CHAPITRE VIII
Le Noviciat. — La prise d'habit (i5 janvier 1816). — Lettres du frère Mariel-Joseph à ses tantes. — Divers traits de la vie du novice. — L'ordre du pot cassé. — La profession (4 avril 1817). Discours du R. P. Abbé.
« Je viens, avait répondu le baron de Géramb à la question du frère porlier, je viens demander une place au soleil de la Trappe, et une part, si humble qu'elle soit, à votre pénitence et à vos mérites (i). » Conduit à riiôtellerie, notre néophyte y fut bientôt rejoint par le Supérieur de la maison, Dom Bernard de Girmont (2), qui s'entretint longtemps avec le noble postulant, lui parlant des privations, des souffrances morales ou physiques, des luttes et des dégoûts sans nombre que très probablement il aurait à subir dans la vocation qu'il voulait embrasser, et
(1) p. Irénée, p. 136.
(2) Issu d'une ancienne famille de Lorraine, le P. de Girmont était moine de Morimond lorsque la Révolution le chassa de son monastère. Condamné à la déportation, il était allé rejoindre ses frères à Darfeld où il fit la connaissance de M. de la. Roussièie. Celui-ci, ayant donné le Port-Ringeard à la Trappe, avai.t demandé et obtenu le P. de Girmont comme premier supérieur. (Cfr. Dubois, Histoire de l'abbaye de Morimond, p. 400.)
l'engager à réfléchir encore et à bien interroger ses forces avant de prendre un parti définitif.
M. de Géramb, « laissé à lui-même et abandonné au courant de ses propres idées, envisagea l'avenir, et d'un seul coup d'œil mesura l'étendue du sacrifice que Dieu semblait attendre de lui. Les deux tiers de son existence s'étaient écoulés au sein des palais où le luxe et la richesse étalaient à l'envie leurs fastueuses magnificences, et maintenant il allait se condamner à passer le reste de ses jours dans une demeure étroite, malsaine, dont les murs poudreux, moisis, verdâtres, suintaient de toute part, dont les planchers fléchissaient sous le poids de la vétusté, et où l'air ne pénétrait que par des jours de souffrance, semblables à ceux d'un cachot, ou d'un ponton de navire (3). Autrefois de nombreux domestiques se pressaient autour de sa personne, cherchant à prévenir ses goûts, à devancer ses désirs; et aujourd'hui voilà qu'il lui faudrait, comme le dernier des pauvres, se servir lui-même, servir les autres, balayer les corridors, laver la vaisselle, éplucher les légumes, fendre du bois, remuer péniblement la terre, et parfois curer les étables. Quel contraste et quelle opposition entre ce qu'il avait été hier et ce qu'il serait demain !
(v Mais Dieu lui fit comprendre que c'est en suivant cette voie, si âpre à la nature, qu'il trouverait ce que jusqu'alors il avait vainement cherché dans le monde : la possession de soi-même, la joie et la paix... D'ailleurs, même en dehors de toute disposition divine, l'expiation n "était-elle pas pour lui une loi impérieuse et nécessaire? Ne fallait-il pas qu'un
(3) Port-flu-Salut n'a plus qu'en partie cet aspect et quelquesuns des vieux bâtiments de l'époque du P. de Géramb ont déjà îait place à une construction saine et bien aérée.
silence sévère compensât les intempérances de la parole et les agitations d'une vie mondaine et dissipée? qu'une pauvreté étroite rachetât la superfluité d'un luxe scandaleux? et que la modestie, l'humilité, la mortification des sens acquittassent, chacun dans sa sphère, tout ce que l'oubli de ses devoirs de chrétien avait fait peser sur sa conscience de responsabilité menaçante. Il est dans le monde des âmes, comme dans le monde des corps, des contrepoids providentiels et des compensations pondératrices. Dieu le lui fit comprendre... et, à cette heure, la voix de Dieu était trop pressante, les touches de la grâce trop accentuées, pour qu'il lui fut possible d'attendre et de réfléchir davantage (4). »
Dès le soir même « il signifia au R. P. Bernard que l'affaire de sa vocation n'étant ni une velléité passagère, ni un caprice, ni l'effet d'une boutade contre les inconstances de sa mauvaise fortune, mais un appel divin bien éprouvé, bien constaté, bien mûri surtout au double contact de la prière et de la réflexion, tout ajournement lui devenait fatigant et pénible ; que d'ailleurs ce n'était pas en dehors de la lice qu'on essayait ses forces, mais au sein du combat, et que le moyen le plus sûr de voir s'il y avait en lui l'étoffe d'un vrai trappiste, était de vivre en vrai trappiste (5). »
Dom de Girmont se rendit à la justesse de ce raisonnement : le lendemain le postulant entra en communauté, et le i5 janvier, 44® anniversaire de sa naissance, fut, comme il l'avait désiré, le jour fixé pour sa prise d'habit.
(4) P. Irénée, p. 138.
