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CHAPITRE XIV

Pèlerinage en Terre-Sainte. — Le Saint-Gothard et le lac Majeur. — Sur mer. Le miracle de l'Ulysse. — Chypre. Le Te Deum du paralysé. — Enfin la Terre Sainte ! — Jérusalem. La nuit au Calvaire et au Saint- Sépukre. — La Noël à Bethléem. — Mœurs des Bethléemites. — Retour à Jérusalem.

Le P. (le Géramb employa les premiers temps de son exil, autant du moins que la maladie lui en laissa la possibilité (i), à chercheT à la prière de son abbé, un abri pour les religieux d'Oelenberg, ainsi que pour les Trappistines également chassées de leur saint asile par la Révolution. En attendant, partagés en petits groupes en divers endroits, les exilés recevaient de fréquentes visites du Père qui allait les consoler, soutenir leur courage, en leur faisant entrevoir « que l'épreuve présente serait de courte durée et que le nid qu'ils regrettaient tant leur serait bientôt rendu (2). » En effet le jour n'était pas éloigné où les deux familles religieuses allaient pouvoir rentrer

(1) « Je fus malade à Soleuie, malade encore à Saint-Urbain, et fort malade à Berne. » Pèlerinage à Jérusalem et au Mont- Sinaï. Préface, p. xiv. (De la dernière édition française, la douzième, que je citerai toujours.)

(2) P. Irénée, p. 269.

dans kurs cloîtres respectifs (3), où, grâce aux bons sentiments des populations voisines « pas une pierre n'avait été dérangée pendant leur absence (h). »

Quant au P. de Géramb pour lequel il n'eut pas -été prudent de rentrer à Oelenberg, il eut la pensée de profiter de cet exil pour reprendre le projet qu'il avait eu, on se le rappelle, à l'aube de sa conversion de visiter les Lieux Saints. (( Ayant quitté avec mes Frères notre monastère du Mont-des-Olives, disait-il dans une circulaire (5) qu'il adressa spécialement aux communautés religieuses, j'ai senti se renouveler avec plus de force, dans mon cœur ulcéré, le désir que j'avais formé en sortant en i8i/i du donjon de Vincennes, d'entreprendre en esprit de pénitence le pèlerinage de la Terre-Sainte. »

« Je vais donc, continuait-il, je vais avec l'approbation de mes Supérieurs, et honoré des bénédictions du Père commun des fidèles (6), faire amende honorable pour tant de crimes (7), el puis, au pied du Calvaire, sur le rocher sanglant où l'immortelle Clémence s'est immolée pour nous, demander la paix

(3) A ce moment situé à côté du grand monastère, celui des religieuses a été transféré, il y a nue vingtaine d'années, à Alibrimn,. près de Dachstein, en Basse Alsace.

Il n'y a plus à Oelenberg, de leur ancien monastère, depuis la guerre, une seule pierre deliout. Le seul souvenir des TraT)pistinps, dont plusieure sont mortes en odeur de sainteté, est l'endroit de leur cimetière. Au^si exprimons-nous le vœu qu'un petit monument y soit érigé à leur pieuse mémoire.

(4) P. Irénée. p. 269.

(5) Imprimée à part, elle a été reproilul^te en fête du premier volume du Pélcrinafje à la suite de la préface.

(6) Qu'il avait demandées et obtenues par l'intermédiaire du nom de Lucerne, Mgr d'Angelis, ainsi que des lettres de recommandation de la Propagande.

(Préface, p. xv.)

f7) L'auteur écrivait, il faut se le rappeler, au lendemain des i.rofanations sacrilèges qui attristèrent les débuts de la révolution de 1830.

