CHAPITRE XI
Le P. de Géramb est chargé de l'hôtellerie. — Il remplit à la perfection ces nouvelles fonctions. — Affluence de visiteurs et de retraitants. — Les deux petits colporteurs. — Le comte de Nas. — M. Charles Maignan. — La peste de Barcelone. — Lettre à ses tantes.
La charge la plus importante que le P. de Géramb devait exercer dans le monastère fut la fonction d'hôtelier qui lui fut confiée deux ans après sa profession. Ce qui est encore une preuve de l'édification « qui rayonnait de tous les points à la fois de sa tenus religieuse (i) ».
Saint Benoît exige de celui qui remplit cet ofûce (2) qu'il ait d'abord la crainte de Dieu, et qu'ensuite il s'habitue tellement à considérer la personne de Jésus-Christ en celle des hôtes que dès qu'ils ont franchi la porte de la maison, il se prosterne à leurs pieds en signe de vénération. Il faut de plus « qu'il soit affable et prévenant à leur égard dans ses rapports, pieux dans ses entretiens, toujours prêt à leur
(1) p. Irénée, I94.
(2) Règle, cli. 53.
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rendre les services dont ils ont besoin ou à les renseigner sur ce qui pique leur curiosité, gracieux et: ouvert sans familiarité, alerte sans précipitation, et qu'en un mot l'esprit du monastère se reflète en lui tout entier. Mais la vertu qui, dans la gestion de sa charge, doit primer toutes les autres, est une humi- •lité profonde et ayant pour fondement des convictions bien senties. Qu'autrefois il ait été prince ou marquis, général ou chambellan, peu importe : la Trappe a interverti les rôles. Hier on le servait, aujourd'hui c'est à lui de servir, à lui de faire les lits de ceux que la Providence lui envoie, de balayer leurs chambres, d'épouseter leurs habits, de nettoyer leurs chaussures, de les accompagner dans la visite du monastère, de prendre soin de leur repas, leur fournir des livres, et veiller si bien à ce que toute chose se passe dans la décence et la paix qu'en retournant au milieu du monde, chacun emporte de la Trappe un souvenir précieux et profitable à son âme (3). » Le Père de Géramb allait remplir à la perfection ses nouvelles fonctions, et jamais hôtelier plus aimable, plus rempli d'égards, de prévenance envers toutes les personnes qu'il recevait, ne se rencontra ni au Port-du-Salut, ni dans aucun monastère du monde. Aussi les grâces de sa personne, la distinction de ses manières, la rare facilité de sa parole, les brillantes qualités de son esprit ne tardèrent pas à faire affluer au monastère un nombre considérable de personnes du monde. La vieille hôtellerie devint comme le rendez-vous des gens distingués de la contrée. Peut-être, dans le va-et-vient incessant de toutes ces visites, la soliiude du cloître perdit elle quelque
(3) P. Irùnce, p. 194.
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chose du parfum de son recueillement ou de l'austérité de son silence ; mais en revanche l'édification extérieure y gagna, et la bourse du cellérier aussi ; car les dons faits au monastère — quelques-uns d'une importance exceptionnelle — furent si nombreux que le P. Abbé, qui ne savait plus où loger les novices qui affluaient, se décida à ajouter une construction nouvelle aux vieux bâtiments des Génovefains qui du reste menaçaient ruine (4).
