cette fois. Encore un désenchantement comme celui-ci, et, libre de toute entrave, la main sur le cœur, le regard tendu vers Dieu, nous l'entendrons s'écrier : Lui seul! Lui partout ! toujours Lui (i6) ! »

La reine se passait de moins en moins des services de son chambellan. Lui de son côté ne cherchait qu'à lui témoigner son attachement et sa reconnaissance. Un trait de sa vie va nous en donner la preuve. C'est lui-même qui l'a raconté (17) : a Leurs majestés le roi et la reine de Naples, venaient de marier Mme Christine avec le duc d'Aoste, depuis roi de Sardaigne... La position où se trouvait la famille royale ne permit pas de donner des fêtes brillantes, mais le jour où fut célébrée l'union des deux époux, la reine,

(16) p. Irénée, p. 71. — Ces mots devaient être un jour comme la devise du P. de Géramb : il les aura toujours à la bouche, les écrira en tête de ses lettres, les placera comme exergue à ses livres.

(17) Pèlerinage à Jérusalem, III, p. 300 et suivantes.

LE PÈRE DE GÉRAMB Sy

dont l'âme était généreuse et grande, maria cent jeunes filles.

« Le moment de la séparation fut cruel : la reine était singulièrement affectée, la princesse Marie-Amélie (i8) surtout, qui n'avait jamais quitté sa sœur et qui l'aimait tendrement, paraissait inconsolable. Il ne restait au bon roi qu'un seul vaisseau de guerre, le Tancrède. Ce fut à son bord que le couple royal s'embarqua pour Cagliari. Deux frégates anglaises l'accompagnèrent. Le lendemain de ce départ, m 'étant rendu chez la reine, je la trouvai à sa fenêtre, suivant de l'œil, avec une lunette, le vaisseau qui portait deux personnes si chères à son cœur. Quand j'eus l'honneur de l'approcher : Regardez, me dit Sa Majesté, regardez ! combien mes enfants doivent souffrir ! En effet, la mer était houleuse, et le Tancrède vieux et mauvais voilier.

« Je n'eus pas plutôt quitté la princesse que je me fis conduire à la marine. A grand 'peine et moyennant une forte récompense, j'engageai six marins et une barque, et à l'instant même nous nous dirigeâmes vers le Tancrède. Ce ne fut qu'à la première vague qui nous couvrit que je m'aperçus que j'étais en habit de cour, et ce qui plus est, à la hongroise, c'està-dire en bottes garnies d'éperons et le sabre au côté... Il n'y avait pas un quart d'heure que nous étions en mer, quand j'entendis un des marins dire à ses compagnons : 0 m'inganno moîto, o siamo cui sette nuutti. Ou je me trompe fort, ou nous sommes ici sept fous ! Je ne fis pas semblant de le comprendre. Après des efforts inouïs, nous approchons du

(18) Qui allait bientôt épouser Louis-Philippe, le fuitur roi des Français.

vaisseau dont le pont était couvert de monde. Mais comment y parvenir. Ma barque tantôt en haut, tantôt en bas, selon le mouvement des vagues, courait risque de heurter et en ce cas nous étions perdus. Enfin me voilà sur le pont ; je suis entouré et l'on apprend que le baron de Géramb vient s'informer de l'état de la santé de leurs altesses royales. Je demandai à leur présenter mes hommages, et à l'instant je fus introduit. La princesse était couchée, très souffrante du mal de mer ; le prince et deux dames, assises à côté d'elle, paraissaient aussi très fatiguées. Sa Majesté, dis-je à leurs altesses, est fort en peine de vos santés, et je viens en savoir des nouvelles pour les lui porter. Le prince et la princesse me firent des remerciements qu'ils accompagnèrent des choses les plus obligeantes et les plus gracieuses. — Nous ne permettrons pas, ajoutèrent-ils, que vous nous quittiez par un temps si affreux ; il y aurait un véritable danger. Vous viendrez avec nous à Cagliari, d'oiî vous pourrez vous en retourner avec sûreté sur notre vaisseau ou l'une des frégates anglaises. » Je remerciai à mon tour leurs altesses royales et leur représentai que personne ne sachant où j'étais, mon absence causerait probablement une vive inquiétude, surtout à mon fils, et que d'ailleurs le but de mon voyage, qui était de tranquilliser la reine, ne serait pas rempli. Sur ces observations elles consentirent à me laisser partir.