Au matin de ce jour, attendu par lui avec tant d'impatience, on vit donc, au chapitre du monastère, s'avancer, conduit par le maître des novices, le baron de Géramb, dans son costume de général, couvert de décorations, son grand sabre traînant à terre. « Les regards des religieux d'ordinaire si réservés, dit ici le P. Irénée (6), furent pris cette fois en flagrant délit d'indiscrétion... Mais aussi, à qui avaitil été donné, depuis l'établissement de la Trappe, d'assister à un pareil spectacle.^ On avait bien vu des barons, des comtes, des marquis, des capitaines et même des colonels revêtir les livrées religieuses ; mais un général, un chambellan de l'empereur d'Autriche, venir avec tous les insignes de sa haute dignité solliciter la même faveur, jamais. »
Arrivé au milieu de la salle, l'humble récipiendaire se prosterne tout de son long, a Qae demandezvous? interroge Dom de Girmont. — La miséricorde de Dieu, et de l'ordre. » Et le postulant se relève pour entendre le supérieur lui adresser quelques paroles inspirées par la circonstance (7). a Après lui avoir fait sentir, d'une part, toute la joie qui s'attache, en religion, à l'accomplissement des moindres devoirs, et de l'autre la sévérité d'une règle qui, indépendamment des austérités qu'elle impose, renferme une foule de prescriptions dont le détail est tout à la fois un embarras pour la mémoire et une gêne écrasante pour la nature, il ajoutait : « Voici, mon frère, la loi soiis laquelle vous voulez combattre (8). Promettez-vous de l'accomplir et de n'en jamais affaiblir la ligueur par aucune voie directe ou indirecte? — Oui,
(T) Nous en donnons le texte d'après le P. Irénée.
(8) Règle de S. BenoM, ch. 58.
mon Révérend Père, répond aussitôt M. de Géramb, avec la grâce de Dieu et le secours de vos prières. »
Puis au chant du Benedictus on le dépouille de son brillant costume pour le revêtir de la robe blanche, du scapulaire et de la chape de novice cistercien (9), et le général Ferdinand de Géramb se relève homme nouveau sous l'humble nom de frère Marie -Joseph.
Ces pauvres livrées qu'il vient de revêtir, il ne les quittera plus. Ce mur de séparation qu'il vient d'élever entre le monde et lui, jamais il ne le franchira. Ces engagements contractés en ce jour mémorible resteront la règle invariable de sa conduite. « Qu'il passe de la Trappe du Port-du-Salut à celle du Mont-des- Olives, qu'il aille à Jérusalem, au Mont-Sinaï, à Rome; qu'il soit simple moine ou abbé et procureur général de son ordre, peu importe : partout, le baron de Géramb s'effacera désormais devant l'humble frère Marie-Joseph (lo). » Et le P. Irénée ajoute : (( En attendant, l'heureux novice s'abandonne aux transports de sa joie ; son cœur déborde de reconnaissance, d'amour, et vingt fois par jour il se demande ce qu'il a fait pour mériter une telle faveur, ou plutôt ce qu'il n'a pas fait pour être exclus d'un si riche héritage. Bien d'autres dans le monde avaient su se protéger contre le feu dévorant des passions ; bien d'autres, à des moeurs modérées, chastes, irréprochables, avaient joint le mérite d'actions vraiment chrétiennes, et Dieu avait passé à côté d'eux sans leur dire : Suivez-moi ! Et c'est lui qui a été appelé et choisi ! lui qui a couru, comme un pauvre fou, à
(9) C'était, comme on le voit, en qualité de novice de chœur qu'il entrait en communauté. Cependant il ne devait point, on le dira en son lieu, recevoir les ordres sacrés.
.(10) P. Irénée, p. 142.
tous les plaisirs ! lui qui constamment a fait de son corps une idole, parfumée d'ambre et de musc ! lui qui jusqu'alors n'a connu d'autre sagesse que celle de bien vivre, d'autre calcul que celui de la fortune, d'autre but à atteindre que celui de la considération humaine et de la gloire ! 0 jugement incompréhensible de Dieu ! ô voie insaisissable de la miséricorde ! ô mystère de prédestination, où l'âme s'abîme sans rien voir ni rien comprendre (ii). » Ces sentiments, mélange de gratitude et d'effroi, allaient remplir le reste de la vie, et, nous le verrons, se faire jour, comme là son insu, dans ses paroles, ses écrits, dans ses moindres actions. Le jour même de sa vêture, il les exprimait dans cette lettre à ses tantes de Lyon (12) :
Port-du-Salut, i5 janvier 181 G.
La sainte volonté de Dieu, !
Mes Chères Tantes,
Enfin, aujourd'hui, jour de ma naissance, j'ai
reçu le saint habit. C'en est fait, me voilà tout à Dieu ! c'est assez avoir couru après la fausse-gloire des gens du monde, il est temps que je suivie notre Sauveur dans la voie des souffrances et des opprobres, où il daigne m'appeler. Malheur à moi, si je désirais d'autre gloire que celle de la croix et des anéantisse-
(11) p. Irénée, p. 142.
(12) Les pieuses parentes du P. de Géramb devaient rester en correspondance avec lui, et c'est par elles qu'il donnera de ses nouvelles aux siens ou en recevra. Nous citerons la plupar.t des lettres qui furent ainsi écliangées, et qui nous l'avons déjà dit, sont sous nos yeux. Elles nous ont été communiquées par M. le marquis de Leusse.
ments!... Tante Victoire est carmélite et moi trappiste! qui am'ait dit cela? 0 mes tantes, quel bonheur pour moi de me trouver si près de Dieu maintenant !que je suis heureux d'avoir quitté le monde, ce malheureux monde où tout n'est que misère ! Hélas ! les plaisirs mêmes qu'on y goûte sont mêlés de tant de chagrins et de tant d'amertumes... Oui, mon Dieu, plus de plaisir que celui de souffrir afin de satisfaire à votre justice pour mes péchés, réparer le passé et vous servir avec fidélité.