Pendant qu'on s'occupait à construire, le P. de Géramb, tout entier aux devoirs de sa charge, continuait à édifier ses hôtes par ses entretiens tout imprégnés de sentiments de foi, d "amour et de pénitence. Ses pratiques d'humilité étaient encore plus éloquentes que ses paroles : lorsqu'un léger oubli de sa part imposait à ses hôtes quelqu 'ennui, il se prosternait aussitôt à leurs pieds, et se plaisait à leur rendre les services les plus bas et les plus ravalés. Mais tout ceci lui coûtait peu : le souvenir de ses égarements passés le remplissait tellement de honte et de confusion qu'il aurait voulu, s'il eut été possible, descendre encore plus bas, et s'anéantir à la face de l'univers entier comme il le faisait à ses propres yeux. Plusieurs personnes qui l'ont connu à cette époque en ont rendu témoigiiage : rien ne saisissait davantage et ne parlait plus c4oquemment à l'âme que la vue de cet homme si fier autrefois des iîonneurs dont il jouissait et si infatué de lui-même, réduit maintenant de son propre gré au rôle vulgaire d'un valet de chambre. Mais ce qui mettait le comble
(4) La construction de Dom Bernard fut loi;i ;'être heureuse. Depuis on y a ajouté encore un nouveau b ti;;^ent, commen- •c?ment, peut on espérer, de la reconstru' tion totale du monastère.
à l'admiration générale, était la grâce et la simplicité charmante avec lesquelles il savait s'humilier en toute occasion et en présence de tout le monde Il suffisait de le voir un instant à l'œuvre pour être convaincu que le mobile de ses actions était placé plus haut que l'intérêt humain, et qu'en agissant comme il le faisait, le Père de Géramb obéissait plutôt à un besoin de son cœur qu'à la consigne de sa charge ou à une prescription de la règle. L'art se trahit toujours par quelqu 'endroit, la nature seule a le secret de ne tromper jamais, ajoute le P. Irénée à qui nous empruntons tout ce passage (5).
L'exercice de son emploi ne l'absorbait pas au point de ne laisser aucun instant à sa disposition (6). A certains temps de l'année, en hiver par exemple, les retraitants et les visiteurs sont rares. Le P. de Géramb employait alors ses loisirs soit à prendre part au travail des religieux, soit à transcrire les notes qui devaient lui servir pour ses ouvrages, soit encore à extraire de ses lectures de courtes mais affectueuses prières, qui, imprimées sur divers cartons et placées au réfectoire ou dans les chambres de l'hôtellerie, servaient à nourrir l'âme de sentiments salutaires. De la sorte les hôtes se trouvaient contraints, comme aussi lorsqu'ils jetaient leurs yeux sur les emblèmes de mort, représentés un peu partout (7), à ramener leur pensée vers Dieu el les fins dernières. C'est ainsi que le bien se fait, c'est ainsi que le P. de Géramb puisait dans les ressources inépuisables de
(6) Rappelons de plus qu'à la Trappe aucun emploi ne dispense de.s exercices communs, surtout du chœur.
(7) Cl. p. 129.
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son ingénieuse charité, les moyens d'acquitter sa part de reconnaissance envers les amis du monastère et de répondre à leurs largesses par des bienfaits d'un ordre plus relevé.
Mais nous ne ferions connaître que la moindre partie du bien qu'il opéra dans l'exercice de sa charge, si nous bornions son action aux services extérieurs qu'il rendait aux hôtes, ni même aux admirables industries qu'il sut imaginer afin d'être utile à leurs âmes. Il avait trop vécu et trop souffert dans le cours de son orageuse existence, il avait coudoyé de trop près les infortunes humaines pour que son cœur si compatissant ne s'inclinât pas avec amour sur tous ceux qui lui arrivaient atteints par le malheur. Que de plaies douloureuses il a cicatrisées ! que de prostrations morales il a relevées ! On ne se doute pas de ce que le toit d'une hôtellerie de la Trappe abrite d'existences compromises et de navrantes douleurs. Tantôt c'est un deuil de famille qui a creusé dans le cœur d'un fils, d'un époux ou d'un père un vide immense. Tantôt c'est un revers de fortune. Plus souvent encore, c'est une chute scandaleuse amenant la perte d'un avenir. Il faut guérir tous ces blessés, consoler toutes ces tristesses, rendre la vie à tous ces Lazares. Dieu avait donné, à cet effet, au P. de Géramb, de merveilleuses aptitudes. Semblable au grand Apôtre, il savait se faire tout à tous, afin de gagner tout le monde à Jésus-Christ, souffrant avec ceux qui souffraient, mêlant ses larmes k' leurs larmes et ses espérances à leurs espérances. Par là son apostolat intime devint extrêmement fructueux, et si sa parole compatissante n'eut pas toujoui^s le privi-
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lège de guérir, au moins eut-elle toujours celui d'adoucir et de consoler.
