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CHAPITRE XII

Frère quêteur. — Au château de M. de Nas. — Mgr de Chevervis. (( Un baril sous un capuchon. )) — Architecte. La voûte de la nouvelle construction s'écroule. — Deuxième tournée de quête. — L'Ecole militaire de La Flèche. — Reconstruction et consécration de l'église du Port-du-Salut.

Nous avons vu précédemment que grâce aux dons laissés par les visiteurs si nombreux de l'hôtellerie, on avait pu, en 1820-21, agrandir le monastère et construire un vaste bâtiment de deux étages où trouvèrent place le réfectoire, le chapitre et le dortoir. Restait à donner aussi à l'église de plus grandes dimensions, car elle était insuffisante et il était urgent de s'en occuper. Mais la caisse de l'économe était vide, plus que vide, les frais de la première construction n'étant pas couverts. C'est alors que le P. x\bbé, sur le conseil d'amis dévoués à l'avenir de la maison et bien qu'il fut personnellement hostile à cet expédient, dit le P. Irénée (p. 2i5), se décida à entreprendre une quête dans le diocèse du Mans. Il avait du reste sous la main l'homme le mieux fait pour réussir dans cette entreprise. Les

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vives sympathies que le P. de Géramb s'était créées à l'hôtellerie, le prestige de son nom, les agréments extérieurs de sa personne, le charme de sa conversation, tout était garant qu'il réussirait, et c'est ainsi que, près de sept ans après son entrée au Port-du- Salut, pendant lesquels il n'en avait jamais franchi la clôture, l'obéissance l'obligea à se produire de nouveau dans le monde, lui qui avait cru s'ensevelir pour jamais dans le silence de l'obscurité.

Ce fut dans l'automne de 1822 que le P. de Géramb se mit à l'œuvre. Il devait s'acquitter de sa pénible mission avec beaucoup de prudence, avec un zèle et une persévérance infatigables, qui furent couronnés du plus heureux succès. Pendant tout l'hiver il parcourut le département de la Mayenne, allant ordinairement à pied, de village en village, de maison en maison; il ne prenait de monture que lorsque la distance à parcourir était trop grande. Dans toutes les paroisses oij il entrait, sa première visite était pour l'église, où après avoir confié à Notre-Seigneur les intérêts de sa quête, il saluait aussi l'ange gardien et les patrons du lieu. Puis il se rendait chez le curé qui souvent l'accompagnait. Il s'adressait à tous indistinctement, tantôt accueilli favorablement, tantôt repoussé avec humiliation (i); mais toujours résigné et recevant avec les mêmes témoignages de gratitudes le don du riche et l'obole du pauvre.

(1) Ce fut extrêmement rare, dit le P. Irénée. Cependant un jour non seulement on refusa de rien lui donner, mais on referma la porte sur lui en le traitant de vagabond, et d'escroc. « L'ecclésiastique qui accompagnait le Père en rougi.t d'indignation, et quelque rompu qu'il fut aux pra.tiques de l'humilité le Père ne pût s'empêcher de dire qu'autrefois on ne l'aurait pas outragé impunément de la sorte. » (P. 223.)

Ce voyage dans lequel il déploya toutes les ressources de son esprit et toute la sincérité de ses convictions lui fit un grand nombre d'omis et de véritables admirateurs.

(c Son succès fut prodigieux atteste un témoin contemporain : partout la surprise était grande de trouver, sous la bure du moine mendiant, l'homme du monde le plus aimable et le plus instruit ; il racontait gaiement ses aventures, jouait du piano avec talent, discourait dans toutes les langues d'Europe et chantait la romance à tirer les larmes des yeux les moins sensibles (2). »

Une des premières villes vers laquelle il se dirigea fut celle dErnée près de laquelle se trouvait le château de Panard, habitation de M. le comte de Nas. Il y arriva à la tombée de la nuit. « Je n'en pouvais croire mes yeux, raconte M. de Nas dans ses souvenirs sur le P. de Géramb, lorsque je le vis descendre de cheval et s'avancer vers nous avec son grand vêtement blanc, ce front chauve et cette figure si ouverte où se réunissait la bonté, la cordialité la plus tendre à l'air le plus spirituel.' Quelle fut ma joie en reconnaissant le baron de Géramb, qui m'avait témoigné tant de bonté lorsque j'étais allé faire une courte visite à la Trappe... Il passa quatre jours chez moi.