« Tout à vous, mes chères tantes, en N.-S. J.-C.
« Frère Marie- Joseph. »
L'enjouement et la bonne humeur qui ne quitteront jamais le P. de Géramb et sont du reste, l'histoire des Saints est là pour le prouver, conciliables avec la plus haute vertu, lui faisait ajouter ce postscriptum où il énumérait plaisamment les petits plats qu'on mangeait chez les vieilles tantes :
« Plus de matefaims, plus de riz de veau, plus d'aloyau, plus de pâtés, plus de crèmes, plus de dragées, plus de baignets, plus de chandelets (.»*), plus de recuites, plus de brioches, plus de petit-salé, plus de tout cela. Monsieur Ferdinand (i3) ! »
Comment de tout cœur il s'était mis à l'œuvre, une seconde lettre à ses tantes, postérieure de date de quelques mois, va nous le montrer. Nous la citerons presque en entier malgré sa longueur (iZj), car c'est
(13) Par contre, mandait-ir dans une autre lettre (août 1816) il se portait mieux. « Ma santé, cela veut dire mon estomach, est excellen.t ici, je ne souffre plus de ces terribles indigestions que j'avais quelquefois à Lyon. »
(l'<) Et malgré quelques inexactitudes ou exagérations dues au zèle de néophyte du frère Marie-Joseph.
98 GÉNÉRAX Eï TRAPPISTE
la peinture fidèle de la vie que va mener, au moins pendant son noviciat, le baron de Géramb.
La sainte volonté de Dieu !
Mes obères Tantes,
(v... Il ne faut pas précisément beaucoup de force et de vigueur pour se consacrer à la pénitence dans notre saint ordre, comme oii se le persuade dans le monde. Non, il ne faut pas précisément beaucoup de force puisqu'on en voit tous les jours, parmi nous, de très délicats et d'une très faible santé persévérer avec constance. Mais il faut, avec le secours de la grâce, beaucoup de courage, beaucoup d'humilité et beaucoup de bonne volonté. Beaucoup de courage pour supporter les austérités, beaucoup d'humilité pour renoncer à soi-même en toutes manières, beaucoup de bonne volonté pour surmonter les obstacles et les tentations.
(c I. Beaucoup de courage pour supporter les austérités. Car quoiqu'elles ne soient pas aussi grandes qu'elles devraient l'être pour ceux qui par état sont obligés de faire pénitence, non seulement pour leurs propres péchés mais encore pour les péchés des autres, voici cependant ce que nous pratiquons et endurons : 1° nous avons bien froid en hiver... on a presque toujours la tête nue à l'église... Le jour, on ne peut se chauffer que pendant de petits moments et seulement debout... 2° nous avons bien chaud en été... Mais le froid et le chaud, mes chères tantes, ne sont que la pénitence commune à tous les hommes •et même les plus sensuels n'en sont pas exempts ;
ainsi il s'entend que nous autres qui faisons une profession publique de pénitence, ne devons point y faire attention. 3° nous nous levons tous les jours à deux heures après minuit, les fêtes ordinaires et les dimanches à une heure, et les grandes fêtes encore plus tôt; 4° nous n'osons point nous appuyer contre le mur quand nous sommes assis, quelque fatigués que nous puissions être (i5). Nous ne faisons qu'un seul repas par jour, pendant sept mois de l'année (i 6), Encore ne trouvons-nous au réfectoire que quelques pommes de terres, quelques herbes, racines ou légumes, apprêtés sans façon, sans beurre, sans huile, uniquement avec du sel et de l'eau ou tout au plus quelquefois avec un peu de lait (17)- Lorsqu'on soupe (18), de la salade et un peu de fromage font tout le souper, ceci encore, remarquez, que, maintenant que l'huile est chère, nous mangeons notre salade avec une espèce de crème dont on nous donne une cuillerée. Notre pain est bis ; notre bois-
(15) Cela doit s'entendre des exercices publics. Partout aiUeurs il est permis de le faire.
(16) Le grand carême monastique, du 14 septembre à Pâques. — Il faut comprendre un seul vrai repas : car il y a l'adoucissement du mixte le matin, et le soir de la coUition dont 11 va être question.
(17) C'était en effet, à répoq<le où entra à la Trappe le P. de Géram, le régime ordinaire. Depuis il a été quelque peu adouci. Voici l'article des Us... de la Trappe relatif à la nourriture : « Le beurre et l'huile sont permis comme condiments... Onsert au réfeotoire commun du riz, des pâtes, des légumes, racines..., etc.. A dîner on sert deux portions cuites... On y ajoute un dessert... A souper une portion cuite, ou une saladeavec légumes ; du fromage ou des fruits. On sert... la boisson commune du pays. La mesure ordinaire soit pour le dîner, soit pour le souper est... d'un demi-litre. Aux deux repas 01» donne à chacun une quantité de pain suffisante ».