Bon et affectueux à l'égard de quiconque cherchait auprès de lui un peu de courage et de réconfort, on peut dire toutefois que les ecclésiastiques atteints de quelque censure, étaient ceux dont le sort émouvait le plus sa pitié. Auprès d'eux sa charité ne connaissait pas de limites, et il eut la joie de voir plusieurs fois ses efforts récompensés par l'entrée au cloître de malheureux dévoyés.
Enfin ce sont aussi des secours d'argent et d'alimentation que, malgré la pauvreté de la maison (8), îl trouvait moyen de distribuer à ceux dont le dénûment excitait sa compassion. Un trait qui nous a été conservé par l'éditeur des Lettres à Eugène (9) fera connaître de quelle manière gracieuse et délicate le bon iPère savait faire sa charité. « Un jour deux enfants se présentèrent à la porte du monastère. en demandant qu'on leur permit d'y passer la nuit. L'un d'eux portait sur son dos une petite caisse qui renfermait, dit-il, tout son trésor : des aiguilles, des épingles et autres menues merceries dont il faisait commerce. L'autre avoua qu'il venait de quitter une ferme où il était en service. Le P. Marie-Joseph le réprimanda sévèrement, lui disant qu'il était un petit "vagabond, et que l'amour de l'oisiveté qui l'avait fait fuir de la ferme était une mauvaise recommandation. L'enfant se jeta à ses pieds et s'écria : a Mon
iS) Le P. Abbé lui avait permis d'employer ainsi la pension j «ixre faisait au P. de Géramb sa sœtir Mme de Redl et plus ; «tard sa fille. Plusieurs fois même il écrivit à cette dernière ( pour avoir de quoi faire plus largement l'aumône. ' iO] Page IX. (4' édition.)
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Père, je ne demande pas mieux que de travailler pour gagner mon pain, et je serais heureux si j'avais une petite boutique, comme mon camarade ; mais hélas ! je n'ai personne qui m'aide. ))Le P. Marie-Joseph lui répondit qu'il fallait prier la Sainte Vierge et que certainement elle viendrait à son secours. Le lendemain matin, en réveillant les petits voyageurs, le bon hôtelier mit une bourse dans la main de celui qui n'avait rien. « Tiens, mon ami, lui dit-il, voilà ce que la Sainte Vierge te donne par ma main. Achète des aiguilles, et tu seras le petit marchand de Marie. Sois bien sage, prie souvent celte bonne Mère qu'elle te protège ; et si ton commerce réussit, fais quelquefois l'aumône, au nom de Marie. » Puis, après les avoir embrassés, il les congédie tout joyeux et bien résolus d'être dévots à la Sainte Vierge. »
Nous avons dit plus haut que les belles manières du Père hôtelier, sa politesse exquise et les charmes de sa conversation attiraient une foule de visiteurs et de retraitants au Port-du-Salut. Ce concours insolite dans les Annales de la Trappe (lo) se rattachait ordinairement à des causes plus pures et plus dégagées de tout sentiment humain, a Les hommes aimables
du) A la Grande Trappe cependant et du temps de l'abbé de Raucé, il y eut toujoui's u îoule de prêtres, beaucoup d'évèques, des cardinaux,' ' C; comtes, des ducs et des princes. Un jour on y vit un roi. C'était (comme à) l'ancien Citeaux, et pour qu'il y fut semblai}le, en tout, il n'y manqua qu'un Pape. » DUBOIS, Histoire ne l'Abbé de Rancé, I, p. 712.
