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CHAPITRE YI

Au Danemark. — Arrestation du général de Géramb par la police de Napoléon. — Il est conduit à Paris et incarcéré au donjon de Vincennes. — Effet salutaire de cette captivité. — A la Force ses entretiens avec Mgr de Boulogne achèvent sa conversion. — Délivré par les Alliés, il revoit son frère Fleury et lui annonce sa résolution de se faire moine. — L'entretien avec l'empereur François P^. — Le baron de Géramb quitte Paris.

Ce fut au port de Harwich que, dans les premiers jours de 1812, s'embarqua le baron de Géramb. Lord Wellcsley l'y avait fait conduire sous la garde de « 24 dragons et de A messagers d'Etat » (i). On le considérait donc comme une sorte de « criminel d'Etat » (2), ou, tout au moins, jugeait-on sa présence dangereuse en Angleterre. Il est certain, qu'à ce moment, Géramb blâmait avec sévérité la politique égoïste du gouvernement britannique. De plus « dans une adresse au peuple anglais qui fut insérée dans

fl) Lrttre du haron rie Géramb au baron de Biiidor. [Arch. nat., p. I.)

(2) IbM.

les feuilles publiques (2 bis) avant son départ de Londres, il avait manifesté ouvertement son dessein de venir offrir ses services .à Napoléon » (3), dont le mariage avec la fille de son souverain, l'empereur d'Autriche, n'était pas fait pour lui déplaire (3 bis).

Après une traversée (( pénible et ennuyeuse », le baron de Géramb débarqua, av€c son valet de chambre, à Husum, port de la côte occidentale du Danemark, où, après s'être installé dans une auberge de la petite ville, son premier souci fut d'écrire à sa sœur, Mme de Redl, « une longue lettre où après quelques détails humoristiques sur la dernière phase de sa singulière épopée (5), il la priait de lui envoyer par la voie la plus prompte et la plus sûre, l'argent dont il avait besoin pour dégager sa parole donnée à ses créanciers... A cette effet il lui envoyait procuration d'aliéner... sa part d'action des mines d'or de Schemmitz, sauf à lui servir sa vie durant une pension alimentaire, proportionnée à la somme qui resterait de

(2 Ms) Dans le Sun notamment. {Arch. nat., p. 19.) La biopraphie allemande cite les Memoirs of F. de Géramb including ihe. Barons Adresse to tlie pcople of England, 1812. ■

(3) Archiv. nition., pièce 25.

(;î Ms) Sa lettre au baron de Binder Indique précisément comme un des motifs de son expulsion d'Angleterre qu'il avait « cru de son devoir de demander... le duc de l'infantado en duel parce qu'il s'était permis des propos indécsnts sur S. M. l'Impératrice des Français, duel qu'il a làchemen* refusé, disant que comme ambassadeur il ne pouvait pas se battre. » Ciéramb ajoute que l'ambassadeur espagnol s'était plaint « de ce manque de respect » au marquis de Wellesley.

CO P. Irénéc, p. 94.

(5) Il ne prenait donc pas les choses au tragique comme le veut :m. Lenôtre qui nous le représente (p. 84) « rencontré à l'aube (par les douaniers danois) sur le rivage, étouffant de colère, menaçant du poing le bateau anglais resté au large. » C'est de la haute fantaisie. — M. Lenôtre n'a certainement pas compris certains cô.tés du caractère du P. de Géramb, f[!ii. au milieu des événements les plus tragiques de sa vie, conservait sa bonne humeur et sa sérénité.

la liquidation de ses biens après l'aniortissemcnt de sa dette (6). »

Quelques semaines se passèrent dans l'attente de la réponse de sa sœur. Le baron de Gcramb occupa ses loisirs « à rédiger ses notes, à lire quelques passages de V Imitation ou du saint Evangile, à se promener sur la grève, prenant plaisir à sonder dans le lointain, l'immensité de la mer dont les flots aux teintes de plomb déferlaient à ses pieds (7). » Enfin un jour, en rentrant à son logis, il trouva une lettre de Mme de Reld qui lui annonçait que l'argent demandé lui était envoyé par la voie de l'ambassade d'Autricbe à Copenhague. Aussitôt il se fait conduire à Kiel où il s'embarque pour la capitale du Danemark. Là l'ambassadeur, le baron de Binder, qu'il avait connu à Pest, et à qui il avait écrit, comme nous l'avons vu (8), dès son arrivée à Husum, l'accueillit à bras ouverts, le retint plusieurs jours dans son hôtel et se chargea de faire passer lui-même en Angleterre les sommes qu'attendaient les créanciers du M. de Géramb. Le 26 février suivant, celui-ci en recevait accusé de réception et décharge défmitiA'c (9).

