‹ Général et TrappisteChapitre 26 sur 44 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

Retour à Saint-Urbain. — Le P. de Géranib y rédige le récit de son Pèlerinage. — Publication de cet ouvrage. — Retour à Oelenberg. — Incendie et influenza. — Grégoire XVI l'appelle à Rome. — Lettre à Lamennais.

Une effroyable tempête fit courir les plus grands dangers au vaisseau qui transportait le P. de Géramb à Marseille. Ce fut cependant un dérivatif opportun au déchirement de cœur qui l'accablait à la suite du sacrifice, si dur à la nature, qu'il venait de faire en se séparant brusquement de sa sœur et de sa fille. (V De ma vie, dit le Père (i), sur mer, je n'eus tant à souffrir. Pendant vingt-quatre heures au moins, tout parut désespéré ; matelots et passagers, nous nous crômes perdus ; je lisais sur tous les visages l'appréhension d'une catastrophe imminente, inévitable, et je partageais l'anxiété commune. Dans cette douloureuse situation, l'équipage... présentait le spectacle religieux le plus touchant. Malgré le sifflement continuel des vents, malgré la rapide succession des éclairs, malgré les éclats répétés de la

(1) III, p. 326.

foudre qui, grondant sans cesse sur nos têtes, menaçait de tomber sur nous, la prière du soir ne fut pas une seule fois interrompue. Jamais dans le silence et la retraite du cloître, je n'entendis chanter les antiennes et les litanies de la Sainte Vierge avec plus de dévotion et de ferveur. Le capitaine était le premier à donner l'exemple ; sa voix, forte et sonore, à laquelle répondaient unanimement celles de tousles matelots, retentissait au loin, et ces chants animés par la vivacité de la foi et de la confiance, dominaient par intervalle le bruit du ciel et des vaguesen courroux. Nos prières furent exaucées ; le bâtiment échappa à tous les périls, et par\ànt heureusement au port. »

Quelques heures après la poste l'emportait à travers la France, tout préoccupé, dit-il (2), du regret de n "avoir pu passer par Rome. « Je ne me consolais que par la pensée que j'allais revoir les bonsj^ religieux qui m'avaient déjà donné un asile, et qu'en les quittant j'aurais le bonheur de retourner auprès de mon digne révérend Père abbé dom Pierre (3) et de mes Frères, de recueillir de nouveaux témoignages de leur charité et de puiser, dans l'exemple quotidien de leurs vertus, de nouvelles forces, un nouveau courage pour achever de parcourir dignement la carrière de pénitence que le Seigneur m'a fait la grâced'embrasser. » Il ne s'arrêta donc nulle part en route, pas même à Lyon où des affections chères à son cœur eussent dû le retenir, et, le 21 décembre i833, deux ans et demi après en être parti, il franchissait le seuil de l'hospitalière abbaye de Saint-

(3) L'abbé du Mont-dcs-Olive?,

Urbain, où on l'attendait impatiemment. « Je fus reçu, raconte son journal (4), avec une joie vive, mais toute chrétienne, avec cette joie qui se manifeste par les élans d'une piété reconnaissante, par l'empressement à rendre grâces, par l'ardeur des prières en faveur de Celui que l'infinie bonté a daigné protéger et ramener sans accident au sein de la famille religieuse. Je fus ensuite processionnellement conduit à l'église, et, là, étant prosterné la face contre terre devant le Saint-Sacrement, le Supérieur, agissant à mon égard avec la même charité qui si j'eusse été un des frères dont il est le digne chef, récita, pour mon retour, le suffrage prescrit par les saintes règles ; il pria le Seigneur de pardonner à son serviteur les fautes qu'il avait pu commettre au milieu des dangers auxquels avait été exposée sa faiblesse, et il appela en lui sa miséricordieuse indulgence (5). ))

Le lendemain, le ^P. de Géramb écrivait à l'abbé du Mont-des-Olives pour l'informer de son arrivée, et se mettre à sa disposition et lui exprimer le désir de le rejoindre bientôt. Mais, dit très justement le P. Irénée (6), sachant que c'était à son occasion que la maison avait souffert persécution, le P. Abbé lui répondit de ne pas presser son retour, de crainte que •sa présence au Mont-des-Olives ne réveillât des haines mal assoupies, et lui conseilla d'attendre. Provisoire-

(4) III, p. 328.