Cet hisloilen ajoute : « On n'y servait cependant que des légumes, des racines et du mauvais cidre. La table des abbés mitigés (qui n'él aient pas de la réforme de Rancé) était au contraire souvent chargée de viandes recherchées, de gros poissons... et on n'y voyait que quelques parasites du voisinage. Chose étonnante! plus le cloître est opposé au monde, plus il contraste avec lui, plus il attire; plus il lui est semblable, plus il le repousse et l'éloigné. »
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ne manquent, nulle part, remarque à ce propos le P. Irénée (ii), les causeurs spirituels non plus, et en France bien moins qu'ailleurs. » Ce n'est pas à la Trappe qu'on va chercher les habiles discoureurs et les beaux espi-its. Ce qui d'ordinaire y attire, c'est la solitude du cloître, -^ le spectacle de la vertu, c'est surtout le besoin de se retremper soi-même dans le silence et la prière. Mais précisément le Père de Géramb avec sa foi ardente, était l'homme qu'il fallait pour répondre aux légitimes désirs des hôtes de la maison qui se plaisaient à l'entendre parler de Dieu, de ses grandeurs, et des admirables ressorts que sa Providence fait jouer pour ramener les âmes dans la voie du bien.
« Conteur intrépide, enjoué, pétillant d'esprit, riche surtout en anecdotes de toute nature, chaque fois qu'on le mettait sur le chapitre de son passé ou des personnages qu'il avait connus, sa verve devenait inépuisable dès qu'il s'agissait de la bonté infinie de Dieu (12). » Quelque chose du feu sacré qui le consumait intérieurement passait alors dans sa voix. (( Les yeux, les mains, les artères du front, jusqu'à la pose du corps, tout parlait en lui, et souvent les larmes achevaient ce que la parole se sentait impuissante à poursuivre. Mais s'il était beau de l'entendre discourir sur un pareil sujet, il était bien plus beau encore de le voir joindre l'action au sentiment et l'exemple à la parole. Lorsque, en parcourant la maison suivi de quelques visiteurs, il rencontrait sur son passage l'image du Crucifix ou de la Vierge, il n'est personne qui ne se sentît profil) p. 203.
(12) Ihlil.
fondement touché de lexpression de respect, d'amour et de religieuse vénération avec laquelle il s'inclinait devant ces symboles de sa foi. On sentait que l'objet de sa croyance n'était pas pour lui, comme pour tant d'autres, un idéal vaporeux et insaisissable, mais une réalité vivante, parlante et qui s'imposait à son esprit avec l'irrésistible évidence de ce qui tombe sous le témoignage des sens. (i3). » Et le P. Irénée qui ne connut pas le P. de Géramb mais put se renseigner auprès de plusieurs personnes qui avaient vécu de son temps (i4), ajoute : « Un vénérable ecclésiastique, interrogé par nous sur ce point, nous a répondu qu'en effet le P. de Géramb prêchait bien mieux encore par ses actes que par ses discours, et que l'ayant rencontré un jour dans une église du Mans, il crut voir un ange tant son attitude indiquait d'abaissement intime, d'amour et d'affectueuse ferveur. Ceux des religieux du monastère qui l'ont connu ont été unanimes à nous tenir le même langage : partout ailleurs d'une promptitude d'action et d'une vivacité de mouvements incompréhensibles, dès qu'il franchissait le seuil de l'église, une transformation subite s'opérait en lui. Son regard si mobile s'abaissait tout-à-coup, sa démarche devenait lente, mesurée, son visage en quelque sorte se transfigurait ; puis tombant à genoux, croisant ses mains sur sa poitrine et inclinant la tête jusqu'au niveau du sol, on aurait dit qu'il voulait s'anéantir devant la Majesté divine rendue visible à ses yeux (i5). »
(13) p. Irénée, p. 203.
(14) Il était entré à la Trappe deux ans avant la mort du P. de Géramb, en 1846.