Alors, raconte-t-il dans une lettre à sa sœur (10),

(6) Ce fut à ce moment aussi que le baron de Géramb écrivit au roi de Danemark (Arch. nat., p. 1) pour lui faire part de son fantasmagorique projeit d'ériger à Husum un monument « qui en retraçant les crimes du gouvernement britannique fisse reculer d'épouvante tout étranger qui serait assez aveugle pour vouloir porter ses pas vers une « île où le gouvernement ne protège que des traîtres, des libellistes, des inccndiai.'-^s eu des lâches assassins. »

(7) P. Irénée, p. 56. Ces méditations solitaires dans risoleim nt profond où il se trouvait, préparaient, sans qu'il s'en rendit encore compte, une conversion que bientôt une épreuve plus dure, ménagée par la divine Providence, allait déterminer.

(8) Page 61.

(0) P. Irrncr., 96.

(10) Citée ib.

un poids énorme se détacha de sa poitrine et il lui semblait sous la forme « d'une pauvre souris s'être échappé au galop des griffes ensanglantées de cinq ou six chats ». Et tout de suite, mille projets nouveaux se succédaient dans son imagination : d'un âge encore peu avancé — il avait quarante ans, — d'une santé toujours vigoureuse, se connaissant partout où il avait passé, et même en Angleterre, de nombreux et puissants amis, pourquoi ne tenterait-il pas de nouveau la fortune? Tout au moins pourrait-il retourner à Vienne (ii), afin d'y reprendre son poste de chambellan ! ... Hélas pendant que tous ces rêves de grandeur se réveillaient dans son esprit, il se tramait contre lui une odieuse conspiration qui allait renverser tous ces plans d'avenir ; mais préluder providentiellement, cette fois ce n'est pas douteux, à sa conversion définitive.

Avertie par la publication dans les journaux anglais (12) de la dramatique aventure du baron de Géramb et son expulsion d'Angleterre, la police franç-aise prit allarme et « trois jours après, le bulletin de police présenté quotidiennement à l'empereur contenait... l'odyssée de Géramb (i3). » L'effet devait être sûr. « Depuis la rupture du traité d'Amiens, le cabinet anglais s'était ingénié à lancer sur le continent des émissaires secrets, qui, suivant le mot d'un

(11) M. Lenôtre (p. 87) suppose, tout-à-fait gratuitemen.t, me seinble-t-il, que lorsqu'il fut arrêtée il manifesta sa crainte « d'être livré à l'Autriche ». Pourquoi aurait-il eu cette inquié.tu'Je ? car il ne cessa jamais, on le verra dans le cours de cette histoire, d'être persona grata auprès de la famille ■ impériale de Vienne.

(12) Leur récit était agrémenté de détails calomnieux, injurieux qui étaient faits pour mettre en défiance le gouvernement de Napoléon.

(13) Lenôitre, p. 82.

policier, employaient tous les déguisements et toutes les ruses propres à masquer leurs perfides desseins. L'éclat avec lequel la police de Londres se débarrassait de Géramb était particulièrement suspect : nul doute que cette comédie n'eût pour but de faciliter le passage en France d'un conspirateur de marque, d'un second Cadoudal peut-être. Aussi, en marge du bulletin se retrouve cette mention, écrite de la main appliquée d'un secrétaire :

Renvoyé au. ministère de la police pour faire arrêter cet intrigant s'il vient sur le continent, Saint-Cloud, i4 avril 1812.

Et sous cette ligne, le coup de griffe du Maître, le terrible A^ autographe, tortu, impétueux, dominateur, semblable au zigzag de la foudre, et qui fut, pendant dix ans, le signe cabalistique auquel obéissait l'Europe (i/j). ))

« C'est meiTeille de suivre, à travers les dossiers, continue M. Lenôtre, l'exécution immédiate de cet ordre laconique dont la vibration se prolonge, semble-t-il, jusqu'aux extrémités de l'Empire. Le jour même partait à l'adresse des directeurs de la police à Amsterdam (i5), à Madrid, à Hambourg, à Livourne (16), à Ragusc, la notification d'arrêter l'aventurier signalé, et, des directeurs, l'injonction passait

(14) Ib. p. 83.

(15) C'est dans la correspondance avec le directeur de la police de Hollande que se trouve pour la première fois, si nous ne nous trompons, l'histoire falmleuse « du Juif polonais ». {Arch. nat., pièce 9, du 22 avril 1812.)