(18) C'est-à-dire lorsqu'il n'y a point la collation des jours de jei'ine. — Le P. de Géramb ne parle pas du petit déjeuner du matin, appelé le mixte, en usage maintenant dans toutes les Trappes.
lOO GENERAL ET TBAPPISTE
son, de l'eau avec une petite chopine de cidre (i9) à laquelle même plusieurs ne touchent pas. Et encore ne nous est-il pennis de nous servir que quand le Supérieur a frappé pour donner le signal, afin de mortifier un peu l'avidité désordonnée de la nature, qui a souvent besoin d'être modérée lorsqu'il s'agit de satis-faire s-es appétits quelqu 'insipide qu'en soit l'objet. Encore, encore... ne nous est-il pas permis de choisir dans cette nourriture ce qui nous répugne le moins, et que si nous laissons tomber quelques gouttes... ou un morceau de ce pauvre pain bis fautil que nous nous prosternions la face contre terre. 6° Nous travaillons plusieurs heures par jour à jeun à des travaux très pénibles, comme porter dès pierres, de la terre, scier du bois, bêcher ; tout cela au plus gros du soleil, ou au plus grand froid, etc., etc.. 7° Nous chantons, au choeur, et y prions à genoux (20), plus de sept heures par jour, et bien plus les fêtes et les dimanches. 8° Nous ne nous couchons pour nous délasser des fatigues de la journée, que sur la dure, et n'avons sous notre tête qu'un petit oreiller de paille. Quelques-uns ne se servent que d'une bûche pour reposer leur tête.
« II. Il faut beaucoup d'humilité pour renoncer à soi-même en toutes choses. On croit, quand on se sent en état de supporter toutes sortes de pénitences et d'austérités que tout est dit et qu'on peut hardiment se présenter à la Trappe. 0 mes chères tantes, les austérités du corps ne sont que la moitié de la vie religieuse à la Trappe, et encore la moitié la plus
(19) Dans le pays où est situé le Port-du-Salut c'est la bois- .son oi'dinaire de tous.
(20) Le frère Marie-Joseph oublie de mentionner les miséricordes.
iUE PERE DE GERAMB lOU
aisée ; car il en coûte souAent bien plus pour endurer avec patience les humiliations, renoncer à son propre jugement et détester sa propre volonté comme l'exige notre sainte règle, que pour tenir son corps dans la contrainte et les souffrances.
Oui, mes bonnes tantes, nous endurons de grandes humiliations. On nous reprend à temps et à contretemps, en particulier et en public ; quelquefois ce sont nos frères les plus jeunes qui, i>ar esprit de charité, nous font apercevoir nos fautes et même nos plus légers manquements, en nous proclamant dans le chapitre (21). Et toujours nous devons, que nous soyons coupables ou non, souffrir tout en patience, sans qu'il nous soit permis de proférer une seule parole, qui tendit à nous excuser le moins du monde ; nous sommes même obligés de nous humilier aussitôt extérieurement en nous prosternant et intérieurement en reconnaissant que nous sommes pleins de défauts. Faire même plus car il faut même concevoir de la joie d'être humilié, quand bien même il arriverait qu'on se méprit en nous accusant d'une faute que nous n'aurions pas commise, quelque grave qu'elle fût ou que le Supérieur entendit tout autrement ce qui aurait été dit contre nous, trop heureux d'accepter la confusion qui nous en revient en place de celle que nous méritons au tribunal du juste Juge pour tant de péchés que nous avons commis, et qui ne sont pas connus des hommes, hélas ! peut-être pas de nous-mêmes, et qu'il est cependant
(21) Au chapitre où l'on fait la coulpe, chaque religieux a le droit de déclarer à haute voix, de proclamer, mais, disent les Us, '. dans un esprit de charité et de zèle pour la gloire de Dieu » les fautes extérieures de ses confrères. Le moine ainsi proclj7né se pror-terne aussitôt, et reçoit, sans jamais s'excuser, la pénitence imposée par le Supérieur.
si nécessaire d'expier. C'est aussi dans cette pensée d'avoir offensé la majesté de Dieu et pour réparer ce malheur que notre sainte règle veut que nous marchions toujours la tête penchée vers la terre et les yeux baissés.
(( Nous avons tellement renoncé à notre propre jugement que nous devons faire tout ce qu'on nous dit, sans observations, sans répliques, quelque peu convenable que cela nous puisse paraître, à moins (ce qu'à Dieu ne plaise), que ce fut contraire à la loi de Dieu, à la Sainte Règle, ou bien que nous eussions de bonnes raisons pour croire que ce n'est point l'intention de notre Supérieur. Hors ces cas extraordinaires, obéir sans retard, obéir sans examen et de bon cœur est notre pratique de tous les moments. Mais non seulement nous devons renoncer à notre jugement en toute occasion, mais il faut même le fuir dans les choses les plus justes, et les exécuter non parce qu'elles nous paraissent justes mais parce qu'elles nous ont été commandées. Il faut même que nous croyons tout ce qu'on nous dit, tout bonnement et simplement, et que nous nous persuadions qu'il n'y a rien de mieux. Et même plus, mes chères tantes, il faut que nous oublions même que nous avons su quelque chose, et que nous ayons sans cesse à l'esprit ces paroles sorties de la bouche sacrée de la Vérité éternelle : u Si vous n'imitez en simplicité les petits enfants, vous n'aurez point de purt au royaume des cieux. » Aussi nous ne devons plus avoir de sentiment propre, mais nous conformer entièrement à celui de notre supérieur, et même de tous nos frères sans exception, pour l'entretien de la charité. Car, si je ne vous ai encore rien dit de cette
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vertu, c'est que vous devez bien penser qu'elle doit être parmi nous au plus haut degré de perfection, et pour tout dire en un mot, elle doit être si parfaite que, malgré la diversité des caractères, l'opposition des humeurs, la différence de l'éducation et des pays où l'on a pris naissance, il n'y ait entre nous qu'un même esprit, qu'un cœur et qu'une âme : à quoi on ne peut arriver, comme vous sentez bien, qu'en renonçant, en toutes rencontres, à ses propres lumières, pour s'abandonner aveuglément à celles des autres. Au reste, mes chères tantes, il n'est point nécessaire d'avoir atteint cette perfecti6ri dès le commencement, et votre neveu en est, hélas ! encore bien loin, bien loin, bien loin ; mais il suffît que l'on y tende de tout son pouvoir, que l'on y travaille de toutes ses forces et que l'on désire sincèrement l'acquérir. Tout cela est non seulement pour ce que je viens de dire, mais aussi pour tout le reste.
