II, 2G
(8) D'autrefois et id'aujourd'hui. Parmi les premiers il faut citer le saint chanoine MecMer, dont j'ai eu l'honneur d'écrire la vie et dont l'arrière-petit-neveu, M. Oberreiner, me disait récemment qu'il aimait distribuer le Pèlerinage à Jérusalem.
Parmi les seconds, ,ic mentionnei'ui mon vénérable ami, le P. Roussel, le savant professeur de langues orientales de l'université de Fribourg. « Le récit du pèlerinage du P. de Géramb est un des livres que j'ai lus et relus avec la plus de plaisir, » m'écrivait le P. Roussel il y a quelques mois.
les récits de Chateaubriand, de Lamartine (qu'il allait rencontrer à Beyrouth, on va le raconter). La foi du P. de Géramb y déborde à toutes les pages, si l'on peut s'exprimer ainsi.
Notons à ce propos que dans ses pérégrinations à travers les pays sanctifiés par le souvenir de Jésus, il avait toujours à la main, non pas un guide historique ou descriptif quelconque, mais la Bible. Et lorsqu'il arrivait à l'endroit devenu mémorable par quelqu'action du Sauveur du monde, ou encore par quelqu 'événement de l'histoire du peuple de Dieu, se mettant à genoux, tète nue, il lisait les passages du Livre Saint s'y rapportant (9).
Mais tout en étant principalement un livre d'édification, l'ouvrage du P. de Géramb captive encore le lecteur par l'agrément, la vivacité, l'originalité du récit. Ses descriptions sont judicieusement entremêlées d'histoire (lo). Souvent l'anecdote piquante, ou de curieuses observations sur les mœurs et les coutumes viennent les égayer. Citons quelques traits. Nous avons dit son estime et son admiration pour la charité des Pères Franciscains. Mais il note que leur simplicité va parfois jusqu'à l'excès, (v II y a quelques années, raconte-t-il (ii), un personnage inconnu se présenta chez les RR. PP., se disant l'archiduc Palatin, frère de l'empereur d'Autriche. Grande joie dans le couvent : on possédait son Altesse impériale. — Frère Ambroise, avez-vous vu l'archiduc.^ — Non, mon Père; — Allez donc le voir. Quel aimable prince ! c'est tout autre chose que
(10) Le P. de Géramb, quand il fait de l'histoire, se montre assez prudent cri.tique. Cf. I, p. 94.
(11) II, p. 178.
nous, ces grands ! cela se reconnaît tout de suite : on dirait qu'ils portent écrite sur le front la noblesse de leur origine ! Avec quelle grâce son Altesse vous donne sa main à baiser ! cela fait verser des larmes de joie ! quel honneur pour le monastère ! Vous savez qu'il a eu le malheur d'être dépouillé par les Arabes ! Les scélérats ! dépouiller un prince ! un prince impérial ! cela crie vengeance ! A coup sûr l'Empereur leur déclarera la guerre pour venger l'outrage fait à sa famille ! — Telles étaient les exclamations naïves de ces bons religieux en faveur d'un imposteur dont l'adresse leur enleva une somme très considérable. Quelque temps après, cet aventurier était pendu à Londres. »
Les mœurs des Juifs, des Arabes, des Bédouins lui suggèrent de curieuses et fines réflexions. Il note la complaisance des premiers : « Etes-vous égaré, cherchez-nous une rue.^ un Juif, soyez-en sûr offrira de vous conduire, il vous accompagnera même assez loin, et trop superbe pour demander un salaire, trop peu désintéressé pour en faire le sacrifice entier, au terme de votre course, il regardera votre main, jettera un coup d'œil sur votre poche. Si bon vous semble, comprenez (12). » Il note aussi que « le Juif ne connaît point ce lâche amour du repos, si commun aux peuples du Levant, dont la vie paresseuse et inutile cause principalement l'indigence (i3). » Et il ajoute' ce petit tableau que nous avons eu maintes fois aussi sous les yeux même dans notre pays d'Alsace : (( Le Juif sait s'occuper. Il étale quelquefois sur une pierre mal assurée des objets d'une si mince valeur qu'on
(12) II. p. 93.
03) Ib., p. 91.