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de l'Eglise, la persévérance des justes et la conversion des pécheurs. )) Et il ajoutait par un de ces retours d'humilité qui remplissaient ses ouvrages : (V Pécheur moi-même et le plus ingrat de tous, je m'adresse aux âmes pieuses, je les conjure de joindre leurs prières aux miennes, afin que, présentées toutes au Dieu de miséricorde, sur les lieux mêmes où il a consommé son sacrifice, elles fassent descendre sur les coupables les grâces privilégiées que mon indignité, laissée à elle-même, m'empêcherait d'obtenir (8). ))

Cette circulaire était datée du 21 juin i83i. Trois jours après, bien qu'encore tout dolent, le P. de Géramb quittait l'abbaye de Saint-Urbain pour commencer son pèlerinage. Il était, il vient de nous le dire lui-même, muni non seulement de l'autorisation de ses Supérieurs et de l'agrément du Pape, mais de passe-ports et de lettres de recommandation de l'empereur d'Autriche auprès des différents consuls de cette puissance. Enfin, grâce à la générosité de sa fille (9), il emportait des lettres de crédit pour les banquiers des principales villes de Syrie et d'Egypte où il devait passer.

Comme il voulait faire son pèlerinage en religieux et en pénitent, il consen'a toujours son costume de trappiste (10), et, chose à remarquer, traversa revêtu de son habit monastique les pays protestants de

'.?,) Préface, xvii.

(0) Sa fiUo ainée, celle qui avait épousé en 1817 « le plus ri fil o s-entilliomme de Hongrie, M. Ssliander-Latinovisch » et était donc en mesure de pourvoir largement aux frais du pèlerinage de son père.

(10) Il laissa seulement croître sa barbe, comme on le voit sur son portrait du Caire.

la Suisse où à cette époque, la soutane même n'osait se montrer, puis ensuite les pays d'Orient, sans jamais être insulté. Il demeura aussi toujours fidèle à la loi de l'abstinence comme il l'aurait pratiquée dans son monastère. Nous le verrons ne s'asseoir ù la table de grands personnages qu'à la condition d'y pouvoir faire maigre, et malgré les embarras que ce surcroît insolite de bagages dut causer, un sac de pommes de terre pour faciliter ggl sa fidélité aux mœurs de la Trappe, l'accompagna partout; de ces éternelles pommes de terre de la Trappe que les Us de l'ordre permettent « en tout temps, excepté le Vendredi saint d'ajouter au pain (ii). »

Le 25 juin il était à Luccrne « pour trois ou quatre jours », écrivait-il en y arrivant (12). Mais au moment de s'embarquer sur le bateau qui devait le conduire à Altdorf, une fièvre violente le saisit, et l'obligea de s'arrêter. Les bons soins de la famille de l'ambassadeur d'x\utriche, le comte de Bombelles, (( dont chaque membre voulut être son garde-malade (i3) » le remirent sur pied au bout de quelques semaines, €t le 24 août il se remettait en route pour Fluelen, Altdorf, le Saint-Gothard. Sur le point le plus élevé de ce col célèbre, il stationna longtemps, (c Placé au-dessus des nuages, j'adorais le Créateur de l'univers ; le monde semblait à mes pieds, et je sentais dans mon cœur un élan qui m'entraînait vers d'autres mer\'eilles, un élan qui me transportait dans le sein de ce Dieu dont j'avais soif. Jamais je n'avais été si vivement, si profondément ému. Je

(11) Vs des Cisterciens réformôs de N.-D. de la Tiappe, p. 255. ^I?1 Pélerinaqe, l, p. 2.

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jetai un regard vers le pays que j'allais quitter, et où je laissais tant d'êtres si chers à mon cœur, êtres que je ne croyais ne plus revoir jamais ; je les recommandai alors à ce grand Dieu, père de toute miséricorde ; je priai pour vous, religieux de mon monastère, dispersés dans les montagnes de la Suisse ; et pour vous aussi, mes enfants, qui, malgré une si longue absence, m'êtes aussi présents que lorsque je vous prenais aux bras de votre mère pour vous presser sur mon cœur (i4)- »