(( Oui, chères et mille fois chères tantes, détester sa propre volonté. On dit ordinairement à ceux qui se présentent pour être admis parmi nous qu'il faut qu'ils la laissent à la porte et on ne les trompe point. Il ne nous est plus permis, une fois dans le monastère, de la suivre en rien. Il suffît que l'on voye que vous désiriez une chose pour que l'on vous commande quelquefois tout le contraire ; non pas cependant, comme pourraient le faire les gens du monde, pour vous contrarier et pour vous chagriner, mais par amour pour nous et pour notre salut, afin de nous faire absolument renoncer à cette maudite volonté propre qui est la seule cause de notre damnation. Aussi les saints nous disent-ils : Otez la volonté propre, et il n'y aura plus d'enfer.
« III. Il faut une très grande bonne volonté pour surmonter tous les obstacles. Oui, une très grande bonne volonté car tout cela est très pénible, sui'tout dans les commencements. Oui, mes chères tantes, une très grande bonne Aolonté, qui doit aller jusqu'à ne pas craindre les maladies, ni la mort même, mais plutôt soupirer après elle, à l'exemple de tous les Saints. Car je ne dois point vous cacher que la santé reçoit souvent quelqu'atteinte du changement de régime de vie, et le démon ne manque pas de profiter de cette occasion pour nous persuader de regarder en arrière. Combien n'efî ai-je pas vu quitter cette maison t Et moi-même je ne suis plus ce gros neveu dont la santé paraissait vouloir faire l'épitaphe du genre humain ; j'ai bien maigri, mais je me porte au reste mieux que dans le monde... Oui, pour en revenir à ce que je disais, une très grande bonne volonté : parce que le démon, voyant qu'on va lui échapper, tente en mille manières. Ce que l'on ne peut surmonter qu'en réunissant encore le courage et l'humilité à la bonne volonté. Le courage pour prendre patience et pour s'offrir à Dieu, même pour rester dans la tentation autant qu'il lui plaira ; l'humilité pour avoir la fidélité de faire connaître aussitôt à celui qui tient pour A'ous la place de Dieu toutes vos pensées qnelque extravagantes qu'elles puissent nous paraître, et toutes nos misères quelque humiliantes qu'elles soient ; et enfin, la bonne volonté pour mettre en pratique tous les moyens qu'on nous donne afin de pouvoir surmonter la tentation.
({ Voilà, mes chères tantes un petit abrégé de H vie que votre neveu a le bonheur de mener maintenant. Vous ne vous plaindrez plus, j'espère, comme
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VOUS l'avez fait la dernière fois... que je vous écrive de trop petites lettres ; en voici une bien longue, bien longue pour un trappiste qui vit dans un silence perpétuel, et vous devez sentir qu'écrire ou parler revient à peu près au même. Mais le Révérend Père, charmé de la piété qui règne dans votre conduite comme dans le style de vos lettres, m'a non seulement permis de vous écrire la présente un peu plus longue que de coutume, mais m'y a fortement engagé...
« Croyez que je suis aussi heureux qu'on peut l'être. Si le chemin de la croix et des austérités a ses difficultés, il a bien aussi ses douceurs. Les hommes voient bien la croix, dit notre bienheureux Père Saint Bernard, mais ils ne voient pas l'onction et les consolations qui accompagnent la croix. C'est cette onction et ces consolations qui font que plusieurs religieux de cette sainte maison, au milieu même des peines intérieures et extérieures qu'ils ont à souffrir, ne changeraient pas leur état pour toutes les couronnes de la terre.
« Adieu, mes chères tantes. Ne cessez point de prier pour votre neveu qui, de son côté, le front OTOSterné dans la poussière, ne vous oublie point devant le Seigneur.
« Fr. Marie- Joseph, trappiste très indigne. »
On le devine par la manière dont, dans cette lettre, il parle de son état, il avait fallu peu de temps au P. de Géramb pour se rompre à la discipline du cloître. Sans doute sa rare intelligence, sa pénétration d'esprit doivent entrer en ligne de compte pour l'expliquer ; mais après la grâce de Dieu qui manifes-
tement l'avait appelé au cloître, c'est l'amour de sa vocation qui, si rapidement, lui avait donné le goût de ce nouvel état, si différent de la vie qu'il avait menée jusqu'alors.