(15) P. Irénée. p. 204.
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On concevra facilcnienL que cet extérieur si impre\sionnant devait frapper ceux qui en étaient les téni 3ins, et quelle forte empreinte il laissait dans l'esprit des visiteurs du Port-du-Salut : tous quittaient le monastère en emportant au fond du cœur une semence qui germait plus tard en fruits de -conversion et de salut.
Parmi les personnalités honorables des diocèses du Mans et de LaA'al qui fréquentèrent la Trappe à cette époque et sur lesquels l'âme rayonnante du P. de Géramb exerça le plus d'influence, deux noms doivent nous arrêter, MM. le Comte de Nas et M. Charles Maignan. L'un et l'autre ont laissé le ■récit, que nous allons citer, de leurs relations avec le P. de Géramb.
Ce fut dans l'automne de l'année 1821 que M. de Nas vint pour la première fois au Port-du-Salut. A son arrivée il fut très surpris, raconte-t-il, de voir le Père hôtelier se prosterna à ses pieds et il en fut très confus. « Mais voyant plus tard qu'il recommençait et ne le pouvant souffrir, je pris le parti de me prosterner moi-même ; ce fut le moyen d'empêcher le Père de le faire. Mon étonnement redoubla lorsque, relevant un des côtés de mon manteau pour écrire plus librement mon nom sur le registre de l'hôtellerie, je mis par là à découvert ma croix de chevalier de Malte. A cette vue le P. de Géramb me prit les deux mains en me disant : (( Veuillez me permettre, M. le Comte, de vous embrasser, car nous sommes frères et compagnons d'armes. » Ce qui les mit aussitôt à l'aise l'un vis-à-vis de l'autre -et ouvrit la voie entre eux à des confidences intimes,
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donnant naissance à une aniilié qui devait durer toute leur vie.
La journée se passa à visiter la maison. Le soir venu, le P. de Géramb conduisit M. de Nas à sa chambre et après lui avoir souhaité une bonne nuit, se retira aussitôt. Mais à peine avait-il fait quelques pas dans le corridor, qu'il rentra et tomba à genoux: « Soyez assez bon, M. le Comte, dit-il, pour excuser mon étourderie : je partais sans avoir même songé à retirer vos bottes. — Mes bottes ! reprit vivement M. de Nas, mes bottes ! j'espère bien, mon Père, que vous n'allez pas vous faire mon valet de chambre. — Mon rôle, mon cher Monsieur, est de vous servir, ou plutôt de servir en votre personne, celle de Jésus-Christ, et j'ai tout lieu de croire que vous ne me priverez pas du mérite d'obéir à ma règle. — J'en suis réellement très fâché, répartis-je ; mais je vous déclare, moi, que je me blottirai tout botté entre mes draps de lit plutôt que de consentir à ce que vous voulez. » Force fut au P. de Géramb de se résigner.
(V Le lendemain matin, ajoute M. de Nas, voyant le Père entrer dans ma chambre en sabots, je lui en demandai l'explication, il me dit qu'il allait travailler à déblayer le nouveau réfectoire qui venait d'être construit, a Puisque vous allez porter la civière, lui dis-je, permettez que je la porte avec vous et nous serons vraiment compagnons d'armes. » Nous travaillâmes ensemble pendant une heure environ. Il trouvait que je chargeais trop la civière ; cela me surprit de la part d'un homme d'une force peu commune comme lui et qui n'avait pas cinquante ans; mais j'appris qu'il souffrait de deux
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hernies qu'il avait gagnées à travailler, ce qui n'est pas rare parmi les religieux vu qu'ils ne s'épargnent pas au travail. »
Ces traits pris au hasard dans les mémoires du comte de Nas nous donne la mesure du soin que le pieux gentilhomme prit à noter les moindres actes de l'humble religieux. Grâce à l'intimité qui s'établit entre eux, le P. de Géramb se laissa aller à des confidences intimes sur sa vie passée ; sans se douter que soigneusement recueillis, elles serviraient un jour, nous l'avons vu plus haut, à rectifier une foule de récits inexacts dûs à des plumes impatientes qui manquaient de documents certains et suffisamment contrôlés.