(16) La note remise au commissaire général de Gêm.5 par un sieur Cavero (Arch. nat., p. 10), extrêmement malveillante pour Géramb qu'elle qualifie de vrai brîoond, mentionne la dédicace à Napoléon des Per le nozze dont il a été question plus haut (p. 33). En donnant l'ordre de faire arrêter Géramb, Napoléon ne se souvenait évidemment plus de cette dédicace, si tant est qu'il ne l'eut jamais lue.

A propos de ces rapports de police, M. Lenôtre fait l'excel-

aux agents diplomatiques, aux consuls, aux gardiens des ports, aux commissaires régionaux, aux simples douaniers, de sorte qu'à la fin du mois, le baron de Géramb était attendu par tous les agents des frontières, de l'embouchure de l'Elbe aux confins de la Bosnie. »

Aussi (V au moment où la poste l'emportait à fond de train dans la direction de Kiel, quatre cavaliers, lancés à sa poursuite, l'atteignirent à deux ou trois milles d'Husum et lui signifièrent qu'ils avaient l'ordre de l'arrêter et de le conduire à Hambourg. — M 'arrêter ! répondit vivement M. de Géramb, et de quel droit, s'il vous plaît .^ — Notre droit, le voici, lui répliqua l'un d'eux en lui montrant un papier revêtu du timbre royal et dans lequel était mentionné l'ordre de le conduire à Hambourg. Toute résistance devenait impossible'; le baron s'inclina, et à la nuit tombante du même jour, il s'embarquait avec son domestique', à l'embouchure de l'Elbe, sous l'escorte des quatre cavaliers (17). »

lente réflexion qu' « Us sont invariablement défavorables ; les gens qui se chargent de cette besogne veulent plaire et se rendre utiles ; s'ils ne dépistaient que des gens sans tache leur concours deviendrait vite superflu, et c'est pourquoi ces documents ne doivent être consultés qu'avec une extrême précaution », chose que l'auteur lui-même a peu/t-être parfois oublié de faire.

(17) P. Irénée, p. OG. — Trompé par une lettre, pleine d'inexactitudes, d'Alquier, à ce moment représentant de France à Copenhague {Archiv. nat., pièce 15, du 25 avrU 1812), M. Lenôtre raconte que Ciéramb fut arrêtée par La police danoise â son déhirqué d'Angleterre, qui avait eu lieu comme on vient de le voir, dès le commencement de janvier et non en avril. C'est Alquier d'après sa lettre (au directeur de la police de Hambourg?) qui aurait pris l'initiative de l'arrestation de Géramb, celui-ci lui ayant fait l'effet, dit-il, « d'un de ces aventuriers intrigan.ts dont la haute police fait bientôt .justice à la Société ». Il ajoutait en post-scriptum : « Le baron de Géramb écrit au surplus, avec beaucoup d'esprit. »

A Hambourg l'attendaient des gendarmes français, qui, après avoir eu l'humanité de lui laisser faire un frugal repas, car il se mourait d'inanition, le conduisirent, « tout abasourdi d'être ainsi balloté de mystifications en mystifications et croyant rêver », au Winzer-Baum (i8), la prison des débiteurs où l'on écrouait les prévenus d'une certaine classe (i9). On était au 7 mai 1812.

Géramb se ressaisit bientôt, et le directeur de la police d'Hambourg, un certain d'Aubignosc, séduit par le personnage qu'il avait à interroger (20), écrivait le surlendemain au duc de Rovigo (21) la curieuse lettre qu'on va lire et qui, peu bienveillante pour notre héros, le caractérise cependant assez exactement.

« Hambourg ce 9 may 181 2.

(( Monseigneur,

« Le Baron de Géramb vient de m 'adresser le mémoire que j'ai l'honneur de mettre sous les yeux de votre Excellence.

« Cette pièce ne me paraît vraie que sous ce point de vue, qu'elle doit indiquer l'ordre chronologique des courses et de l'existence de ce voyageur, depuis que la Révolution française lui a ouvert le chemin des aventures. On voit partout une tête ardente, abusant de quelques dons de la nature et du tourbillon

(18) P. Irénée, p. 977.

(19) A7'ch. nat., pièce 17.

(20) Cet Interrogatoire, fort curieux, a été conservé. [Arch. nat.. p. 14). Nous l'avons cité et le citerons encore.