Lorsque le lendemain, notre voyageur s'embarqua pour traverser le lac Majeur (il note en passant que séparé du monde depuis dix-sept ans, il n'avait pas encore vu de bateau à vapeur), il éprouva dans son intérieur une lutte bizarre et qui le caractérise bien. Laissons-le nous la raconter. « Le bateau à vapeur est divisé en deux parties : l'une, couverte, est occupée par les personnes que l'on appelle comme il faut ; au-dessous est un salon à leur usage. L'autre partie est découverte : la chambre du bas, moins commode et moins ornée, n'est guère occupée que par des personnes d'une condition inférieure, ou pour celles qui désirent voyager avec plus d'économie. Eh bien ! le croiriez-vous? rien n'égala mon embarras lorsqu'on me demanda d'une voix assez haute, et devant tout le monde, quelle place je prendrais. Il s'engagea alors, entre M. le baron de Géramb et le père Marie-Joseph, un petit combat. Le baron de Géramb voulait prouver au père Marie-Joseph que tout exigeait impérieusement qu'il prit place dans la première partie. Il avait pour le prou-

(14) ID., p. 15.

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ver mille raisons : d'abord la déoence, puis, le danger de prendre un coup de soleil dont la guérison aurait coûté beaucoup à celui qui avait fait vœu de pauvreté, puis la propreté qui est une vertu, etc., etc.. Le père Marie- Joseph alléguait de son côté que, s'étant voué à l'humilité, il était assez heureux de trouver cette occasion d'expier certains petits reproches qu'il avait à se faire à ce sujet. Avec la grâce de Dieu, le père Marie-Joseph l'emporta (i5). »

Modestement installé aux secondes places, le Père admirait la beauté des rives du lac qu'il se rappelait avoir traversé en 1790 à l'âge de dix-huit ans. « Je rêvais alors le bonheur, écrit-il, un océan de jouissances se présentait à ma bouillante imagination, car alors j'étais entouré de tout ce qui peut rendre heureux sur la terre. L'avenir s'offrait à mes yeux comme un palais enchanté ; je ne voyais aucun obstacle à mes désirs ; je voulais tout et je croyais pouvoir obtenir tout ce que je voulais. Maintenant assis obscurément dans le coin d'un bateau, je me rappelais ces jours où, sur ce même lac, j'apercevais déjà le ciel enchanteur de l'Italie, où je sentais déjà cet air embaumé qui endort mollement les sens. Italie ! sur ton sol j'avais cherché à épuiser la coupe de tous les plaisirs. Maintenant religieux, et religieux pénitent, je me demandais si j'avais été alors véritablement heureux : non, jamais, je n'avais goûté le bonheur, un moment d'ivresse et de folie ne le donne pas. J'ai été heureux au donjon de Vincennes; j'ai été heureux au monastère de la Trappe sur le

(15) Ib. p. 16.

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sac et la cendre, car alors j'ai retrouvé Dieu (i5). » Une douce consolation l'attendait à Milan, alors occupé comme toute la Lombardie, par l'Autriche. Son frère, le général de cavalerie s'y trouvait. Le P. Marie-Joseph eut d'abord la pensée de faire un sacrifice à Dieu en renonçant au bonheur de revoir ■ce frère chéri, de peur d'être retardé dans son voyage. Comme cependant il ne l'avait pas revu depuis le jour où il était sorti de prison (iG), il ne put résister au besoin de l'embrasser une dernière fois. Le général « me contemplait sans pouvoir se rappeler mes traits... (( C'est bien la voix de Ferdinand, me disait-il, mais j'ai toute la peine possible à te reconnaître. » Dix-sept années au monastère de la Trappe avait sillonné mon front de rides et rendu ma tête chauve ; mais elles n'avaient pas changé ma tendresse pour lui (17). »

Enfin notre pèlerin put le 6 septembre s'embarquer à Venise sur l'Ulysse qui faisait voile pour l'île de Chypre où il devait aborder tout à la fin du même mois. Reproduisons quelques curieux passages du journal de bord qu'il écrivit fidèlement pendant tout son voyage.

« J'aperçus dès le premier jour une certaine indifférence de l'équipage pour les pratiques de la religion : les prières communes, si fort en usage sur les Taisseaux italiens ne se faisaient pas. Cependant le mousse criait le soir : « Allumez les lampes, éteignez le feu, au nom de Jésus et de sa sainte Mère,

(15) Ib. p. 18.

(16) Cl. p. 76.