Une autre amitié que procura au P. de Géramb sa charge d'hôtelier, fut celle de M. Charles Maignan, l'auteur de l'ouvrage sur L'abbaye de N.-D. de la Trappe du Port-du-Salut (i6), à laquelle nous avons déjà fait et ferons encore plusieurs emprunt^;. Ses rapports avec le P. de Géramb dataient de l'époque où, jeune collégion de Sainte-Anne-d'Auray, il venait pendant les vacances passer quelques jours à la Trappe. A cause de la différence d'âge, cette amitié fut plutôt l'affection d'un père pour un fils. La grande expérience de la vie du P. de Géramb lui donnait le droit et le devoir de guider le jeune Maignan par de sages conseils, l'initiant aux principes qui seuls font les hommes grands et vertueux. Au contact du saint religieux, le jeune visiteur puisa
(16) Laval, impr. de L. Moreau, 1857. In-12 de 185 p. — Tout un chapitre de ce livre (p. 32 à 68) est exclusivement consacré au P. de Géramb.
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le secret d'une vie exempte de reproche et d'une vertu que les rêves de l'ambition ou les coups de l'infortune ne devaient ni surprendre ni entamer. Lorsque le P. de Géramb quitta le Port-du-Salut, une correspondance régulière continua à son jeune ami les conseils qu'il savait le mieux convenir aux besoins de son âme et aux intérêts de son avenir. C'est à lui, nous le verrons en son lieu, que lors de son pèlerinage en Terre Sainte et au Sinaï, il devait adresser ses impressions de voyage. iPlus tard même, sur la fin de sa longue carrière, il eut la pensée de rédiger des Mémoires historiques et de s'aider dans ce travail de la plume de M. Maignan, projet qui malheureusement ne fut pas mis à exécution (17).
Dans le temps que le P. Marie-Joseph remplissait si bien, à la grande édification de tous, les fonctions d'hôtelier, il apprit que la peste sévissait en Espagne et faisait de grands ravages spécialement à Barcelone. Aussitôt il désira s'offrir pour aller secourir les victimes de la contagion. Ecoutons-le raconter luimême (18) ce trait de sa vie : « Je crus de mon devoir d'aller me jeter aux pieds de notre R. P. Abbé pour le supplier de me permettre de choisir, dans le sein de la communauté, trois ou quatre religieux avec lesquelsje me serais rendu dans cette ville malheureuse pour soigner les pestiférés. Je lui représentai que si nous mourions dans cette œuvre pieuse, le ciel nous serait ouvert, et que si nous avions le malheur d'y survivre, notre dévouement ne pourrait faire que la plus vive impression sur les ennemis des ordres monastiques
(17) L'Abbaye du Port-du-Saliit, p. C6.
(18) Dans les Lettres à Eugène sur VEucharhtie, p. 78 et seq. (de la 4° édition.)