(V II n'eut pas la peine de tendre la main dans la ville d'Ernée. La quête fut faite par une respectable dame du lieu et par M. le Curé. On a calculé qu'elle avait produit, proportion gardée, infiniment plus que partout ailleurs... »

(2) Souvenirs du Directoire et de l'Empire, de Mme la baronne de V... cité par M. Lenôtre, p. 96.

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Cette dame était la sœur du saint évêque de Boston, Mgr de Cheverus, le futur cardinal archevêque de Bordeaux (3), que le P. de Géramb allait rencontrer quelques jours après.

Le soir de son arrivée chez M. de Nas, comme celui-ci le conduisait dans sa chambre, le P. de Gé- • ramb demanda anxieusement si personne ne couchait à côté ou au-dessus de lui. C'était, on le sut plus tard, de crainte que quelqu'un entendit le bruit de sa discipline ; car il ne se la donnait pas de main morte, et on a su qu'il comptait autant sur son instrument de pénitence pour le succès de sa quête que sur le mérite de la ferveur de ses prières (4)- Le lendemain, grand émoi dans le château : on constata que le lit n'avait pas été défait. L'amitié de M. de Nas l'autorisait à faire des remontrances à son hôte. « La sainteté, après tout, ne consiste pas à s'afficher d'une manière originale et ridicule, mais à vivre à Rome comme à Rome, au Port-du-Salut comme au Port-du-Salut, et à Panard comme à Panard, etc., etc.. » A toutes ces belles raisons dites sur le ton d'une vivacité amicale, le P. de Géramb répliqua qu'étant, depuis sept ans, accoutumé à coucher sur la dure, il ne pouvait dormir que sur la dure.

A table encore il fallut laisser le P. de Géramb refuser vin et plats de choix, sous prétexte que son estomac ne s'accommodait plus que des aliments simples et grossiers, et que depuis longtemps, pré-

(3) C'est l'Ami de la religion qui nous apprend ce détail. (1823, p. 167.)

(4) C'est M. de Nas qui possédait la discipline ensanglantée du Père, dont nous avons parlé plus haut.

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lendait-il, sa constitution sanguine et apoplectique lui interdisait l'usage des boissons fermentées (5).

Pour lui faire honneur, M. de Nas invita un soir plusieurs personnes des plus qualifiées de l'endroit (6). « Sachant qu'il était musicien, j'ouvris un piano en le priant d'en jouer. Il le fit avec une volubilité étonnante, et voulut même accompagner quelques morceaux de chant. Puis s'arrêtant tout-àcoup : Ah ! mon Dieu, dit-il, je vous en fais le sacrifice ; la musique amollit le cœur et ôte la force de traiter le corps rudement. (7). »

Quand vint le moment de nous quitter « je conduisis le Père aussi loin qu'il voulut me le permettre, raconte M. de Nas. Nous fûmes surpris par une petite pluie, et il voulait se dépouiller de la coule qu'il portait sur sa robe pour m'en revêtir et m 'empêcher de me mouiller. Si je pouvais, lui dis-je (8), revêtir en même temps toutes les vertus qu'elle couvre, j'accepterais à l'instant ; mais vous savez que l'habit ne fait pas le moine. — Il fallut enfin nous quitter. Je ne m'éloignai pas sans peine d'un homme que j'aime, dont j'admire la foi et qui véritablement est au-dessus des autres hommes par les dons tant

(5) Relation de M. de Nas.