Une autre lettre (22), toujours adressée à ses tantes, est encore bien caractéristique.
{( La sainte volonté de Dieu !
u... Je suis toujours sans nouvelles de chez moi. Pas un mot de mes sœurs, de mon frère, ni de mes enfants ! Vivre ici sans lettres de ce que l'on a de plus cher au monde, serait chose insupportable, si je ne me disais, en regardant le saint habit que j'ai le bonheur de porter : les afflictions si courtes et si légères de la vie présente nous méritent le poids éternel d'une gloire sublime et inconcevable (23). Non. non, mes bonnes et chères tantes, c'est, pour un pénitent, îine grande grâce de Dieu que les procédés du monde à son égard. Ils servent à le détacher tout à fait d'un perfide qui l'a trompé une infinité de fois. Quand le monde nous cherche, nous demeurons dans ses liens; quand il nous abandonne, nous commençons à être iibrps. Jésus-Christ a dit : (( Le monde vous hait, parh:e que je vous ai choisis. Si le monde vous hait, sachez qwil m'a haii le premier (24). » Je ne doute aucunement qu'ils ne m'écrivent pas parce que ma retraite à la Trappe n'ayant naturellement pu être secrète, cela a fait beaucoup de bruit dans le mpnde, et que le monde se sera diverti à mes dépens, ce qui les aura fâchés. L'idée d'un frère, d'un père religieuxmoine est difficile à supporter devant le monde. Un
^22) Du mois d'août de U même année.
(23) S. Paul aux Cor., iv, 17.
<2-i) S. Jean, xv, 18.
général, chambellan, baron, etc., devenu jrère coiipe-choiix est une démence et mérite, au moins aux yeux du monde, une place dans la maison des fous.
« Les insensés ! pleurez, pleurez, riches, à la vue des malheurs qui doivent vous arriver ! Quant à moi, mon unique prospérité sera de m 'attacher à mon Dieu et de mettre ma confiance en celui qui me tient lieu de tout... Oui, oui, c'est vous que j'aimerai. Seigneur, vous qui êtes ma force, mon ferme appui, mon refuge et toute ma ressource !...
« Je vous prie, mes tantes, et remarquez que je souligne cette prière, je vous prie de ne jamais rien écrire de moi à ma famille. S'ils vous envoient des lettres à mon adresse, faites-les moi passer, mais en dehors de cela ne leur marquez point que nous sommes... en correspondance. Je vous en suppiie^ et j'ai de très bonnes raisons pour vous faire cette prière. Cependant quand vous recevrez de leurs nouvelles, faites-le moi savoir; car vous devez sentir que quels que soient les procédés dont ils se rendent coupables à mon égard, je ne les porte pas moins en Jésus- Christ dans mon cœur. — Mon frère, mon frère, qui m'a offert souvent la moitié de ce qu'il possédait !... mon frère à qui j'ai donné tant de fois des preuves de rattachement le plus sincère, ne pas m "écrire un mot ! Cela surpasse toute imagination. Hélas, il suit le torrent (2 5) !... Mais parlons d'autres choses.
(25) On voit combien le frère Marie-Joseph restait attaché aux siens. Loin d'exclure ou de supprimer les affections de la famille, la vie relisieuse ne fait que les développer en les surnatui'alisant -. en général, il faut estimer que celui qui n'aime pas les siens ne parviendra guère au vérltalile amour de Dieu. De fait, comme nous le verrons plus bas, les deux frères ne tardèrent pas à reprendre leurs relations.
Io8 GÉNÉRAL ET TRAPPISTE
« M. A... s'est jeté par la fenêtre (26) !... Où est maintenant son âme? Sa vie n'était qu'un dépôt qu'il devait faire valoir et remettre ensuite à celui qui le lui avait confié. 0 mes tantes ! quel compte, quelle discussion ! rien n'échappera, pas même une parole prononcée à la légère, pas même un moment perdu sans profit pour le Ciel ! C'est Dieu qui juge, Dieu qui a tout donné, Dieu qui voit tout, Dieu qui connaît tout, Dieu qui veut tout récompenser ou punir ! Quand je me transporte en esprit au moment où je dois être jugé, je me trouve si coupable, que je puis à peine supporter cette vue. Je me vois comme un criminel qui n'ose lever les yeux, qui voudrait s'ensevelir pour se dérober aux regards de son juge. Il faudra pourtant soutenir ses regards, ses reproches, son indignation, sa colère, si je suis coupable à ses yeux. Je serai jugé sur les réflexions que je fais même à présent, si elles ne me servent pas à me changer et à me réformer. Que me reste-t-il donc? Je ne puis éviter d'être jugé, je ne puis me cacher à mon juge, ni lui cacher la moindre circonstance de mes actions. Mon unique ressource est de le fléchir dès à présent, car cette ressource me sera ôtée dans le moment où il me jugera. Ce n'est que maintenant que je puis le conjurer, l'adoucir, le toucher. 0 que je serais aveugle et ennemi de moi-même si je négligeais cette ressource unique ! 0 larmes, ô prières ! ô pénitence ! que vous me devenez douces, puisque vous pouvez m 'être si salutaires ! 0 Dieu ! vous êtes encore plus mon Père que mon Juge : je vais prévenir votre sentence et devenir mon juge moi-même, en me con-
{2G) C'était le malheureux complice de la convertie du baron de Géramb. Cf. p. 84.