<17) Pèlerinage, I, p. 23.

notre reine : que ce soit elle qui nous conduise à bon port. Santé, liberté en ce voyage, ainsi que dans tous ceux que nous ferons, s'il plaît à Dieu ; un Pater et un A ce pour les saintes âmes du purgatoire et pour notre bon voyage... «L'équipage écoutait avec respect, mais tout se bornait là.

« Je fis nettement mes remarques au capitaine à ce sujet. Il me répondit qu'autrefois on récitait les Litanies tous les soirs ; mais que s'étant aperçu qu'un ou deux des matelots avaient tourné cette pratique de piété en ridicule, il y avait renoncé. Je lui fis sentir que ce n'était point une raison pour abandonner un si saint usage. J'ajoutai : demain, jour de la Nativité de la Sainte Vierge, je commencerai à les réciter jusqu'à notre arrivée en Chypre, et personne n'en fera un objet de raillerie (i8). »

Le lendemain en effet, ayant endossé sa coule de trappiste, le P. de Géramb monta sur le pont, attacha au grand mât une image de la Vierge, et d'une voix accentuée, commença les litanies auxquelles tout le monde répondit. Or il arriva que le vent qui, depuis quelques heures, était contraire, changea tout-à-coup. Les matelots y virent un miracle et s'écrièrent tous à la fois : Padre, padre ! le vent est changé. — Dieu, mes enfants, leur répondit le Père, ne refuse jamais rien à sa sainte Mère. » Puis étant descendu dans sa cabine, il en remonta avec un grand ballot de fruits et d'autres provisions que le commandant du port de Venise lui avait offerts et qu'il distribua luimôme à tout l'équipage. Ce fut un jour de liesse à bord de l'Ulysse (lO).'»

fl8) Ib 29.

Quelques jours après, tandis qu'on cinglait sur Chypre, une affreuse tempête assaillait les voyageurs. Ecoutons les réflexions originales qu'elle suggéra au Père : a Couché sur le pont, entouré d'une corde pour nètre pas entraîné par une vague, je me dis : La main de Dieu est empreinte partout; j'aurai le bonheur de visiter la Terre Sainte; il doit être acheté, ce bonheur, par des souffrances, des privations et des dangers. Dieu ne peut donner à ses amis que ce qu'il a donné à son divin Fils. La croix, voilà la monnaie avec laquelle il paie ici-bas ceux qui le comprennent et qui l'aiment. Supposez un instant que le tombeau de Notre-Seigneur se trouve près de Paris. Voilà la Seine devenue le Jourdain ; Neuilly, Bethléem ; Fontainebleau, Nazareth..., etc. Ne voyez-vous pas aussitôt, comme moi, un peuple profane fouler sans respect cette terre sacrée, en faire le théâtre de ses jeux, de ses plaisirs criminels .^^ N'entendez-vous pas les conversations étranges de la multitude : Nous irons demain à Bethléem en omnibus, puis à l'hôtel des Ambassadeurs où l'on dîne fort bien. Après dîner nous irons à la Crèche et nous serons de retour à temps pour l'Opéra. L'irréA^érance, le scandale n'iraient-ils pas encore plus loin que je ne le dis, si les Lieux Saints étaient en France au lieu d'être en Asie.*^ Non, non, ce long trajet plein de périls pour arriver en Terre Sainte, cette Palestine dans les mains des infidèles, cette tombe sacrée que de faibles mortels gardent au péril de leurs jours, ce Jourdain qu'on ne peut approcher sans danger... tout cela est marqué du sceau d'un Dieu né dans une étable et mort sur un gibet, et il était naturel qu'il entourât l'avenue du lieu de sa naissance et de son

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tombeau, de ronces, d'épines, de privations et de dangers (20). »