(6) « Durant la soirée, on annonça au salon l'arrivée d'une dame de distinction. Aussitôt le arentilhomme trappis.te voulut se lever pour lui présenter ses hommaçes; mais sa chaise ayant glissé sur le parault ciré, il tomba. Mais se relevant promptement et sans perdre sa présence d'esprit , « Avouez, Madame, lui di.t-il, que .iamais personne ne vous a saluée plus profondément. » (P. Irénée, p. 22t.)

(7) Ih'id. — Dans une avrtre circonstance et au milieu d'une société de musiciens, « après avoir humblement exposé l'ob.iet de sa visite, le P. de Géramb se mi.t au piano, improvisa avec talent quelques riches accords, puis fit le tour du cercle et chacun vida avec empressement sa bourse dans la robe du religieux. » maionan, op. cit., p. 48.

(8) C'est toujours M. de Nas qui parle.

de l'esprit que du cœur, mais surtout par ceux de la grâce dont Dieu l'a comblé et qui chez lui ne sont pas tombés dans une terre ingrate et stérile. »

A Mayenne 011 le P. de Géramb arrivait quelques heures après, son succès ne fut pas moindre. Le lendemain était un dimanche. Le Père assista à tous les offices de la paroisse, communia à la grand'messe, et « par son attitude recueillie autant que par l'expression de piété que respirait sa personne, prévint tous les esprits en sa faveur (9). » Aussi la quête se fit dans les conditions les plus avantageuses. Beaucoup même, dans le désir de voir plus longtemps un homme dont le nom avait fait du bruit dans le monde, vinrent lui apporter leurs offrandes à la cure sans attendre sa visite. Aussi le P. de Géramb crut-il devoir remercier publiquement (10) les habitants de Mayenne : « J'étais venu au milieu de vous pour en appeler à votre générosité dans la quête générale que nous sommes autorisés à faire dans toute l'étendue du diocèse pour l'agrandissement et les réparations du temple du Dieu trois fois saint 011 de pauvres solitaires chantent jour et nuit les louanges du Seigneur.

« Riches et pauvres, tous vous m'avez comblé de bienfaits. De simples domestiques, des enfants même venaient me présenter leur offrande, et en l'acceptant mes yeux se sont remplis de larmes.

(( Habitants de Mayenne, mes frères et moi nous ne vous oublierons jamais. Il ne se passera pas de jour

f9) p. Irénée, 221.

(10) Cette lettre parut dans les journaux de Mayenne. Nous la reproduisons d'après l'Ami de la religion, tome 34 (1823) p. 167

que, le front dans la poussière, je ne prie pour vous; et dans le moment même où, étendu sur la paille et sur la cendre, j'attendrai entouré de tous mes frères, l'instant de ma dissolution, mes lèvres pâles et livides prononceront encore ces paroles si chères à mon cœur : Seigneur, bénissez les habitants de Mayenne. »

Le passage du P. de Géramb dans cette ville fut marqué par sa visite à Mgr de Cheverus. Ce vénérable prélat avait été contraint par la maladie de quitter Boston, sa ville épiscopale des Etats-Unis. Déjà nous l'avons vu, notre quêteur avait rencontré sa sœur à Ernée. Sa conversation avec le prélat dura plusieurs heures. Mgr de Cheverus admirant la finesse des réparties du Père, subit, comme tant d'autres le charme indéfinissable qui rayonne toujours autour d'un homme de conviction et de cœur. Mais oe qui l'impressionna par-dessus tout, fut l'extraordinaire volubilité de sa parole, le jeu de sa physionomie et le mouvement incessant de ses prunelles qui semblaient mues par quelque impulsion électrique. Aussi, après l'avoir reconduit jusqu'au seuil de la maison, ne put-il s'empêcher de dire aux ecclésiastiques qui l'entouraient : « Je viens de voir ce que je n'avais jamais vu. — Eh, quoi donc. Monseigneur? — J'ai vu un baril de poudre sous un capuchon (ii). » Le mot devait faire fortune, car il caractérise vraiment bien le héros de cette histoire.