(21) Alors ministre de la police générale de l'Empire.

des circonstances, pour tâcher d'arriver à un état conforme à la vivacité de ses passions. Toujours plein d'idées chimériques, armé d'une grande effronterie, le baron de Géramb porte avec lui des projets, s'identifie un rôle qu'il désire jouer, et croit toujours se montrer dans la position et dans les principes oii son imagination le place; indifférent sur les moyens, il n'aspire qu'au succès et porte réellement avec lui l'intention de faire ce qu'il propose.

« Mais bientôt un nouveau plan remplace le plan manqué, et avec cette nouvelle conception, des idées, des sentimens, des principes analogues au nouveau rôle en font un homme nouveau.

« Il était dévoué à l'Empereur d'Autriche lorsqu'il le servait dans les levées de i8o9; il appartenait de cœur aux Anglais et aux Espagnols lorsqu'il offrait aux premiers des Croates, et aux seconds une légion de déserteurs; il est en ce moment serviteur de l'Empereur. Je suis convaincu, que dans toutes ces époques de sa vie, le baron de Géramb a toujours été franc, et que dans le moment où il s'offrait, il n'avait point d'autre pensée que celle qu'il produisait.

« Aucune puissance ne l'ayant mis sérieusement à l'épreuve, il n'y a point de terme de comparaison pour connaître s'il eût persisté dans une position où les choses lui eussent réussi. Le contraire peut se supposer, d'après l'instabilité des principes, et l'inquiétude d'imagination que présente chaque action de sa vie.

« On pourrait supposer que les scènes données à Londres seraient convenues avec le Ministère Britanique, pour fournir au Baron de Géramb les moyens de rentrer en France, d'y obtenir quelque confiance

€t d'y exécuter ensuite quelque entreprise méditée à l'avance ou née des circonstances.

« Le caractère de l'individu et cette inconstance d'idées qui se montre en lui, repoussent cette supposition. Cet homme n'a point la force d'âme nécessaire pour former un plan fixe, et le suivre avec ténacité. Chez lui les idées nouvelles effaceront toujours les précédentes ; il ne sera jamais le maître de résister à la séduction du projet qui luira le dernier à son imagination.

(( J'ai dû, Monseigneur, laisser au Baron de Géramb le loisir de se faire connoître lui-même. Après demain Lundi, je lui adresserai des questions sur les circonstances particulières de son séjour en Espagne et en Angleterre, jusqu'à son retour sur le Continent.

« Je suis avec Respect,

« Monseigneur,

(V de votre Excellence,

(( le très humble et très obéissant serviteur.

« D'AUBIGNOSG.

u A son Excellence Monseigneur Le Duc de Rovigo. »

Mais le ministre de la police de l'Empire était à Paris et échappait à la séduction exercée de près par le baron de Géramb sur tous ceux à qui il avait à faire. Il apostillait ainsi la lettre qu'on vient de lire : « Accuser réception. Lui marquer quil a passé sous silence des circonstances qui lui auraient donné de lui une opinion très défavorable et qui font connaître que cet homme ne peut être considéré que

comme un intrigant qui par son impudence et son importunité fait des dupes (22) » et, peu de jours après, le 25 mai (23), donnait ordre de le conduire sans retard jusqu'à Paris oià il devait arriver le 24 juin suivant.

L'arrestation du baron de Géramb était arbitraire, et l'on ne peut s'empêcher de trouver assez justes les réflexions qui vinrent sous sa plume, bien plus tard (24), dans le récit de son Voyage de la Trappe à Rome. « Je ne dirai rien d'une semblable arrestation: sujet de S. M. l'Empereur d'Autriche, sans rapport avec la France que je n'avais pas vue depuis 1790, je suis encore à concevoir ce qui, pouvait donner lieu à cette violation manifeste du droit des gens. Je m'étais, il est vrai, toujours prononcé contre Bonaparte ; et en 1807, lorsqu'il s'approchait de Vienne, j'avais fait une proclamation oiî j'appelais sous l'étendard d'un corps qui portait le nom de feue l'impératrice Marie-Thérèse, la jeunesse de la capitale. Ma pro^ claination n'avait rien d'insultant, elle finissait ainsi: « iPour voler à l'ennemi, je m'arrache des bras d'une épouse chérie et de ceux de six petits enfans ; mais j'étais citoyen avant d'être époux et père. » J'avais aussi servi en Espagne contre lui ; mais, ajoutait-il fièrement, en tout cela, je n'avais rempli que mon devoir. »

(22) Op. cit., p. 87.

(23) Aich. nat., pièce 18. — Le P. Irénée (p. 98) se trompe en plaçant ce voyage en février, et l'incident d'Aix-la-Cliapelle don>t nous allons parler en mars. Dans son récit du Voyage de la Trappe à Rome, le r. de Géramb ne donne que la date de l'année 1812.