Comme toutes les natures enthousiastes et poétiques, le P. de Géramb prenait un plaisir extrême à contempler les magnificences de la création : la beauté du ciel d'Orient dans les profondes solitudes de la nuit et surtout l'éclat particulier qu'y revêt la lumière de la lune au-dessus de l'immensité de la mer, tout cela l 'élevait à Dieu et jetait dans son âme des notes d'une ravissante harmonie. « Quelque temps qu'il fasse, nous dit-il, je suis toujours sur le pont, je ne descends que pour dormir quelques heures... Comment peut-on abandonner la vue d'un ciel étoile, d'une lune qui se réfléchit dans les vagues, sur un vaisseau qui fend la mer, pour aller se renfermer dans un petit réduit de bois... Pendant les pluies les plus fortes, les vents les plus impétueux, je reste sur le pont, je m'appuie contre le mât, enfermé dans mon manteau ; je brave alors le mauvais temps; j'admire le Seigneur dans le torrent qui m'inonde, comme je l'admirais sur la terre dans la goutte de rosée qui, au lever de l'aurore, rafraîchit la fleur du printemps (21). »

Et, en face de l'île de Candie, il continue : a Je n'oublierai jamais ces nuits que j'ai passées en méditation sur le pont de V Ulysse^ éclairé par la lueur argentine de l'astre de la nuit, les yeux fixés sur cette amie des voyageurs, des infortunés et de tout être sen^ sible... Je méditais surtout sur le voyage que Dieu, dans sa miséricorde, me permettait de faire. Mon cœur battait. J'allais être bientôt en Palestine ;

(20) Ib. I, p. 33.

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j'allais parcourir cette terre toute sillonnée de prodiges depuis les âges les plus reculés, cette terre féconde où Jésus a l'ait entendre cette voix divine qui a renouvelé la face du monde (22). » Et revenant à ses sentiments habituels d'humilité, il ajoutait : (( Rentrant en moi-même, je me demandais alors : Qui suis-je, moi, pour un tel bonheur? je suis un pécheur, et quel pécheur? un pécheur qui pendant la plus grande partie de sa vie a offensé, outragé son Créateur, son bienfaiteur, son père et son Dieu ; et il est permis à ce pécheur de toucher le sol sur lequel ont passé les pieds sacrés du Sauveur du monde ! Les lèvres de ce pécheur vont baiser la crèche, le tombeau et cette roche sanglante où pour sauver le genre humain, le Fils de l'homme, l'amour du Ciel, expira dans d'horribles tourments. Je vais voir Jérusalem, Bethléem, le Jourdain, le Thabor, le mont des Olives... A cette pensée, mon cœur brûle d'amour et de reconnaissance, je tombe à genoux et j'adore le Dieu trois fois bon (23). »

Le 3o septembre l'Ulysse jetait l'ancre devant Lacarna, le principal port de l'île de Chypre. Retiré chez les Pères Franciscains de Terre-Sainte qui partout devaient lui réserver un fraternel accueil et au dévouement desquels il se plaît, dans le cours de son récit, à fendre de justes louanges, le P. de Géramb devait y passer deux mois à attendre un vaisseau qui pût le transporter sur le continent. Pendant ce temps une rude épreuve allait le frapper. Un matin, à son réveil, il se trouva paralysé de tout le côté droit :

(22) Ih., p. 36.

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l'œil tout ouvert, la joue, la bouche étaient sans mouvement. Il ne pouvait plus parler, ni boire, ni manger qu'avec la plus grande peine. Cependant le cerveau était resté parfaitement libre. « Ce qui m'effraya le plus, devait-il écrire plus tard, ce fut cet œil droit, malgré moi toujours ouvert, immobile, qui me regardait fixement et qui semblait me dire : Il n'y a plus pour toi de Palestine, car tu vas mourir... (aZO- Mais bientôt, se ressaisissant, il se traîne à l'église pour y offrir à Dieu cette maladie en esprit de pénitence et il récite le Te Deiim : admirable trait, comme on n'en lit que dans la vie des saints ! Les Pères de la maison firent venir les médecins de l'endroit qui jugèrent qu'une saignée était nécessaire. Le P. de Géramb refusa d'abord. Mais le Supérieur du monastère, voyant .qu'il courait le plus grand danger, lui ayant dit d'un ton sévère : « Mon Père, je vous ordonne de vous laisser saigner », il obéit aussitôt et c'est ce qui le sauva. Aussi, peu de temps après, ayant appris qu'une goëlette turque allait partir pour Jaffa, il s'y embarquait le 27 novembre pour arriver enfin en Palestine le 2 décembre après une heureuse traversée.