Une grande partie du département fut parcourue avec le même succès. La ville de Laval vint en dernier lieu : le P. de Géramb y recueillit près de

(11) p. Ircnée, p. 222.

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2.5oo francs (12). C'est donc avec son aumônière bien garnie qu'il rentrait au Port-du-Salut pour les fêtes de Noël,

Il avait à peine, au printemps de l'année suivante, repris ses « pieuses courses )> (i3) de quêteur que la mort (i4) du fondateur de la maison le rappela au Port-du-Salut. Une ancienne amitié qui datait de Darfeld l'unissait à M. Le Clerc de la Roussière et il tint à se joindre à ses frères pour rendre les derniers devoirs à ce pieux gentilhomme qui, dans son testament avait demandé d'être inhumé au cimetière de l'abbaye qu'il avait fondée. Aussitôt après le P. de Géramb se remit en route, se dirigeant cette fois vers le sud du département et la ville de Château-Gontier. Là aussi les dons généreux affluèrent. Un trait de son séjour dans cette ville mérite d'être rapporté, car il découvre un côté intéressant de sa physionomie. « Je me rappelle toujours, nous ditil (i5), qu'un jour faisant la quête dans la bonne ville de Château-Gontier, accompagné d'un excellent ecclésiastique,... nous nous présentâmes chez des personnes qui nous avouèrent être dans la plus affreuse détresse. Je n'hésitai pas un instant à leur donner tout ce que je venais de recevoir, et mon compagnon de me représenter que je n'avais pu le faire en conscience. Je lui répondis que tout en croyant qu'il avait raison, si par malheur pour notre

(12) Chiffre donné par l'Aini de la religion, 1823, p. 282.

(13) Expression de l'Ami de la religion, p. 53.

(14) 3 mars 1823. — Le P. de Géramb publia une Lettre à Mgr de la Myre sur la mort de M. Leclerc de la Roussière. Le Mans, 1823, in-12. (Ancot, II, p. 283.)

(15) C'est aux Lettres à Eugène p. 96) nue nous empruntons ce récit.

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église je rencontrais quelque maison incendiée, un père, une mère, des enfants pleurant sur les décombres fumants ou quelque chose de seiablabl^, notre pauvre église ne se bâtirait que bien loutement et aurait quelques fenêtres et quelques st'.illes de moins. Mais vous allez voir : le Ciel va no as rendre ce que Je viens de donner; et effectivement mon sac... se remplit bien vite et je fis une excellente quête (16) dans la journée. » Le P. de Géramb ajoute encore ces paroles : « Quel est du reste l'endroit de ce vaste diocèse oij je n'aie pas été comblé de bienfaits.*^ Que je serais ingrat, si je ne portais pas dans mon cœur tous ses habitants. »

De C'hâteau-Gontier il se rendit à Châtres, où il arriva le jour de la première communion des enfants. Mais, nous raconte-t-il (17), il se dissimula dans un coin de l'église pour ne pas donner de distractions aux enfants. Nous ne pouvons essayer de suivre pas à pas l'infatigable quêteur. Il avait du reste, à la fin de ce même printemps, ramassé la somme jugée nécessaire pour l'agrandissement de l'église, et il reprit tout heureux le chemin du monastère.

