CHAPITRE XV
Excursions autour de Jérusalem : Saint-Sabas, Béthanie, le Jourdain et la Mer Morte. — Ses adieux à la Ville Sainte. — En Galilée et en Syrie. — Observations sur les mœurs et les coutumes. — • La terrasse de Larissa. — Les bergers maronites. — L'ânon des baffasres.
L. P. de Géramb devait cependant s'arrêter encore quelque temps dans la Ville Sainte. Les premiers mois de i832 furent employés à rayonner aux alen tours. Sa première excursion fut pour le célèbre monastère de Saint-Sabas, oiî, à la vue de la vie austère qu'y mènent les moines grecs, son souvenir se reporta aussitôt à ses frères d'Oelenberg. a Qu'est devenu, me disais-je, cette maison (la chose qui, de toutes celles de la terre, est la plus chère à mon cœur) où, admis à la pénitence moi aussi je goûtais le bonheur plus pur encore que celui que goûtent dans leurs cellules les bons pères de Saint-Sabas, malheureusement hélas ! séparés de l'unité.'^ Oii est cette couche que \» monde juge si austère et où j'ai dormi les sommeils les plus doux de ma vie.!^ Qui l'eut imaginé, que des hommes qui ne demandent la
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félicité qu'à la mollesse, à l'or, à la puissance, à la volupté, prissent à tâche de ravir à d'autres hommes la facilité de coucher sur la dure, de travailler la terre à la sueur de leur front, de nourrir leur corps d'un peu de pain et de légumes arrosés de quelques gouttes d'eau (i). » Si loin d'eux à ce •moment, notre pèlerin ne pouvait savoir que les moines d'Oelenberg avaient pu reprendre leur vie de prière et de pénitence.
Quelques jours après, c'est à Béthamie, la maison de Marthe, Madeleine et Lazare et le tombeau de ce dernier qui reçoivent sa visite. Puis, à la fin de mars, le long, difficile et, à cette époque fort périlleux, voyage au Jourdain et à la mer Morte s'organise. Pour la circonstance, et ce fut la seule fois pendant tout son long pèlerinage, le P. de Géramb dût quitter son habit monastique et reprendre des armes. Grâce à ime escorte de vingt Bédouins, aucun incident fâcheux ne se produisit. Au Jourdain, le P. de Géramb tint à renouveler les promesses de son baptême, a Agenouillé sur la rive du fleuve, la tête inclinée sur ses eaux dans lesquelles je venais de me laver, la main sur mon cœur agité de regrets, de douleur et d'amour, et prenant Dieu et ses anges à témoin de la sincérité de mes sentiments, je prononçai d'unç voix émue les paroles suivantes : Mon Dieu ! Dieu tout puissant et surtout Dieu tout bon, tout clément, tout miséricordieux ! je viens humblement à l'endroit où fut baptisé votre Fils, mon Sauveur, renouveler du fond de mon âme les engagements sacrés de mon baptême. Je renonce à Satan,
(1) Pclcrinaoe, I, 413.
à ses pompes, à ses œuvres, et je me donne entièrement à vous, ô mon Dieu, pour vaus aimer et vous servir jusqu'au dernier soupir de ma vie (2). »
Enfin une rapide excursion à Saint-Jean-du-Désert (3), le lieu de la Visitation, termina ces courses des environs de Jérusalem. Notre pieux voyageur, dans sa piété fervente et attentive avait vraiment tout vu, tout visité. Puis une dernière fois, avant de se mettre en route pour la Galilée, il passa dans tous les sanctuaires des alentours de la Ville Sainte, et s'enferma encore pendant quelques heures dans l'église du Saint-Sépulcre (3 bis), et après de longues prières, il oignit d'essence de rose la pierre du tombeau et l'endroit du Golgotha où avait été érigée la Croix. Pareil acte de tendre piété avait déjà été accompli par lui à Bethléem au lieu de la Nativité, au sommet du Mont-des-Olives sur l'empreinte du pied de Notre-Seigneur et au tombeau de la Vierge.