23o GÉNÉRAL ET TRAPPISTE
est tout surpris qu'il puisse en tirer quelque profit. Mais enfin, ne vendit-il que pour se procurer un morceau, cela lui paraît préférable à la honte qu'il éprouverait à tendre la main. »
Les Arabes lui paraissent toujours être en colère et, par exemple, pour se demander l'heure, s'apostrophent comme s'ils voulaient s'entr'égorger (iZj).
a Pends-toi, brave... (?) Bethmann-Hollw^eg ! » Voici, déjà en l'an de grâce i8o5, un pacha turc qui appelle un traité, non pas un chiffon, mais un torchon de papier (i5).
Mais nous n'en finirions pas si nous voulions relever tout ce que ces trois volumes contiennent d'intéressant et nous aimons mieux y nenvoyer le lecteur, pour suivre encore notre pèlerin (i5 bis).
En quittant la Galilée, c'est vers le Liban que le P. de Géramb se dirigea. Beyrouth, où il eut la joie de rencontrer Lamartine qui commençait son voyage
(14) I, p. 197. Pour faire cesser les ciùailleries assourdissantes de sa petite escorte de Bédouins lors de son voyage au Sinaï, il est obligé de leur promettre une ration supplémentaire de tabac et de café. {Pèlerinage, III, 187.)
(15) II, p. 161.
(15 his) Citons cependant encore ce passage sur les Grecs et les Turcs qui a son intérêt d'actualité. « La nation grecque qui toujours a inspiré tant d'intérêt, pour laquelle tous les peuples ont fait tant de sacrifices, n'eut jamais à cœur de s'en montrer véritablement digne... ceux qu'il faut excepter sont en trop pe-tit nombre pour m'empècher de dire que, malgré le fanatisme, malgré le despotisme et la cruauté du Musulman, je préfère un Turc à un Grec. » {Pèlerinage, I, 45.)
A rapprocher ces lignes, écrites par le P. de Géramb en 1838, de ce que notre ami M. Delsor disait dans la Revue catholique de mai 1920 : « Tous les missionnaires sans exception regrettent les Turcs... qui sont beaucoup plus tolérants que les Grecs et les Serbes, et dont on regrettera peut-être le départ de Jérusalem quand on verra ce que feront de la Ville Sainte le sionisme ambi.tieux et le mercantilisme anglais. »
aux Lieux Saints (i6) fut le point de départ de plusieurs excursions : aux fameux Cèdres (17), à Baalbeck, à Damas, où l'attirait le souvenir de la conversion de saint Paul. Pour rencontrer un vieux franciscain qui était son compatriote, il pousse jusqu'à Larissa où il passe quelques jours d'agréable repos dans une admirable solitude. « Lorsqu'on se trouve sur la terrasse de ce couvent de Larissa, en écrit-il, dans un accès de lyrisme qui rappelle celui de saint Augustin à Ostie, par une de ces soirées magnifiques que l'on ne connaît point en Occident, et qui sont ici si ordinaires, avec quelle avidité, avec quel transport le regard embrasse le divin spectacle de ces sphères radieuses qui étincellent de toutes parts et sur tous les points d'un espace sans bornes ! Comme alors l'âme se détache de la terre ! comme elle s'élève, comme elle monte, s'il est permis de parler ainsi, de splendeur en splendeur ; comme elle se sent entraînée, emportée dans le sein de Dieu ! Ah ! qu'il vienne à Larissa, qu'il vienne, quel qu'il soit, celui qui a eu le malheur de se laisser séduire par les vains sophismes de l'incrédulité ! qu'il vienne respirer l'air pur, éthéré de la montagne ! qu'il vienne contempler d'ici ces lambris d'azur auxquels des millions de globes paraissent suspendus comme autant de flambeaux pour éclairer l'obscurité des
(16) « Je ne saurais... dire combien fut vif le plaisir que j'éprouvai à voir l'illustre auteur des Méditations. Ses poésies (rappelons que le P. de Géramb était poète aussi et aue son Pèlerinage contient quelques fort bonnes pièces comme I, 153.) m'ont fait passer des moments si doux et surtout ses beaux vers sur l'Espérance, ont si souvent soulagé mon cœur! Ce fut un bonheur pour moi que de lui en .témoigner ma reconnaissance. » II, p. 357.
(17) Son récit donne de curieux renseignements sur ces arbres fameux.
nuits ! qu'il vienne voir défiler la grande armée des cieux ; et à l'aspect d'un si bel ordre, d'une marche si régulière, si constante, à l'aspect de tant de beautés, de tant de grandeurs, anéanti, confondu, il tombera à genoux devant Celui qui, d'un signe de sa volonté toute-puissante, a fait toutes ces choses ; et de son cœur ému, attendri, pénétré d'admiration, de reconnaissance et d'amour, s'échapperont malgré lui ces paroles de louange, par lesquels le Roi-prophète proclamait la gloire du Très-Haut : Cœli enarant glorîmn Dei et opéra maniium ejus cainuntiat fumamentiim (i8). »
Dans ces courses à travers le Liban, le P. de Géramb était toujours reçu avec la plus grande cordialité, et aussi avec beaucoup d'honneurs, tant par le clergé que par les émirs et les populations qui leur étaient soumises.