Là de nouvelles fonctions l'attendaient : le frère quêteur était transformé en architecte. Aussitôt, car

(16) Li'Ami de la religion (1823, p. 53.) le confirme. « Les habitants de Chateau-Gontier... ont montré le bon esprit qui les anime : la collecte fai.te clans leur ville se monte à plus de 2,400 fr. Avant de partir, le religieux reconnaissant a fait distribuer dans toutes les maisons une lettre de remerciements qui renferme des prières et des vœux en faveur des habitants. Cet'te lettre respire la piété et la charité; le baron de Géramb remercie surtout la famille hospitalière où il a été accueilli. Cette lettre a été publiée dans le journal du département. »

(17) Lettre à EuQènc. p. C5.

rien ne devait jamais l'arrêter, il fait un plan (i8), s'entend avec un entrepreneur qui réunit bientôt quatre-vingts ouvriers, et sans tarder les murs de fondation émergèrent au-dessus du sol. « Le Père avait l'œil à tout, et malgré la pesanteur de son corps, il se transportait d'un endroit à l'autre avec une rapidité surprenante : ici donnant ses ordres aux contremaîtres ; là, préparant les madriers pour les échafaudages, et tel était l'ascendant qu'il exerçait sur les travailleurs qu'un mot de sa bouche suffisait pour rétablir l'entrain, et qu'on aurait rougi de se sentir au-dessous de sa tâche, en le voyant travailler lui-même comme un simple manœuvre (i9).» Et le P. Irénéc raconte cette amusante anecdote : « Un jour un jeune goujat, nommé Pigeon, s'étant mis à poursuivre un oiseau au lieu de s'occuper à transporter son mortier, le P. de Géramb plus prompt que l'éclair, se précipite sur lui : « Ah ! méchant Pigeon, tu n'as pas volé jusqu'ici, mais tu vas voler aujourd'hui, » et le soulevant de la main droite, il le fit rebondir sur son arrière-train juste au bon milieu de son tas de mortier. » Le dernier à quitter le chantier, le P. de Géramb était le premier à y rentrer, et en arrivant le matin, les ouvriers le trouvaient au poste.

Le plan adopté par le Père était une rotonde ouverte sur un vaste sanctuaire et dont la voûte était soutenue par six grosses colonnes reliées entre elles

(18) « Mal conçu et encore plus mal exécuté » dit assez méchamment l'abbé Angot, toujours peu bienveillant pour notre héros; ce qui nous permet de relever deux erreurs de ce seul endroit de son Dictionnaire : il place la Grande Trappe près de Mortain, et appelle de Germond l'abbé du Port-du- Salut.

(H)) P. Irciiée, p. 228.

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par des arcades à cintres mi-ogivaux. Tout à l 'entour rayonnaient des chapelles pour les petits autels et le chœur des frères convers.

L'ouvrage tirait à sa fin, quand, tout-à-coup, un jour de décembre, à l'heure où les ouvriers venaient de quitter le travail et où la communauté réunie au réfectoire prenait son repas, un craquement terrible se fit entendre et glaça d'effroi tous les cœurs : la voûte du nouvel édifice venait de s'écrouler, et le fruit de six mois de travaux, poussés avec la vigueur que nous avons vue, se trouvait perdue. Comme d'autre part les ressources de la quête étaient totalement épuisées, il fallut bien que le P. de Géramb reprit son bâton de voyage pour faire un nouvel appel à la générosité publique.

Ce fut cette fois dans le département de la Sarthe et jusqu'en Bretagne qu'il devait diriger ses pas. Le 28 déjà il se trouvait au Mans où le vénérable évéque, Mgr de la Myre, lui faisait le plus bienveillant accueil. Une circulaire qu'il avait rapidement rédigée et fait distribuer à plusieurs milliers d'exemplaires l'annonçait partout, a Les religieux du Port-du-Salut, y était-il dit, élevaient à la gloire de Dieu trois fois saint, un temple qu'ils devaient à la piété et à la générosité des fidèles. Déjà cet édifice s'avançait avec rapidité, lorsqu'un accident funeste est venu ralentir leurs travaux et affaiblir leurs espérances. Une partie de la voûte s'est écroulée tout-à-coup. Si quelque chose a pu les consoler dans ce malheur, c'est que personne n'a péri.