(5) C'est par cette touchante scène que se termine le récit du Pèlerinage. Avec cependant encore ces quelques lignes : « Adieu, mon ami Charles. Unissez vos actions de grâces aux nôtres : souvenez-vous toujours de moi devant Dieu, et croyez que, dans ma retraite, Je ne vous oublierai jamais. Les chrétiens s'aiment pour l'éternité. »

(6) Pèiile vie, p. 79.

ment « il serait sous la conduite de l'abbé de Saint- Urbain et agirait à son égard comme s'il était son propre supérieur (7). »

Ce séjour à Saint-Urbain permit au P. de Géramb de préparer, à la sollicitation de ses amis, la publication du récit de son pèlerinage. « 11 revit les notes écrites au jour lo jour, sur les pages de son journal, les compléta par quelaues détails nouveaux, retoucha ses croquis tous pris sur les lieux et coordonna le tout de manière à lui donner une forme plus attrayante et plus suivie (8). »

Ce long travail devait lui prendre deux ans. Puis, avec l'autorisation de son supérieur, il se rendit à Lyon pour en surveiller l'impression (9).

Cette première édilion parut en i836, en trois volumes in-8°, avec huit gravures sur acier(io), d'après ses propres dessins. Une belle dédicace au Clergé de France la précède, « heureux y dit-il, si par les inspirations de cette foi catholique dans laquelle je suis allô me retremper sur les lieux mêmes où notre commun maître se montra avec tant d'amour et tant de gloire, je peux vous présenter un léger délassement à vos fatigues et quelques pensées chrétiennes et pieuses, capables d'édifier les fidèles confiés à vos soins. »

(7) p. Irênée, p. 472.

(S) Ib. — Il laissa à son ouvr.ig'e la forme de lettres, adressées, nous l'avons vu, à son viel ami de Laval, M. Charles Maignan.

(9) Il profita aussi de ce séjour à Lyon pour y faire imprimer plusieurs de ses opuscules de piété, également à l'imprimerie Perrin.

(10) On ne reproduisit pas ces srravures dans les éditions in-lS,. sans doute pour en pouvoir abaisser le prix.

26o GÉNÉRAL ET TRAPPISTE

Nous avons déjà dit ce qu'il faut penser (ii) de -ce beau et bon livre, qui eut en son temps le plus grand succès (12), et ne voulons compléter cette appréciation que par ces quelques lignes caractéristiques du P. Irénée : « L'intérêt s'y soutient constamment. Ce n'est pas que le Père de Géramb ait visité plus de lieux, ni mieux dit que les autres, mais c'est parce qu'il ne sacrifie pas son rôle de pèlerin à celui d'artiste, qu'il n'est point venu à Jérusalem simplement pour voir, mais pour vénérer ; c'est surtout parce que sa foi, sa foi ardente, convaincue, s'y révèle à chaque pas, et que les accents de cette foi vous subjuguent malgré vous. Nous défions quiconque sent encore la fibre religieuse remuer au fond de son cœur, de ne pas être ému en le voyant se découvrir, puis se prosterner, soit à la crèche de Bethléem, soit au tombeau du Sauveur, soit à la grotte de Nazareth, soit partout où se dresse devant lui le souvenir d'une scène évangélique. Et cependant son style est sans apprêt ; il ne cherche ni à surprendre, ni à séduire, bien moins encore à tromper ; il écrit comme il parle, il parle comme il

(11) Aujourd'hui, sans doute, il est quelque peu démodé, car beaucoup de choses ont changé, même en Orient, depuis 1830. Mais tout pèlerin de Terre-Sainte .trouvera toujours profit à le lire. Pour ma part je regrette bien de ne l'avoir connu que de nom : j'eusse certainement, l'ayant lu, mieux profité de mon pèlerinage de 1913, fait, hélas! je le confesse à ma honte, plutôt en touriste qu'en chrétien.

(12) J'ai sous les yeux la 12* édition, in-l2. On en fit des traductions en plusieurs langues. Une traduction en allemana, œuvre du vénérable chanoine Spitz, parut en 1837, à Strasbourg, chez Dérivaux. (2 in 8° ou 2 ln-12.,

Deux autres, toujours en allemand, mais différentes, parurent la même année à Aix-la-Chapelle (4 in-12) et à Augsbourg (3 vol.).