Aussitôt débarqué et malgré la foule qui l'entourait, attirée par l'étrangeté de son costume de trappiste, le P. de Géramb se prosternait pour baiser cette terre sacrée. Hadchi^ hadchi (pèlerin), répétait-on avec respect autour de lui. Puis après deux jours de repos, chez les Franciscains, il se mettait en route pour Jérusalem oiî il arrivait le 6, dans

(24) Ib., p. 57.

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la soirée. « Il était quatre heures, nous dit sod vivant récit, la ville sainte ne pouvait être éloignée. Le cœur me battait ; je respirais à peine : à chaque éminence qui venait frapper mes regards je croyais voir les murs de la sainte cité. Remarquant une tour et quelques maisons : La voilà, m'écriai-je... Mais mon guide m'apprit que c'était le mont des Olives. A ce mot qui rappelle à la piété de si touchants souvenirs, je me découvre, profondément ému, mes yeux se remplissent de larmes. Je m'avance la tête nue... un quart d'heure s'écoule. 0 qu'il fut long !... tout-à-coup, sans voix, dans l'extase et palpitant de bonheur je m'élance de cheval, et, le front dans la poussière j'adore Jésus-Christ, le fils du Dieu vivant, le Sauveur du monde : j'avais aperçu Jérusalem.

« ...Il était cinq heures moins quelques minutes lorsque j'entrai, pieds nus, par la porte du Bien- Aimé (Bab-el-Kzacil) dans la Yille sainte (25). »

Ici encore, cordial accueil est fait au pieux pèlerin chez les Pères Franciscains, auxquels il présente du : reste sa lettre de recommandation dont, « d'après un ordre de Sa Sainteté (26) l'avait mmii de la Propagande pour leur chef, le gardien du Saint-Sépulcre.

Cette première nuit, bien qu'il fût fatigué et eût besoin de repos, le P. de Géramb ne put dormir, tant il restait ému. «Tu es à Jérusalem, me répétai-je, tu es à Jérusalem, à trois cents pas du Calvaire, de la tombe de Jésus-Christ, ton Sauveur !... et cette

(25) Ib., p. 85.

(27) Ibid.

idée remuait toutes mes facultés. Parfois il m 'arrivait de me demander si ce n'était point un songe ; mais aussitôt la douce conviction de la réalité, écartant cette espèce de doute, ne laissait plus dans mon âme qu'un sentiment délicieux de bonheur et de joie. »

Enfin "vint le moment si ardemment désiré oii il fut permis au P. de Géramb de s'enfermer dans l'église du Saint-Sépulcre, avec les quelques Franciscains qui y montent la garde perpétuellement, si l'on peut ainsi parler. Il s'y achemine de grand matin accompagné d'im drogman et de quelques turcs porteurs des clés. La foule des pèlerins « qui depuis deux jours et deux nuits assiégeaient l'église du Saint-Sépulcre qu'ils s'étaient fait ouvrir en payant largement les Turcs (28), ne lui permit cependant pas d'approcher des lieux saints tout de suite.

Le troisième jour enfin, on obtint que l'église ne s'ouvrirait pendant plusieurs heures que pour lui. (v A dix heures et demie du matin, le silence le plus profond régnait autour du Golgotha et de la tombe du Sauveur ; je sortis pieds nus et un cierge allumé à la main pour me rendre sur le Calvaire... et quelques instants après je montai en tremblant les marches qui y conduisent..., ,. A une heure, toujours environné d'un silence qu'interrompaient les seuls battements de mon cœur, j'entrai dans le Saint Sépulcre...

« ... A trois heures, on vint m 'avertir que les

(28) Ibid., p. 105. — Plus tard et à l'époque où j'eus aussi l'incomparable bonheur d'aller à .Jérusalem, ces formalités étaient bien simplifiées. Que va-t-il arriver sous la domination judeo-ançlaise ? N'aura-t-on pas à regretter les Turcs? Tout le fait craindre, malheureusement.