(2/:) En 183S. Page 28 de l'ouvrage cité. Voir aussi sa Lettre au comte Moira.

LE PERE DE GERAMB "Jl

Il y eut, à Aix-la-Chapelle, dans le parcours de Hambourg à Paris — deux gendarmes étaient avec lui dans la voiture, un troisième sur le siège à côté du cocher, — une diversion agréable pour le prisonnier et qu'il raconte ainsi : « J'étais seul dans ma chambre lorsqu'un homme fort bien mis se présenta et me dit qu'il vient d'apprendre mon nom et qu'il me délivrera si je le veux. Je le remercie et lui réponds que je le compromettrais et d'autant plus que la chose ne réussirait probablement pas. Voyant qu'il ne peut vaincre ma résistance, il me dit les choses les plus honnêtes, et entendant quelque bruit, s'éloigna précipitamment en mettant sur ma table un rouleau d'or et en ajoutant à demi-voix : « Quand on est prisonnier on ne prévoit pas toutes les privations •qu'on aura à souffrir (20). »

A Paris, le baron de Géramb jouit d'abord d'une liberté relative et fut simplement interné dans une sorte de maison de santé, où, à en croire un document (26), il revint bientôt à ses anciens errements et ne laissa pas que de semer le trouble dans l'établissement. Le i5 août il avait failli mettre le feu à l'immeuble en illuminant trop brillamment la fenêtre de la chambre qu'il occupait (27). Quoi qu'il en soit la tenancière de cette maison se refusant à garder plus longtemps ce pensionnaire quelque peu

(25) Voyage de la Trappe à nome, p. 29-30. — Ce généreux ami inconnu, le P. de Géramb ne devait connaître son nom que trois mois après, était un ancien émigré, le baron Desprès des Coudrais, qui, dit encore le P. de Géramb « sans autre motif que celui d'obliger un infortuné avait faiit une action au-dessus de tout éloge. »

(26) Arch. nat., n° II, pièce datée du 20 août.

(27) Il avait à ces moments fait faire une peinture qui le représentait à genoux demandant justice à Napoléon et l'avait envoyée à Marie-Louise, avec une supplique rédigée en onze langues.

turbulent, il fut, le lendemain de la lettre qu'elle avait adressé à la police, transféré au donjon de Vincennes, le 21 août 1S12 (28). Il y devait rester jusqu'au 6 février 181 A !

Pendant quïl se morfondait dans sa prison, la police do Napoléon continuait ses enquêtes, et bien que de tous côtés vinssent des renseignements plutôt favorables (aO), notamment de Metternicli que l'ambassadeur de France à Vienne avait été chargé de consulter, on laissait le baron de Géramb au secret dans sa cellule de la prison d'Etat. C'est là que l'attendait la gvâce divine et que le jour de sa conversion allait -arriver. Il devait plus tard (3o) en parler en termes émus. « Quel moment que celui où j'humiliai mon front sous la main du Tout-Puissant, où renouvelé par sa grâce, je mis toute ma confiance en ses miséricordes ! Moment délicieux ! Le monde avec tous ses plaisirs n'offre rien de comparable à ses adorateurs. C'est alors que je compris la patience des martyrs et la satisfaction qu'ils témoignaient quand, jetés dans les cachots et déjà couverts de plaies, ils chantaient l'hymne de la victoire. Dans l'ardeur de ma reconnaissance, j'appliquai mes lèvres brûlantes sur les barreaux de ma fenêtre et sur les serrures de la porte qui me séparait de l'univers. Quelle lumière brillait à mes yeux ! combien d'obs-

(28) Arch. n., pièce 23.

(29) C'est dans une lettre au préfet de police de l'ambassadeur de France à Vienne que se lit ce passage important : « M. le comte de Metternich appeUe la bienveillance de votre excellence sur un homme qui ne pêche que par un excès de légèreté, qui tient à une famille respectable et qui sous ce rapport a des ^droits à l'intérêt du gouvernement autrichien ». {Arch. nat.. pièce 22.)