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damnant sans pitié, et je vais vous épargner la douleur de me condamner sans miséricorde...
« Adieu, mes chères tantes...
(( Fr. Marie- Joseph. »
Celui qui exprimait des sentiments si élevés dans ses lettres devait faire évidemment l'édification de ceux avec qui il vivait (27). Quelques traits de l'époque de son noviciat nous montreront qu'en effet il était un modèle d'humilité, de mortification, de générosité dans le service de Dieu.
Un jour que, pour un mal de gorge, il suçait quelques morceaux de réglisse que lui avait donnés le maître des novices, un de ses frères l'ayant remarqué l'accusa au chapitre de manger entre les repas. Un simple mot eut suffi pour le justifier : mais il préféra garder le silence, et l'arrêt capitulaire le condamna à montrer à ses frères, en passant de table en table, un écriteau portant en grosses lettres, le mot : gourinand. Les Supérieurs firent semblant de fermer les yeux sur la chose ; mais en temps opportun surent rendre justice au frère Marie-Joseph.
Une autre fois il lui arriva de briser un vase- Aussitôt il en ramasse les fragments et va les présenter au Père en lui disant sur le ton de sa gaîté habituelle : « Tenez, mon Pèi2, voilà encore une fleur de mon jardin. — Eh bien, mon fils, lui répondit Dom Ber-
(27) « Les religieux étaient comme frappés de stupeur en voyant la simplicité, l'ardeur, la sainteté du nouveau Frère, et de quelle façon naturelle et modeste il savait s'imposer des mortifications inouïes. Le Supérieur dut modérer son zèle et ses austérités; il lui fut seulement accordé de coucher sur des planches, d'occuper une place après le dernier des prof es et de ne hoire que de l'eau... Tel fut son début. La suite y répondit. Sa persévérance ne se ralentit pas un instant. » Biographie du Clergé contemporain, par un Solitaire.
nard, demain, aous vous tiendrez à genoux à la porte du réfectoire et vous montrerez à tous votre fleur, suspendue à votre cou. » Et pendant que la communauté entrait au réfectoire, surprise du bizarre ornement qui était suspendu au cou du Frère, celui-ci, — il devait le raconter un jour, se disait à lui-même : « Il y a quelques jours tu aimais à faire parade de tes décorations, les ordres de Marie-Thérèse, de Malte, de Saint-Ferdinand, etc., mais il te manquait l'ordre du. pot cassé. Grâces à Dieu, il ne te manque plus rien aujourd'hui ! »
Les mortifications volontaires, ajoutées à la vie déjà si austère de la Trappe, étaient aussi dans le programme que s'était tracé le fervent novice. Il était habitué au tabac en poudre et l'on en tolère l'usage à la Trappe. Un jour il jeta sa tabatière aux pieds d'une statue de Notre-Dame des Douleurs pour avoir l'occasion de souffrir quelque chose. Et il persévéra dans son sacrifice (28).
Une autre de ses pénitences favorites était l'usage de la discipline. « Non content de la prendre en commun avec les autres religieux (29), il se la donnait encore en particulier aussi souvent que l'obéissance pouvait le lui permettre, et c'était toujours sans s'épargner. Un vénérable ecclésiastique a raconté qu'un jeune homme qui revenait de la Trappe, lui apporta une discipline qu'il avait prise par vénération dans la cellule du P. de Géramb : les cinq bran-
(28) D'après Loiseau du Bizot, Huit jours à la Trappe (du Por.t-du-Salut), les Supérieurs du P. de Géramb l'avaient autorisé « à lumer sa pipe quatre fois par jour » et ajoute cet auteur « l'une de ses grandes mortifications était de n'en fumer que deux... privation qu'il offrait à Dieu. »
(29) C'est-à-dire, d'après les Vs, tous les vendredis matin, pendant l'espace d'un miserere.
elles, garnies de gros nœuds, étaient toutes teintes de sang. On voit qu'il n'y allait pas de main morte (3o). »
Nous avons vu plus haut, par une lettre adressée à ses tantes, quelles inquiétudes accablantes lui causa à un moment l'absence de nouvelles de sa famille. Or sur la fin de cette année arriva enfin une lettre de son plus jeune fils Gustave. L'occasion parut propice à Dom Bernard pour éprouver son novice. Il le fait venir, et lui présente la lettre. Un éclair de joie illumine les traits du frère Marie-Joseph et déjà ses deux mains allongées saisissent la lettre lorsque le Père supérieur la retire tout à coup et la jette au feu. Le pauvre frère s'inclina avec respect et sortit sans rien dire. Deux jours après, Dom Bernard lui remettait une copie de la lettre qu'il avait prise auparavant(3i).
« Cette dernière épreuve, dit le P. Irénée, fut jugée suffisante et couronna dignement la fin du noviciat du frère de Géramb. » Le jour du Vendredi-Saint 1817, 4 avril, jour que le frère Marie-Joseph avait choisi (32), après la récitation du psautier (33) et
(30) Petile vie, p. 41.