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qui verraient que les moines, ainsi que les soldats, ont aussi leurs Jours de bataille, et qu'il y a des circonstances où ils savent sacrifier leur vie. Malgré mes vives et réitérées instances, le R. P. Abbé ne crut pas devoir m 'accorder ma demande et je me retirai fort attristé ». Et il ajoute humblement : « Malheureusement dans cette prière que je faisais, n'y avait-il point plus d'orgueil que de vraie charité pour le prochain? Le général hwon de Géramb, chœnbeUan de S. M. l'Empereur d'Autriche, vient, sous l'humble nom de frère Marie-Joseph, religieux de la Trappe, de passer par Bayonne, se rendant à Barcelone pour soigner les pestiférés de cette ville, — aurait été un article que les journalistes se seraient sans doute empressés de publier (20). Peutêtre n'y pensai-je pas, en sollicitant cette permission. Remercions le bon Dieu qu'il n'en ait rieû été ; car, hélas ! l'orgueil se cache sous le froc comme sous la pourpre, et plus que tout autre je ne saurais être trop en garde contre ses attaques. »
Le P. Irénée qui rapporte ces paroles ajoute avec raison : « On pourrait demander ici : Est-il véritablement orgueilleux celui qui redoute ainsi l'orgueil, qui s'accuse si ouvertement et se traite si sévèrement.!^ Car s'il est vrai que l'humilité a peur de son ombre, il n'en est pas moins vrai que l'orgueil ne s'avoue pas lui-même et ne peut prononcer sa propre condamnation (21). »
(20) Nous avons vu que « les journalistes » s'occupaient en effet des faits et gestes du P. de Géramb. Ses ouvrages étaient annoncés au public. Bienitôt l'Ami de la religion le suivra dans ses courses à travers le diocèse du Mans que nous allons raconter dans le chapitre suivant.
(21) Petite vie, p. 47-48.
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La vie mouvementée du P. de Géramb à cette époque lui faisait-elle un peu oublier sa famille, ou les siens, pour je ne sais quelle raison, gardaient-ils de nouveau un silence trop long à son gré? Toujours est-il que nous avons, de la fin de cette année 1822, une lettre à ses tantes de Lyon où il réclame des nouvelles.
(( La sainte volonté de Dieu !
« Mes bien chères Tantes,
« Etes-Yous mortes? j'espère bien que non. quoiqu'il y ait bien longtemps que je suis sans de vos nouvelles. Je vous avais suppliées de me donner quelques nouvelles de la petite Madeleine, qui est religieuse, à ce qu'on m 'assure (2 2); mais les chères tantes n'y pensent pas plus qu'au neveu. Que la volonté de Dieu soit faite à jamais !...
« Avez-vous des nouvelles de Fleury, de la baronne liiéger, en un mot de la famille. Je crois que tout le monde est mort le même jour que les chères tantes, ne recevant pas plus de nouvelles de Vienne que de Lyon. Enfin j'offre tout cela au bon Dieu, et ne vous en aime pas moins tendrement ; n'en doutez pas, mes chères tantes. Dieu seul sait combien je suis à vous en Lui. Vous m'êtes toujours présentes. La foi a des yeux qui voient mieux les âmes que les yeux du corps, et des bras assez longs pour les embrasser, malgré la distance des lieux.
(22) Cette nouveUe était exacte, et une lettre postérieure du P. de Géramb à ses tantes (de 1823) nous apprend que sa jeune convertie mourut « comme un ange » dans la maison de Refuge de Lyon.
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« Aimez-moi toujom^s et comptez que je vous aime comme Dieu sait faire aimer et que je vous présente incessamment à N.-S. Jésus-Christ, en lui demandant, avec toute l'instance possible, qu'il soit votre appui et votre force, qu'il vous donne toute la protection qu'il connaît vous être la plus avantageuse, et surtout, surtout, qu'il ne permette pas que vous formiez une seule pensée qui ne soit conforme à la sienne...
c( Nous sommes ici dans la bâtisse jusqu'au cou ; notre communauté s'accroît tellement que nous avons été obligés de faire agrandir de beaucoup le monastère. N'auriez-vous pas une centaine de mille francs à nous faire passer.!^ nous en aurions bien besoin. Si vous trouvez, un de ces jours, quelque trésor, veuillez en faire part à votre neveu.
« Adieu, mes chères tantes, je me recommande avec instance à vos bonnes prières et à vos ferventes communions.
(( Fr. Marie-Joseph. »
Ces cent mille francs que le P. de Géramb demandait plaisamment à ses tantes, il deA-ait les trouver, ou peu s'en faut, dans l'exercice des nouvelles fonctions dont l'Abbé allait le charger.