« Dans les circonstances douloureuses où ils se trouvent, ils osent, par mon organe, M..., recourir

à votre générosité. Le moindre secours sera reçu avec le sentiment de la plus vive reconnaissance. Nos prières vous accompagneront partout, et votre nom, consigné dans les fastes de la Trappe, deviendra pour nos successeurs, comme pour nous, un nom de bénédiction et d'amour.

« Je suis, avec un profond respect, dans les saints Cœurs de Jésus et de Marie, votre très humble et très obéissant serviteur.

« Fr. Marie- Joseph, religieux de la Trappe,

dans le monde le général Ferdinand baron de Géramb, chambellan de S. M. l'Empereur d'Autriche. 27 décembre 1828 (20). »

Un autre moyen imaginé par lui devait lui procurer encore de plus abondantes aumônes. Dans les maisons où il allait frapper, il offrait un dessin, dû à son crayon et gravé par un artiste du Mans, qui le représentait prosterné au pied d'une grande croix, avec ces paroles : Domine, salvos fac Cenomanences (21).

Toutes ces industries de son zèle devaient avoir le meilleur résultat, mais ce qui ouvrait plus largement encore toutes les bourses, c'étaient les beaux exemples de piété, de ferveur, d'humilité, de charité, que le P. de Géramb donnait partout où il passait (22). Aussi (( la ville du Mans lui donna les

(20) Un pof>t-?rriptam indicrnait crn'on pouvait envoyer les offrandes pnr l'intermédiaire du « ]Maraiiis de la Suze, pair de Franre, grand Maréchal-des-loffis, lieutenant gfénéral. »

(2!) Nous n'avons pu retrouver d'exemplaire de cette gravure.

(22) « On ne saurai.t croire le bien qu'il faisait... Le grand Séminaire (du Mans) garde encore le souvenir du séjour qu'il y fit... » P. IRiîNÉr:, (p. 232) qui écrivait ceci quarante ans après.

marques les moins équivoques de sa vive et généreuse sympathie (28). » Dans la lettre publique qu'en partant il adressa à l'évêque, il le remerciait de sa bonté, et se louait « de l'empressement du clergé de la ville à répondre aux intentions de Mgr de la Myre et du zèle des fidèles en faveur du couvent (2Z1). »

Du Mans, le P. de Géramb se rendit à La Flèche. Sa circulaire l'y avait précédé et lui valut un accueil qui s'affirma par des dons importants. Il ne manqua pas de visiter aussi l'Ecole militaire. « Le général Daulion qui était alors à la tête de l'établissement vint recevoir le Pèz'e à l'entrée de la cour, lui montra la maison et voulut qu'il adressât quelques mots aux élèves. Le P. de Géramb s'y prêta de bonne grâce : devoirs envers Dieu, devoirs envers les chefs, devoirs envers la patrie furent les trois idées qu'il développa dans une courte allocution. Tout cela, débité rondement, carrément, à la militaire, assaisonné çà et là de mots heureux et d'anecdotes amusantes, frappa tellement les élèves qu'ils demandèrent au général d'exécuter en l'honneur du Père quelques manœuvres et que malgré la faiblesse de leurs ressources, — la bourse des collégiens est ordinairement assez plate, — ils firent entre eux une collecte qui s'éleva à plus de six cents francs.

A quelques jours de là, quelque chose de semblable se passa au collège de Sainte- Anne-d'Âuray en Bretagne, dirigé alors par les Pères Jésuites. Le P. de Géramb y fut reçu à bras ouverts. On le fit encore parler et il le fit avec tant de verve, d'en-

(23) P. Irénée, p. 232.

(24) Ami de la religion, 1823. p. 170.

jouement, de cordiale bonté, que là aussi, s'étant cotisés entre eux, les élèves lui remirent une somme importante. Aussi le sac du Père étant plein, il s'empressa de retourner au Port-du-Salut où il arriva au commencement du Carême 1824.