(32) Le temps de sa probation expirait le 15 janvier. Mais « circonstance sans précédent dans les annales de la Trappe et qui dénote à elle seule tout le prix que l'on attachait à la vocation d'un tel novice », dit le P. Irénée (p. 162), le frère ayarkt exprimé le désir de faire sa profession à ce jour « Dom Bernard qui Pavait étudié de près et qui savait qu'une des jouissances les plus chères à son âme, était la méditation assidue de la Passion du Sauveur, n'eut pas de peine à rattacher cette singulière demande à un ordre d'idées bien supérieur à tout ce qu'inspire ou le caprice ou une imagination mal réglée, eit il promit que malgré la longueur des offices et la fatigue qui résulte des austérités exceptionnelles de ce jour, on tenterait toutefois l'impossible pour le satisfaire. »
(33) La récitation du psautier tout entier passe à ju&te titre pour l'un des exercices les plus fatigants de l'année. On la fait pieds nus au chapitre. Le jour du Vendredi Saint on se ne sert au réfectoire que du pain et de l'eau.
avant l'office des Présanctifiés, il fit sa promesse d'obéissance (34) entre les mains du R. P. Abbé (35). Celui-ci prononça à cette occasion le discours qu'on va lire et qui nous a été conservé dans une lettre (36) que le frère de Géramb écrivait quelques semaines après à ses tantes et en tête de laquelle se trouve ce petit préambule :
La sainte volonté de Dieu !
« Mes vœux sont prononcés, mes chères tantes ; je me suis à l'époque que je vous avais marquée (87) immolé à jamais par le dévouement entier et parfait de mon corps, de mon âme et de toutes mes actions au service de notre divin Rédemf>teur, et il n'est plus permis à votre neveu d'avoir, dans le monde, d'autre trésor que la pauvreté, d'autres délices que les souffrances, et d'autre amour que celui de Jésus- Christ; trop heureux, par mon sacrifice, de pouvoir apaiser la colère et satisfaire à la justice d'un Dieu que, pendant tant d'années, j'avais si cruellement outragé. — Voici le discours que notre R. P. Abbé m'a adressé, le Vendredi-Saint, avant de prononcer mes vœux :
« Je ne m'arrêterai pas, mon cher frère, à vous faire
(34) Dans la règle de saint Benoît, ce seul vœu est formellement exprimé, mais il renferme implicitemen.t les deux autres.
(35) Dans l'intervalle du noviciat du frère de Géramb, le ICI' août 1816, le P. de Girmont avait été élu comme premier abbé du Port-du-Salut.
(36) La lettre par laquelle il annonçait à ses tantes la date de sa profession n'est pas dans le dossier qui nous a été communiqué.
(37) Le 30 juiUet 1817. — Nous avons déjà cité plus haut un& partie de cette lettre.
LE PERE DE GERAMB lïS
ici le détail des routes différentes que la divine Providence vous a fait tenir pour vous conduire dans cette solitude. Cette entreprise nous mènerait trop loin, surtout aujourd'hui oii nos exercices réguliers prennent presque tout notre temps... Mais je ne puis m'empêclier de vous faire observer combien les miséricordes du Seigneur ont été grandes à votre égard. Le Dieu de toute bonté vous a, sans doute, accordé de grandes grâces, pour vous décider, à l'exemple des Arsène et des Bernard, à fouler aux pieds les honneurs et la grandeur de ce monde, et imiter la vie humble et pauvre de ces grands Saints. Les sacrifices que vous faites sont grands, il est vrai ; mais c'est une adroite et sainte politique que celle de renoncer au service des princes de la terre pour vous enrôler sous les étendards du Roi des rois, puisque c'est régner que de le servir.
« Un trait de lumière, parti du sein même de la divinité, a pu seul dévoiler à vos yeux la gloire qui environne la croix de Jésus-iChrist, dont l'éclat, caché aux regards profanes, doit un jour éblouir le ciel et la terre, et écraser ceux qui l'auront méconnue par leur vie molle et sensuelle. Elle deviendra le signe de triomphe et de ralliement de ceux qui auront, comme vous, combattu sous son étendard, et les guidera sur les traces de l'Agneau sans tache, sequuntur Agnum quocuinqiie ierit.
« Vous avez ardemment désiré, mon frère, vous sacrifier à Dieu le jour de cette grande époque où nous célébrons le sacrifice d'un Dieu fait homme, souffrant et mourant pour nous. Ah ! mon frère, qu'un si parfait modèle de toutes les vertus ne s'ef- . face jamais de votre esprit ; et si un jour, par un
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juste et sévère châtiment de vos péchés, ou plutôt par une prédilection toute spéciale, Dieu vous faisait goûter les amertumes de la Passion de son Fils et sentir le poids de sa croix, songez à cette résignation inexprimable dont Jésus-Christ vous donne aujourd'hui l'exemple, et comme lui, dites à Dieu : Mon Père, s'il est possible que ce calice passe sans que je le boive, cependant que ma volonté ne soit pas faite, mais la vôtre.
a Si telles sont vos dispositions, mon frère, approchez et venez prononcer entre mes mains .ce premier acte de consécration, par lequel vous vous engagez à expier vos péchés par de dignes fruits de pénitence, à enchaîner vos passions, à dominer vos sens et surtout à captiver votre volonté, en mourant tous les jours à vous-même, et en vous avançant par là à pas de géant dans les voies de la perfection et de l'amour de Dieu, de cet amour immuable et éternel qui fait le partage et le bonheur des saints, et que je vous promets au nom du Seigneur, si vous êtes fidèle à garder les engagements que vous allez contracter. »