Le 7 mai, à 6 heures du matin, le P. de Géramb prit congé des bons Pères Franciscains qui pendant les cinq mois qu'il avait passé avec eux, l'avaient, dit-il (4), comblé de soins, d'attentions, de bontés. » Son émotion était grande. « J'ai ressenti pendant ma vie, écrivait-il dans sa trente-sixième lettre, de profondes douleurs : j'ai fermé les yeux à un bon père, à une tendre mère, à une épouse chérie ; j'ai perdu des enfants bien aimés ; j'ai été arrêté à deux cents lieues de la Franc-e et traîné à travers toute
(2) Ibid., II, p. 35.
(3) Ib., p. 144.
(3 bis) Il y avait passé toute la Semaine Sainte de cette année. (Ib., il, 101.)
(4) Ib., II, p. 195.
l'Allemagne pour être enfermé au donjon de Vincennes d'où je ne suis sorti que lors de l'entrée des Alliés ; j'ai éprouvé ce que le monde appelle de grandes infortunes ; j'ai été calomnié, persécuté ; j'ai fait des ingrats ; eh bien, prenant ici à témoin Celui qui sonde les cœurs et devant lequel je paraîtrai .peut-être bientôt, je déclare que jamais douleur n'affecta plus vivement mon âme que celle qui s'en empara au moment ovi je m'arrachai pour jamais de l'église du Saint-Sépulcre. Tant que je vivrai, elle sera aussi présente à mon esprit que profondément gravée dans mon cœur ; toujours son souvenir me fera tressaillir, parce que toujours, et plus qu'aucun autre souvenir, il me rappellera Jésus crucifié pour mon salut, pour le salut du genre humain, à l'amour duquel nous devons répondre par le plus vif, le plus tendre, le plus absolu de tous les amours ; ce Jésus auquel je dois l'ineffable bonheur de comprendre, de sentir cette grande vérité, que je voudrais pouvoir faire comprendre et sentir à l'univers entier, que Lui seul est tout, que tout ce qui n'est pas Lui, n'est rien, n'est que néant (5). »
C'est donc les yeux pleins de larmes que le P. de Géramb franchit, pour n'y plus rentrer, l'enceinte de Jérusalem. Il se joignit à une caravane de quatre-
!5) Ib., p. 192. — A cet endroit du récit de son pèlerinage et en plusieurs autres passages, le P. de Géramb s'at.tendrit sur le sort de la ViUe Sain-te « dix-huit fois saccagée » et portant toujours le poids de la malédiction divine, « ne respirant un peu à l'aise, s'il est permis de parler ainsi, que le temps nécessaire pour fournir de nouvelles générations à de nouvelles calamités. » (I, 292.) — Ne peut-on pas croire que ce qui arrive aujourd'hui, où les Anglais, égoï&tes et ingrats, au mépris des droits séculaires de la France, prétendent rester maîtres de l.T Palestine, est encore un indice que « la main de Dieu ••'ap-pe-JanUssani de siècle en siècle sur la cité coupable... punit en elle le plus grand de tous les attentats. » Ib. p. 295.
vingts personnes qui se rendaient à Jalïa, et de cette ville on se mit en marche pour Nazareth où l'on amva le 25 au soir. De là également il allait rayonner à l'entour pour visiter tous les lieux de la Galilée consacrés par quelque souvenir de la vie du Sauveur, comme le Thabor, le lac de Tibériade, Naïm, le Carmel. (6)...
Nous ne pouvons suivre le P. de Géramb s 'attachant ainsi à marcher pas à pas sur les traces du divin Maître. « Se trouver aux mêmes lieux où il pouvait se dire qu'il s'était trouvé, parco-urir les mêmes sentiers, passer les mêmes torrents », fut.de nouveau, comme il écrit, sa grande joie. « Je sentais, ajoutet-il, que les prodiges de son infinie bonté s'en gravaient plus fortement dans mon âme, que mon cœur en était plus profondément pénétré, plus touché ; que mes pensées, mes affections en devenaient moins indignes de lui (7). )) Jamais pèlerin ne profita mieux de son voyage. J'entends surtout pour sa propre sanctification. Et, par ricochet, les lecteurs nombreux (8) que devait avoir le Pèlerinage à Jérusalem y ont trouvé tous de quoi s'y édifier.
C'est le principal mérite de ce beau livre, et à ce point de vue surtout il laisse bien loin derrière lui
(6) Du Mont Carmel le 18 Juillet 1832 le P. de Géramb envoya une lettre à l'Ami de la religion qui l'inséra en novembre suivant.