CHAPITRE XVI
A Alexandrie. — Visite à Méhémet-Ali. — Le firnian. — Le Caire et les environs. — Les pyramides. — Départ pour le Sinaï. — Bonaparte à Suez. — Le monastère de la Transfiguration. — Retour au Caire et départ d Alexandrie pour Malte.
C'est le lo octobre que le P. de Géramb laissa définitivement le sol béni de la Ten^e Sainte. « En quittant ces contrées que je ne devais plus revoir, écrit -il (i), j'éprouvai un sentiment de douleur que mes paroles ne sauraient rendre. Jérusalem, la Voie douloureuse, le Calvaire, le tombeau de mon Sauveur, Bethléem, Nazareth, leurs grottes sacrées, tous les lieux saints que j'avais eu le bonheur de visiter, se représentèrent à ma pensée. Leur souvenir remua violemment mon cœur ; plongé dans une religieuse tristesse, je ne fus plus le maître de retenir mes larmes et mes soupirs. »
Un vent favorable fit aborder deux jours après, le vaisseau autrichien, le Pîanura, qui le portait à Chypre oii il revit avec joie les bons amis qu'il s'y
était faits lors de son. premier séjour dans cette île. Il dut y attendre jusqu'au i9 novembre un bâtiment français cette fois, qui pût le conduire à Alexandrie on ils arrivèrent le 25. La barque consulaire d'Autriche vint prendre le voyageur à bord du vaisseau. L'hospitalité lui fut même offerte par le consul, mais le père de Géramb préféra se retirer chez les Franciscains pour être plus libre de vaquer à ses exercices religieux. Aussi bien n'avait-il pas terminé son pèlerinage : le but de son passage en Eg>'pte était de se procurer les moyens d'aller au Sinaï.
Pour cela un firman de Méhémet-Ali était nécessaire. Il se mit donc aussitôt en mesure de rendre visite au célèbre vice-roi d'Egypte qui ayant du reste été informé de son arrivée, avait manifesté le désir de voir le trappiste-pèlerin. « Parvenu au palais, raconte-t-il dans sa narration (2), après avoir monté un large et fort bel escalier sur les côtés duquel étaient rangés des militaires, des employés, des esclaves aux ordres du prince, nous entrâmes dans une vaste salle, oii se trouvaient, avec quelques officiers, les personnes qui désiraient parler au viceroi. Comme nous étions attendus nous fûmes immé. diatement introduits dans le divan. C'est un immense salon élégamment décore, autour duquel sont placées, le long des murs, des piles de coussins. Méhémet était assis à l'un des angles, sur un tapis de drap d'or ; il fumait sa pipe et parlait au commandant de la place et à un autre personnage de marque. En nous apercevant, il les congédia. Nous le saluâmes à l'européenne ; il mit la main sur son
<2) III, p. 35.
cœur et nous fit signe de nous asseoir auprès de lui, le consul général à sa gauche, moi à sa droite. Son drogman était debout devant lui ; celui du consulat autrichien derrière moi. A peine avionsnous pris place, qu'on nous apporta du café. Puis, par des paroles pleines de bienveillance et d'égards, il ouvrit une conversation qui, à la grande surprise de toute sa cour, dura trois heures. Il multipliait sans fin ses questions sur l'Europe, et paraissait écouter mes réponses avec une attention particulière (3). Il prit plaisir à me raconter sa vie, à me faire remarquer les traits de caractère par lesquels il croit s'être distingué et qu'on a pu en effet observer en lui... A ces récits il mêlait fréquemment le nom de Dieu qu'il prononçait avec toutes les marques extérieures d'un respect profond, sans manquer jamais d'en exalter la grandeur, k Jamais il n'avait fait d'action de quelque importance qu'il ne se fût recueilli en présence du Tout-Puissant et ne l'eût consulté », et en me tenant ce discours sa tête, dont une barbe blanche, longue et épaisse relève la beauté, prenait une attitude religieuse ; ses yeux s'animaient ; son regard vif et perçant se dirigeait et s'arrêtait vers le ciel. Etait-ce là la vraie piété musulmane, ou bien agissait-il ainsi parce qu'il avait devant lui un religieux?... Je me borne à vous dire que cette Altesse est douée d'un tact parfait ; qu'elle a surtout à coeur de se faire aimer des étrangers et qu'en aucun lieu je n'ai vu de grands personnages montrer à un plus haut degré les appa-
(3) NotOTis les questions de Méhémet sur « les voitures à vapeur » et son projet de les faire circuler entre Damas et le Caire. {III, 38.)
rences de la franchise, de la confiance et de l'abandon (4). ))
Au sortir de cette longue visite, le P. de Géramb se vit traité avec toutes sortes d'égards par les courtisans et les officiers qui attendaient à la porte du divan, et qui émerveillés de l'audience de plusieurs heures qu'il avait eue, ne doutaient plus qu'il ne fût un personnage du plus haut rang. L'humble trappiste en bénit Dieu pour l'honneur de la religion, que son habit faisait connaître à tous.