(( J'arrivai à iPalerme, après avoir heureusement écbappé à plus d'un péril, mais mouillé jusqu'aux os. Je ne pris que le temps de changer de vêtements, et je courus en hâte donner à la Reine des nouvelles de ses augustes enfants. Sa Majesté savait déjà d'où je

venais. Suivant de l'œil le Tancrède qu'elle n'avait pas perdu de vue, elle avait aperçu la chaloupe et n'avait pas douté que je m'y trouvasse. A la suite de quelques reproches sur ma témérité, elle daigna me dire : « Je vous gronde, mon cher Géramb, mais croyez que j'apprécie ce nouveau gage de votre dévouement et que je ne l'oublierai jamais. »

Mais plus la faveur de Caroline était acquise à Géramb, plus l'animosité de lord Bentink contre lui croissait. On a vu qu'il n'avait pas eu de peine à comprendre d'où lui était venu l'avertissement de son gouvernement. Il dissimula adroitement ses sentiments pendant quelque temps, mais il avait résolu de le perdre (i9). Lorsque la mort d'Acton lui permit d'agir encore plus en maître, il dépeignit le chambellan comme un espion soudoyé par Napoléon et dévoué aux intérêts de la politique française et exigea son départ de l'île (20).

La reine savait bien à quoi s'en tenir sur la loyauté du baron de Géramb; mais craignant qu'on ne finit par se porter contre lui à des extrémités regrettables, elle lui conseilla de céder à l'orage. La mort de sa femme du reste avait en quelque sorte mis fin au congé que l'empereur ne lui avait accordé que dans l'intérêt de la santé de celle-ci, et son devoir semblait

(19) Voici comment M. Frédéric Masson caractérise le ministre anglais : « Bentinck... n'est point homme à revenir sur une résolution. Nulle tête au même degré que la sienne ne peint l'obstination : un fi'ont démesuré, un nez droit, des yeux à, fleur de tête, une bouche sans lèvres, pincée et volontaire, une mâchoire de fauve. » Napoléon et sa famille, t. ix, 153.

(20) On sait que plus tard il devait même obtenir du trop faible Ferdinand IV l'éloignement de' Caroline qui retourna à Vienne pour y mourir en 1814, d'une a<tta(iue d'apoplexie foudroyante, dans la nuit du 7 au 8 septembre.

l\0 GÉNÉRAL ET TRAPPISTE

être de retourner à Vienne reprendre ses fonctions à la Cour.

Caroline fut d'un autre avis. Pour elle, « l'Autriche vaincue une quatrième fois sur les champs de bataille d'Ekmuhl, d'Essling et de Wagram, et — par suite du traité de paix de Vienne — traînée à la remor- .que de son vainqueur par une alliance de famille (21), n'entrait plus comme autrefois, dans ses rêves de restauration sur le trône de Naples... A l'heure présente ses regards étaient tournés vers l'Espagne. La lutte acharnée qui s'y livrait, les alternatives de triomphe ou de revers qui tenaient la fortune indécise et flottante entre les deux partis, lui laissaient entrevoir, à l'horizon des choses, une vague espérance. Ce fut de ce côté-là qu'elle poussa le baron (22). »

Ferdinand de Géramb entra facilement dans les vues de la Reine, car il était soldat dans l'âme et il lui tardait de retrouver « cette agitation des camps, ce tumulte des armées qui toujours, eurent pour lui un charme inexprimable. » Caroline lui promit d'avoir soin de son fils. Il mit donc promptement ordre à ses affaires, et un mois après, quittait la Sicile, après cependant en avoir reçu l'autorisation formelle de l'empereur François P'" qui lui fit dire que a non seulement il agréait son dessein, mais qu'il considérait comme rendus à sa personne, tous les services qu'il pourrait rendre à l'Espagne (28). »

(21) Le mariage de Napoléon avec l'archiduchesse Marie- Louise ne îut cependant célébré qu'en avril 1810.

(22) P. Irénée, p. 75.

(23) P. Irénée, p. 76.

Page 1