(30) Dans le Voyage de la Trappe à Rome, p. 27.

curités s'étaient dissipées ! combien de vérités avaient repris sur moi leur empire, que de réflexions salutaires, que de pieuses résolutions ! ô silence de ma prison ! ô nuits mystérieuses, durant lesquelles je n'entendais que les vents soufflant dans les créneaux et se perdant comme les soupirs des habitants de ce séjour ! Heures tout à la fois et bien douces et bien longues, où devant l'espérance de la vie future disparaissaient les injustices des hommes et les autres peines de la vie présente... (3i). »

Mais au donjon de Vincennes, le baron de Géramb était entièrement « séquestré du monde, ne voyant que ses gardiens, et le dimanche seulement le commandant du donjon lequel, suivi du chirurgien, venait s'informer de l'état de sa santé (3i bîs). » Les conseils et les encouragements dont il aurait eu besoin dans la crise salutaire qu'il traversait, il ne devait les trouver que lorsqu'il fut transféré (Sa), le 6 février iSih (33), à la prison de la Force, autre prison d'Etat du faubourg Saint- Antoine. En même temps que lui y étaient emprisonnés avec quelques autres prélats également victimes de la tyrannie de

(31) « J'ai été heureux au donjon de Vincennes, écrira-t-il plus tard (Pèlerinage à Jérusalem i, 18)... car alors j'ai retrouvé Dieu. »

(31 bis) IbliL, p. 32. — Il y a, aux Arch. nat., une note (pièce 24) du 22 septembre 1813 sur « la santé du détenu Géramb. »

(32) Le 8, d'après un document publié par M. Lenôtre, p. 93, note.

(33) C'est à celte date aussi (février 1814) que la police eut l'intention de demander ses services au baron de Géramb « qui, dit un rapport de cette date {Arch. n. pièce 25), a porté dans ses relations un esprit observateur, que favorisait une mémoire très heureuse » outre qu'il a « toujours mis dans ses communications avec la police générale toute la franchise et tout l'abandon d'un homme dévoué. » On proposait donc son élargissement.

y 4 GÉNÉRAL ET TRAPPISTE

Napoléon, le célèbre évèque de Troyes, Mgr de Boulogne, et c'est dans les entretiens qu'il eut a^-ec ce vénérable pontife (3/0, dont il partagea la cellule pendant six semaines, que se termina et s'affermit la conversion commencée au donjon de Vincennes.

(( On comprend en effet qu'au contact d'une personnalité si remarquable, l'àme de M. de Géramb, déjà préparé par tant de déceptions et de revers, ait pu recevoir des lumières jusqu'alors inconnues, et comme une terre desséchée, ouvrir son sein à des

(34) Que Géramb avai-t d'abord pris pour un fou. Laissons le nous raconter lui-même ce curieux incident. Lorsqu'il descendait de sa cellule de Vincennes pour aller à la Force, il vit sortir d'un cachot un homme d'un certain &'ge, enveloppé dans une douillette de soie grise, « Il me parut être ecclésiastique. — Voilà encore, me dis-je en moi-même, une victime de la police inquiète et soupçonneuse de l'empire ! Nous étions dans la cour lorsque c&t inconnu s'approche de mon oreille et me dit : « Je parie que les Alliés sont près de Paris. — Quels Alliés? répliciuai-je. — Mais les Russes, les Autrichiens, les Prussiens. » A ces mots, je l'avoue, je fis un pas en arrière, et mesurant de l'œil mon singulier interlocuteur : - « Ah! pour le coup, me dis-je, c'est un fou. Le malheureux ! la captivité lui aura tourné la tête. Les Russes, les Autrichiens, les iPrussiens près i{e .Paris... » Cependarit une voiture, s'approche, on nous ordonne d'y monter; j'y fais monter mon compagnon le premier, et je me place le plus loin possible de sa personne, ayant souvent ouï dire qu'il faut se défier des fous. Deux agents de police se placent en même temps sur le devant et crient au cocher : « A la Force », et nous marchons. Une heure après je connus que la Force était une au.tre prison d'Etat. Quand nous eûmes passé le guichet, on nous demanda nos noms. Je prêtai avidement l'oreille à ce qu'allait répondre m.on homme : il répondit qu'il était l'évêque de Troyes. — Bon, le voilà évêque; il ne lui en coûtait pas p lus de se faii'e pape! et je riais tout bas. J'appris cependant bientôt, à mon grand étonnement que non seulemcuit ce n'était pas un fou, mais que c'était réellement l'évêque de Troyes, ce célèbre abbé de Boulogne, aussi renommé par ses vertus que par ses talents oratoires; et c'est alors que je fus instruit des grands événements qui s'étaient succédé si rapidemen.t pendant ma captivité. « Monseigneur, lui dis-je, je vous ai pris pour un fou, me le pardonnerez-vous? » {Voyage de la Trippe à Borne, p. 37.)

effluves de grâce qui, en rappelant à la vie des forces expirantes, l'aidèrent puissamment à sortir de ses voies et à briser ses entraves. Dieu voulut lui donner un Ananie et un Ambroise ; et à vrai dire, rien ne manquait à Mgr de Boulogne pour remplir le rôle de ces deux personnages, ni la vertu, ni l'éloquence (35)...