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Grecs allaient commencer leur office. Je rentrai dans ma cellule et je m'y renfermai pour le reste du jour... (29). »

Le P. de Géramb put ainsi se faire renfermer à plusieurs reprises avec les religieux gardiens du Saint Sépulcre. Parfois il y resta deux et même trois .semaines, priant, méditant sur le tombeau du Sauveur, faisant amende honorable pour les pé-chés des hommes. Ainsi était atteint le but principal de son pèlerinage (3o).

Tous les autres endroits de Jérusalem et des environs consacrés par quelque circonstance de la vie du Sauveur eurent naturellement aussi sa visite. A plusieurs reprises il fit les stations de la voie douloureuse (3i). Le jardin des Olives, le lieu de l'Asoension, Siloé, Béthanie, etc., furent ainsi parcourus à plusieurs reprises. Heureux pèlerin qui put res ter près de cinq mois dans la Ville Sainte ou aux alentours, et satisfaire ainsi abondamment sa dévotion ! Les pèlerinages à la vapeur d'aujourd'hui laissent au cœur, hélas ! presqu 'autant de regrets que de bons souvenirs. .

Les fêtes de Noël l'amenèrent à Bethléem.

Déjà le Révérendissime P. Gardien du Saint-Sépulcre et la plus grande partie de la communauté

(29) IMd., p. 105.

(30) Il profita natureUement de ces longues stations dans l'église du Saint-Sépulcre pour y vénérer tous les pieux souvenirs qu'elle renferme, et les objets sacrés qui y sont conservés. Notons en passant ce joli .trait ; lorsqu'on lui montra l'épée de Godefroy de Bouillon, il la baisa respectueusement, puis « se tournant vers le Saint-Sépulcre il en salua trois fois le tombeau sacré pour lequel elle combattit; puis l'endroit où reposaient les cendres du héros. « Pèlerinage, I,'143.

(31) Le récit qu'il en fai-t contient d'admirables pages de foi et de piété. (I, p. 322 et seq.)

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l'y avait précédé, suivant la coutume. « Pressé de partager leur bonheur, je partis le 23, à trois heures après-midi accompagné d'un drogman et d'un ja,missaire. J'étais monté sur une superbe jument arabe, pleine d'ardeur ; et toutefois je n'allais qu'au pas, alin de ne pas perdre par une marche trop rapide le plaisir d'observer ce que les lieux offraient d'intéressant pour mon esprit et mon cœur (Sa). » Arrivé à six heures au monastère, il obtient de passer une partie de la nuit dans la grotte sacrée, et tous les jours suivants sa dévotion l'y ramène à tout instant. Laissons-le nous faire part de ses impressions. « Lorsque, prosterné devant le lieu où naquit Notrc- Seigneur, je jette les yeux sur ces paroles (qui y sont gravées) : Hic de virgine Maria JESus-Cnmsxus natus est, j'éprouve je ne sais quel sentiment tout-àfait distinct et différent de celui que produisent en moi les autres actes de la piété chrétienne. Le mol hic, ici, a un charme, un attrait, une douceur qui ne peut bien se sentir ou même se comprendre que sur les lieux. L'âme, le coeur, toutes les facultés s'arrêtent à ce mot ; on le répète mille fois, et après l'avoir mille fois répété, on le redit encore : il se retrouve sans cesse sut des lèvres brûlantes de reconnaissance et d'amour.

« Il n'est en effet pas de lieu au monde oii le cœur puisse être plus délicieusement ému que dans cette grotte de Bethléem. Quand reportant ma pensée au temps, à la saison de l'année oii naquit le pauvre petit enfant Jésus, j'ajoute, en me parlant à moi-même : « Le lieu, c'est ici, » il me semble