En chevauchant par monts et par vaux, il prend plaisir à converser avec leurs paisibles habitants et ceux-ci, catholiques ou non, — les Maronites le sont, les Druses sont mahométants, — ne savent comment témoigner leur vénération pour ce pèlerin dont la robe blanche, le scapulaire, le crucifix leur font connaître l'état. Voici comment l'accueillent des bergers Maronites qu'il rencontre sur le chemin de Baalbeck. « Après nous avoir servi — lait, fromages frais et pains cuits sous la cendre — avec toute sorte d'égards, ils vinrent humblement me baiser la main; puis ils appelèrent à grands cris leur famille éparsa dans la prairie. Tous arrivèrent en hâte. Prosternés à mes pieds, ils me suppliaient, me conjuraient de les
(18) II, p. 337.
bénir. Oh ! comme en ce moment j'eusse voulu, avec l'autorité que donne le caractère sacré du sacerdoce, pouvoir répondre plus pleinement au désir de leur foi ! Devais-je, parce que je n'avais point l'honneur d'être prêtre, hésiter à les satisfaire? Je ne le crus pas, et, élevant les mains sur eux, je les bénis, priant le Ciel dans toute l'effusion de mon cœur d'exaucer les vœux que je lui adressais pour eux... Enfin vint le moment de remonter à cheval. Ce fut à qui m'aiderait, à qui toucherait mes vêtements, à qui, par ses mouvements ou par ses gestes, me dirait le regret que lui causait notre trop prompt départ. Nous étions déjà bien loin, que, en me retournant, je les vis encore sur le seuil de leur cabane, me suivant des yeux, me saluant de la main et m 'envoyant ainsi leur dernier adieu (i9). »
Pour toutes ces courses et ne pas être trop embarrassé de son bagage, le P. de Géramb avait, devant quelques officiers de l'armée d'Ibrahim Pacha (20), manifesté le désir de faire l'acquisition d'un âne. Un officier s'empressa de lui « offrir un bourriquot qui lui était inutile » et devait bien faire son affaire. Ecoutons-le plutôt : c'est une charmante page de son récit. « Le lendemain, le domestique de l'officier égyptien m'amena un ânon de deux ans, tout petit, mais fort, vigoureux et agile comme un cerf. Il m'eut été impossible de trouver une bête de cette espèce plus intelligente, plus courageuse et plus docile. Enseveli pour ainsi dire, sous sa charge, à
(19) II, p. 394.
(20) Le P. de Géramb se trouvait en Orient précisément à l'époQue où les Egyptiens venaient de s'emparer de la Palestine et de la Syrie.
peine avait-il la tête libre ; malgré cet énorme poids, il gravissait les plus hautes montagnes sans jamais s'arrêter, luttant de vitesse avec nos chevaux et parvenant même quelquefois à les devancer. Le soir, fatigué, n'en pouvant plus, il venait se coucher près de nous sur les tapis que nous étendions pour y passer la nuit, attendant qu'on le déchargeât et qu'on lui donnât quelque nourriture ; et le lendemain il recommençait à trotter avec une nouvelle ardeur. Je n'ai pas besoin de vous dire mes soins pour lui : je ne m'en rapportais pas même à cet égard à mes guides, pas même à celui auquel je confiais mon cheval ; je partageais volontiers mon pain avec lui, et plein de reconnaissance pour les services que j'en recevais, j'eusse fait, je ferais encore le plus bel éloge de sa race, si pour peindre il suffisait de sentir (21). »
Ce n'est pas lui — dans ce grand et noble cœur il y avait à l'instar de saint François d'Assise et de saint Philippe de Néri (22), place pour toutes les créatures du bon Dieu et les bêtes s'attachaient à lui comme à un ami sûr, — ce n'est pas lui qui eût jamais meurtri de coups son bourriquot, comme le sont habituellement les baudets de l'Islarn (23). Il avait du reste, un motif plus élevé, qu'il va nous confier, pour trouver cet humble animal « si précieux et si digne d'intérêt. »
« J'ajouterai en confidence, et dans la toute sim-