« Mais, continue le P. Irénée, Mgr de Boulogne ne fut pas le seul qui concourut à l'œuvre de la conversion de M. de Géramb (36). Ce fut aussi dans les entretiens du savant et illustre P. Fontana (37) q"il apprit à connaître toute la grandeur des destinées de l'homme (38). L'exemple des vertus de ce saint religieux (39) et les leçons de sa sagesse lui firent sentir le néant de tout ce qu'il avait ambitionné jusqu'alors et achevèrent de le décider à s'occuper enfin des seules choses importantes, celles de l'éternité.

(v Et c'est ainsi, termine notre historien, que peu à peu, et d'étape en étape, il arriva enfin à se convaincre que la gloire humaine n'est qu'une fumée, que les calculs de l'avenir en dehors de la pensée

(35) P. Irénée, p. 1O8.

(36) Li lecture de quelques bons livres y contribua également. La petite vie du P. Irénée cite notamment l'ouvrage inti.tulé : L'esprit des orateurs chrétiens qu'il eut entre les mains à ce moment. (P. 30.)

(37) Général des Barbanites, et futur cardinal, ainsi que les deux autres prélats emprisonnés avec le baron de Géramb, Mgrs Grcgorio et Pedecini. Nous les retrouverons dans la suite de cette histoire.

(38) « Je dois principalement, devait-U écrire plus tard (Pcterinage, m, p. 298) à l'exemple de ses vertus et aux leçons de sa sagesse, d'avoir senti le néant de tout ce quej'avais ambitionné jusqu'alors, et de m'ê.tre enfin sérieusement occupé des seules choses importantes, celles de l'éternité. »

(39) Il devait, au témoignage du P. de Géramb, mourir en. odeur de sainteté. {Voyage, p. 37.)

76 GÉNÉRAL ET TIl.\PPISTE

de Dieu, ne sont que folle présomption, et que des biens qui meurent ici-bas ne méritent pas le regard d'une âme dont les destinées s'étendent au-delà du tombeau. Une fois cette barrière renversée, rien ne s'opposait à ce que, appuyé sur la foi que nous lui connaissons, le baron de Géramb ne s'élançât à pas de géant dans la voie du sacrifice et du renoncement, et que, trahi par la fortune, désenchanté de la vie, il n'appelât de ses vœux les plus ardents, le jour où il lui serait permis d'oublier le monde et de s'oublier lui-même dans la solitude d'un cloître. »

Aussi, lorsque l'entrée des troupes alliées dans Paris, le i®"" avril 181Z1, eut eu pour résultat l'élargissement des prisonniers politiques, et que le premier visage qui se montra à Géramb sur le seuil de sa prison fut celui de son frère Fleury, alors général de brigade, après les épanchements de leur tendresse, et les premiers détails donnés sur tous les membres de sa famille, et lorsque ce frère tendrement aimé, eut ajouté : « Qu'ai-je besoin de t 'entretenir longuement d'objets si chers à ton cœur (l\o). N'es-tu pas enfin libre .^^ les liens qui te retenaient sur la terre étrangère ne sont-ils pas brisés? et ta triple qualité de soldat, de chambellan et de père ne t'impose-t-elle pas le devoir de revenir au sein de ta patrie?

— Non, mon cher Fleury, je ne suis pas libre. Derrière ces murs, noircis par le temps, une force invisible et surhumaine, en rompant pour moi le charme de la vie, m'a enchaîné de nouveau. Soldat et chambellan de Jésus-Christ je dois voler où m'ap-

CiO) C'est le comte de Nas qui nous a conservé le texte de ce précieux entretien, reproduit par le P. Irénée, p 108.

LE PERE DE GEFiAMB 77

pelle la voix de mon maître. Quant à ma condition de père, je l'apprécie comme toi et pour en remplir les devoirs, je n'aurais qu'à m'abandonner à l'impulsion de ma nature ; car Dieu m'est témoin que rien au monde, absolument rien, ne m'est plus cher que mes enfants. Dieu m'est témoin aussi que mon bonheur le plus grand, que ma joie la plus pure serait de me retrouver auprès des miens, de m 'asseoir comme autrefois à ce foyer de l'hôtel de Redl (4i) où les heures passent si vite, et de prendre encore ma part de ces douces causeries de famille dont le souvenir vivra toujours dans ma pensée. Mais je me défie de mes forces, je me défie surtout de mon cœur, et je sens que placé dans le même milieu, j'obéirais aux mêmes passions et glisserais sur la pente des mêmes entraînements.