Pendant son absence, le temps n'avait pas été perdu et les, décombres de la voûte écroulée avaient été enlevés par les religieux. Il n'y avait donc qu'à recommencer la bâtisse. Pour plus de sûreté et pour éviter la possibilité d'un nouvel accident on se résigna à terminer l'édifice par un simple plafond, orné S sa base d'une balustrade qui devait soutenir un portique à fronton triangulaire : au-dessous, dans une niche monumentale ,devait être placée la statue de la Sainte Vierge qui dans toutes les églises cisterciennes surmonte le maître-autel. Tout cela était quelque peu « irrégulier, disparate, ne s 'harmonisant guère avec la nef svelte et élancée de l'église des Genovéfains; mais, ajoute le P. Irénée (aS), le plafond de la rotonde excuse, dans une certaine mesure, celui du presbyterîuim^ et après tout, qu'importe que les louanges de Dieu y résonnent sous un lambris ou une ogive, pourvu que les cœurs d'où elles jaillissent, soient l'écho fidèle de la grâce et le sanctuaire béni du divin amour. »

Le 3 juillet suivant, l'évêque du Mans vint consacrer le nouvel édifice. Ce fut un jour de grande fête pour la communauté, et un grand bonheur particulièrement pour le P. de Géramb qui jouissait du fruit de ses travaux.

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Mgr de la Myre profila de la circonstance pour donner la confirmation dans l'église du Port-du-Salut. Le P. de Géramb a révélé, à ce sujet, dans ^^ne de ses lettres (26) un trait bien touchant. Après avoir raconté comment le vénérable prélat, la cérémonie qui avait duré six heures terminée, voulut encore, quoique à jeun et malgré les mauvais chemins, aller confirmer une pauvre femme qui habitait un hameau éloigné ; le P. de Géramb ajoute : « En quittant la chaumière de la malade, une pauvre femme et sa fille qui attendaient l'évêque, le prient de venir se reposer chez elle. Monseigneur refuse, mais avec celle bonne grâce qui accompagne jusqu'à ses refus. Après avoir marché pendant un quart d'heure. Sa Grandeur s'arrête et me dit : « Je crains, Père de Géramb, d'avoir affligé ces bonnes gens qui m'offraient d'une manière si honnête d'entrer chez eux. Retournons-y; peut-être serai-je assez heureux pour leur rendre quelque service... » Et aussitôt Monseigneur retourne sur ses pas; il arrive, il s'assied ; il s'entretient avec une bonté céleste cette pauvre famille et ne la quitte qu'après l'avoir comblée de bonheur. »

Non content d'avoir recueilli les aumônes des fidèles, le P. de Géramb voulut aussi faire son aumône particulière à l'église du monastère et au moyen des sommes <^u'il recevait régulièrement des siens, il acheta un calice, un ciboire et un ostensoir, avec des ornements pour les grandes fêtes. « Je n'ai pas cru, dit-il à cette occasion, m'écarter de la simplicité et de la modestie évangélique, en procurant

(26) Publié dans l'Histoire du Port-du-Salut de M. Maignan. .p. 50-51.

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à notre monastère des vases sacrés précieux et de riches ornements. Non, non, ils ne sont pas trop beaux, et je voudrais acheter, aux dépens de ma vie, ce qui ici-bas a le plus de prix pour y placer ce sacrement adorable, que Jésus-Christ, pour mettre le comble à toutes ses miséricordes, nous laissa comme le plus grand et le dernier effort de son amour (27). »

Le P. de Géramb avait accompli sa mission ; il ne lui restait plus qu'à jouir en paix du fruit de ses travaux. Dès lors il rentra dans la solitude du cloître pour s'appliquer dans le silence à la pratique de la Règle et réparer le tort qu'une longue apparition dans le monde aurait pu faire en lui à l'esprit de recueillement et de mortification. Deux ans s'écoulèrent ainsi dans une profonde retraite et la plus exacte fidélité à tous les exercices de la vie contemplative.

(27) Lettres d Eugène sur l'Eucharislie, p.

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