l'entendre pleurer de froid, de besoin ; je crois voir aussitôt Marie, sa bonne mère, lui prodiguer les soins de la plus ingénieuse tendresse ; saint Joseph accourir aux cris de son fils d'adoption, le recevoir des mains de sa mère, le presser, le réchauffer sur son sein ; et ces idées remplissent mon âme de sentiments ineffables que ma plume s'efforcerait vainement de peindre. Je prie, je soupire, j'élève vers le ciel mes yeux mouillés de larmes ; je murmure le nom sacré de Jésus, les saints noms de Marie et de Joseph, et je bénis le Dieu trois fois saint de m 'avoir donné dans sa miséricorde son fils pour Sauveur ; je le bénis encore de m 'avoir donné pour mère celle que lui-même a jugée digne d'être la mère de ce divin Fils ; je le bénis de m 'avoir donné une âme que touchent, qu'attendrissent, que pénétrent de si grands, de si incompréhensibles bienfaits (33). »

Le jour même de Noël il prend paît à d'incomparables cérémonies qu'il décrit longuement. Non moins intéressantes sont ses observations sur les habitants de Bethléem, leur caractère, leurs mœurs, et leurs usages. Il note, par exemple, « qu'il n'y a pas de pays au monde où les mœurs soient plus pures qu'à Bethléem et à Jérusalem. » La conduite des femmes et des filles, ajoute-t-il, y est si irréprochable qu'il n'y a pas d'exemple qu'un de ces crimes que le libertinage et la débauche, favorisés par l'irréligion, ont rendus si communs parmi nous, ait été découvert et prouvé. La mort la plus terrible est toujours la punition de la moindre atteinte por-

(33) Ib., p. J73.

tée à la pudeur (34)... » Et il cite, à l'appui, une histoire effroyable qui était arrivée quelques années auparavant. (( On avait aperçu un turc dans une des grottes voisines. Malheureusement la jeune veuve d'un Bethléémite catholique, Tenommée pouf sa beauté, s'y trouvait aussi. Le bruit en ayant été répandu, le turc s'enfuit ; la jeune femme, alarmée, eut le temps de se réfugier au couvent des Pères Franciscains. Après l'avoir cherchée inutilement où elle n'était plus, les Bethléémites finirent par découvrir le lieu de sa retraite. Aussitôt ils courent tumultueusement au monastère. Ils en trouvent la porte fermée; mais cette trop faible barrière tombe devant la fureur. Ils pénètrent en foule, et voilà la victime en présence de ceux qui ne la veulent que pour l'immoler. Vainement les bons religieux lui font-ils un rempart de leurs corps ; vainement étendent-ils vers les furieux leurs mains suppliantes ; vainement, au nom du Dieu des miséricordes, né à quelques pas de là pour sauver les pécheurs, les conjurent-ils de ne pas verser le sang d'une malheureuse dont le crime n'est pas prouvé ; vainement quelques-uns se jettent à leurs genoux, les embrassent, tandis que d'autres essaient de repousser la force par la force. Ils succombent dans ce combat de charité et la jeune veuve, les cheveux épars, saisie d'effroi, hors d'elle-même, est traînée par la troupe homicide sur la place publique... Entourée de ses bourreaux, l'infortunée demande à grands cris miséricorde ; elle veut faire entendre quelques mots, repousser le soupçon... Ses frères, son père sont là : elle les aperçoit, les appelle;

mais ce père, mais ces frères, ce sont eux qui se montrent les plus acharnés à sa perte... Elle tombe de défaillance, elle se meurt, ses yeux s'éteignent... Tout-à-coup ils se rouvrent, mais c'est pour voir le bras de son père levé sur elle, pour voir ses frères suivre l'épouvantable exemple de la colère paternelle... Puis tous trempent les mains dans le sang, et la famille croit avoir ainsi lavé la tache qui éternellement l'eut couverte. Les restes palpitants de l'infortunée sont déchirés par la populace (35). »

Les lieux les plus remarquables des environs de Bethléem sont lour-à-tour visités par le P. de Géramb. Nommons les citernes de David, les étangs de Salomon, le village des Pasteurs, Thécué. Enfin, après une absence de trois semaines, il rentrait à Jérusalem non sans s'être promis de renouveler sa visite à Bethléem où, écrivait-il dans son récit, il avait passé des moments si doux.

(35) Ib., p. 195.

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