— Que prétends-tu faire alors?

— Je veux comme les convertis du Moyen Age, aller en Terre-Sainte, et expier sous la bure d'un simple frère mineur, les égarements d'une vie trop longue et trop coupable.

— Quoi ! c'est au moment oii le ciel t'ouvre un accès si facile aux honneurs, aux dignités, à toutes les ambitions de la vie, que tu songes à interrompre brusquement ta carrière .^^ Et c'est à l'heure où, dépouillé de tout, meurtri, couvert en un mot des livrées du malheur, tu aurais le plus grand besoin de refaire ta fortune et de pourvoir à l'avenir de tes pauvres enfants, que tu parles d'aller t 'ensevelir dans un cloître et de chercher la paix sous le froc d'un moine ! Est-ce là de l'héroïsme ou de la lâcheté?

(41) Maison de sa sœur à Vienne.

et le monde peut-il y voir autre chose qu'une exaltation ridicule et un manque de coeur? »

En disant ces mots, ajoute notre narrateur, le bon Fleury fondit en larmes. Profondément ému luimême, Ferdinand se jette aussitôt à son cou, le serre entre ses bras, et tous deux restent ainsi longtemps confondus dans cette étreinte fraternelle. Mais la grâce, cette fois, fut plus forte que la nature, rien ne put fléchir la volonté du baron de Géramb. On le voit, Dieu avait frappé le dernier coup, le coup décisif... »

Deux années cependant devaient encore s'é-couler avant que le baron de Géramb pût mettre à exécution son dessein.

La bienséance exigeait d'abord qu'il profitât de leur séjour à Paris pour rendre visite aux empereurs d'Autriche et de Russie (42). « En le revoyant (43), l'empereur François P'' se prit à sourire, et son premier mouvement fut de lui demander des détails sur son échauffourée de Londres, et sur les motifs de sa captivité au donjon de Vincennes. Le baron se prêta de bonne grâce aux désirs de son souverain et entra à cet égard dans des particularités qui l'amusèrent beaucoup. Mais quand le moment fut venu de toucher au but de sa visite, c'est-à-dire à l'autorisation qu'il voulait obtenir de partir pour Jérusalem, le front de l'empereur se plissa et il devint visible qu'il ne céderait sur ce point qu'à la pointe de l'épée.

(4a) Le baron ûe Géramb n'ayant pu voir l'empereur Alexandre chargea son frère Fleury de lui offrir ses hommages et de lui recommander son fils Edouard qui, on l'a vu, allait entrer dans l'armée russe.

(43) P. Irénée, p. 109.

« Et votre carrière, Monsieur, et vos enfants? lui dit-il.

— Sire, ma carrière selon le monde est désormais terminée. J'ai la conscience d'avoir servi mon prince avec toute la fidélité et tout le dévouement dont j'étais capable. N'cst-il pas temps de servir le Roi du ciel, mon Créateur.^ Et quant à mes enfants, je les confie au plus tendre des pères, en les recommandant à votre sollicitude et en les mettant à vos pieds.

— Très bien, M. le baron. Cependant si tout le monde agissait comme vous, je finirais par avoir beaucoup d'enfants. N'est-il plus possible de concilier la fidélité qu'on doit à Dieu avec celle que l'on doit à son souverain?

— Pardon, Sire, tout est possible aux âmes énergiques et viriles. Mais pour des âmes chancelantes et faibles comme la mienne, la cour est un milieu mal choisi pour établir un équilibre parfait entre Dieu et les hommes. Je supplie votre Majesté de ne pas s'opposer à un dessein que la grâce a formé en moi et je conjure le roi de Jérusalem (44) de permettre à son chambellan d'aller finir ses jours là où naquit et mourut le Sauveur du monde. »

Après ces derniers mots qui décidèrent l'empereur à céder, M. de Géramb prit la main de son souverain, la porta à ses lèvres, et se retira. »

Quelques jours après (45), il quittait Paris, dan> le dessein de s'embarquer à Marseille pour les Lieux Saints.

(44) On sait que les empereurs d'Autriche prenaient ce titre.

(45) Qu'il employa notamment à se procurer des ouvrages •sur la Terre-Sainte, et à obtenir du prince de Talleyrand une lettre ofticicUa de recommanda-tion.

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