Le Père se rendit ensuite chez M. Bogos-Yousouff, premier drogman du vice-roi et le directeur de l'administration du commerce, a C'est le premier ministre de son Altesse ; son pouvoir est immense, il gouverne en quelque sorte l'Egypte sous le nom de son maître (5). » a Après avoir visité Pharaon, lui dit le P. de Géramb avec son habituelle présence d'esprit, je viens voir Joseph. )) Ce compliment plut, et avec une lettre de recommandation pour le gouverneur du Caire, le firman ne tarda à pas à parvenir, avec la traduction que voici :
(( Au nom de l'Etre suprême, le porteur du présent ordre est un des nobles de Hongrie, nommé le Père Marie. Joseph de Géramb, voyageur religieux, et personnage très distingué dans le monde. Son but étant celui de faire sans obstacle et opposition le
(4) Le P. de Géramb dit encore : « Méhémet est un de ses esprits vastes, mais inquiets et turbulents, dont parle Massillon, un de ces esprits capables de tout soutenir hors le repos, qui tournen.t sans cesse bors du pivot qui les fixe et les attache et qui aiment encore mieux ébranler l'édifice et être écrasés sous ses ruines que de ne pas s'agiter et faire usage de leurs talents et de leurs forces. »
24o GÉNÉRAL ET TRAPPISTE
voyage d'Alexandrie au Caire et de là au mont Sinaï et ses environs par la route de Suez, on nous a demandé cet ordre qui vient de lui être gracieusement accordé. Avec l'aide du Très-Haut, aucun obstacle ne lui sera opposé dans ses voyages, et on lui prêtera dans les occasions tous les secours qui sont dus à l'amitié. Cet ordre qu'on vous expédie et qui lui a été remis, vient d'émaner de nous à cet effet.
En conséquence vous vous conformerez à son contenu et vous tremblerez de faire le contraire.
L'année 1248, le 20 de regeb. (G) »
Muni de cette pièce, et pourvu, par le consul d'Autriche d'une tente, « chose absolument nécessaire dans le désert », et enfin d'un janissaire excellent », parlant « le turc, l'arabe et l'italien... actif et courageux (7) qu'il prit à son service, le Père quitta Alexandrie, le 6 janvier, pour le Caire où il fut reçu solennellement par « l'évêque grec catholique, l'évêque copte catholique, les missionnaires franciscains et le clergé. » Tous, du reste, à l'envi, au Caire comme partout où il passait, témoignaient au voyageur des égards et des soins particuliers, même les personnages musulmans. Ainsi ce « trop fameux Abdalah-Pacha » prisonnier de Méhémet-Ali, qui lors de la visite que le P. de Géramb lui rendit, l'accompagna jusqu'à la porte en le remerciant de l'honneur
(7) La seule chose que put lui reprocher le P. de Géramb, « c'est le luxe qu'il étalait : il a l'air d'un pacha. Auprès de lui je ne paraîtrai qu'un pauvre diable que son Excellence traîne par chari.té à sa suite. » « Ce fut, ajoute le Père, du moins pour moi, une belle occasion de pratiquer l'humilité. » III. 44.
qu'il lui avait fait « attention inouïe de la part d'un musulman de ce rang, » marque-t-il (7 bis).
A cause du mauvais temps, le Père dut séjourner assez longtemps dans la capitale de l'Egypte. Il profita du répit pour visiter à fond le Caire dont il décrit longuement les principaux édifices, comme aussi les mœm's et les coutumes (8). Puis il excursionna dans les environs : aux Pyramides, aux Sphinx, au champ des Momies, à Mataryeh, village habité par la sainte Famille lors de la fuite en Egypte (9). On lira avec intérêt les réflexions que lui suggèrent les Pyramides : « Comme les montages dont la création est l'œuvre du Tout-Puissant... les immenses bases des Pyramides semblent tenir aux entrailles de la terre et leurs cimes altières se perdent dans les nues. Mais je n'ignorais pas qu'elles ne s'étaient élevées que par la volonté despotique de mauvais rois et par le travail forcé d'un peuple esclave et malheureux. Malgré mon admiration pour l'ouvrage, j'étais douloureusement affecté : je souffrais de sentir plus vivement que jamais tout ce qu'il y a de triste, d'humiliant dans les plus gigantesques entreprises de l'orgueil. Ces monuments si célèbres, ces monuments, les plus durables, sans aucun doute, de tous ceux où les hommes ont voulu montrer leur puissance et leur grandeur, où ils ont voulu paraître ri-
(7 Ms) III,, 54.
(8) A noter ses réflexions sur le marrhé des esclaves (III. 113.); et le très Intéressant rérit de la mort de Kléber à propos de la visite de sa tombe. (7F)., 144.)
'01 II a, à ce propos, un mot qu'on dirait de Pascnl, sur Férode « que ses infâmes flatteurs surnomraèren.t le r/rand... et dont les vers n'attendirent pas la mort pour dévorer la grandeur. »
valiser en quelque sorte avec la nature, avec Dieu lui-même, qu'ont-ils dit, que disent-ils aux générations, si ce n'est les crimes, les injustices, les folies, la misère, le néant de leurs auteurs? Ces prodigieux amas de pierres énormes, après tout, que sont-ils? des tombeaux vides, où n'ont même pas reposé les puissants qui les avaient préparés pour leur dernière demeure! Des rois impies, oppresseurs de leurs sujets, ennemis des Dieux, objets de la haine, de l'exécration universelle, réduits à prendre les plus secrètes précautions pour soustraire leur cadavre au jugement public qu'ils prévoyaient devoir les priver des honneurs de la sépulture ! Des princesses déshonorées par l'infamie de leur vie :. voilà les souvenirs que rappellent les plus magnifiques pyramides. Au lieu de la gloire qu'ils s'étaient promise, ceux par ordre de qui et pour qui elles ont été faites, n'ont pas même pu emporter en mourant la consolation de se dire que du moins il leur restait leur sépulcre. Interrogé par le voyageur, ces pierres ne répondent que par des cris d'opprobre et de malédiction (lo). »
Et après une citation, merveilleusement appropriée du prophète Habacuc (ii), le P. de Géramb termine ainsi cette éloquente tirade : a Et ces cris, il est permis de le croire d'après l'étonnante solidité de l'œuvre d'orgueil, les pierres sont destinées à le répéter d'âge en âge, jusqu'au jour terrible, inévitable, oij doivent comparaître devant Dieu et être jugés en dernier ressort les peuples et les rois (12). »