Enfin, bien plus récemment, en 1895, une traduction abrégée (sans le voyage au Caire et en Sinaï) a été publiée à Paderborn, librairie Schoningh.

sent, il peint comme il voit, et il se dépeint luimême, à son insu, tel qu'il est : tantôt expansif, tantôt rêveur, tantôt moine ou guerrier, toujours pieux. Peut-être çà et là, a-t-il insisté un peu trop sur des détails superflus, ou sur certains autres qui tendraient à faire ressortir sa personne ; on le lui a reproché, et nous-mêmes plus d'une fois, en avons averti le lecteur ; mais on pardonne tout à la grande foi de ce magyar, et... nous pensons que la simplicité de son âme rachète amplement ce défaut (i3). » Citons encore la touchante fin de la préface du Pèlerinage : elle peint bien les sentiments élevés qui l'avaient guidé pendant son voyage et le déterminaient à en publier le récit. « Les lettres que l'on offre ici au public ont été écrites par un religieux trappiste, pauvre d'esprit, pauvre de connaissances humaines. Il n'a entrepris le voyage de la Terre - Sainte que pour prier, adorer et faire amende honorable.

(13) P. 473. — Un passage de la notice sur le P. de Géramb qui se trouve dans la Bioçjravhie du clergé contemporain par un solitaire (Barbier) est à reproduire ici. « Le Pèlerinage à Jérusalem est un chef d'œuvre de style, d'exactitude historigue, et topographique, de philosophie et d'éloquence. On a comparé M. de Géramb à M. de Chateaubriand, et on n'a pas eu tort; il y a la différence unique et remarquable de l'éducation et du mUieu où ils se trouvent. Plus paisible et plus combiné, plus littéraire et plus mondain, l'auteur de l'Itinéraire a voyagé comme eut fait Platon, il a écrit dans son salon d'ambassadeur, avec sa plume d'académicien et sa poésie contemplative et savante. « Je n'ai appris nulle part à écrire, » dit M. de Géramb. Son imagination brûlante, ses caprices aventureux, ses éclats d'en'thousiasme, sa verve impatiente et orageuse, voilà le fond de ses ouvrages ;la forme a revêtu d'elle-même In pensée, sans étude de long cours, sans apprêt. Le comble de l'art chez le premier fut d'atteindre à la nature de l'autre, tout en évitant ses incorrections; le comble du beau pour le second serait de joindre à ses illuminations sublimes le fini prosodique de l'autre. Qui sait si M. de Géramb n'eut pas été M. de Chateaubriand dans le siècle, et M. de Chateaubriand le frère Marie Joseph à la Trappe. »

« Si, en écrivant mon journal, j'eusse ressenti quelque chose de moi, je me serais jeté à genoux pour demander au Seigneur de m'ôter tout esprit propre et de ne me laisser que le sien.

(( Mon ouvrage n'est point destiné à cette classe de gens du monde auxquels un livre de ce genre ne saurait plaire, si le charme du style, la pureté et l'élégance de la diction, la grâce et la pompe des descriptions et des peintures n'en rehaussent le mérite. Quel intérêt, sous ce rapport, prétendrais-je inspirer après des écrivains tels que MM. de Chateaubriand, Michaud, Poujoulat, de Lamartine, dont les noms forment une si belle portion de la gloire littéraire de la France .^ Mes lettres s'adressent principalement à cette sorte de lecteurs qui n'exigent point qu'on leur montre la vérité parée de tous les ornements qui pourraient l'embellir ; elles s'adressent surtout à ces lecteurs simples et pieux, dont on est assuré de satisfaire le cœur lorsqu'en leur rappelant ce qu'a fait Jésus-Christ pour eux, en les conduisant, pour ainsi dire, sur la trace de ses pas, on leur présente de nouveaux motifs d'admirer, d'adorer son infinie bonté, d'aimer et de pratiquer sa religion, et de s'attacher à lui comme à l'unique Sauveur.

« Encore une fois je ne suis allé en Palestine que pour adorer, pleurer et prier... J'ai écrit ces lettres dans les sables brûlants du désert, sur la cime des montagnes arides, sur un vaisseau battu par les vagues, sous une tente, sur un dromadaire, dans une grotte, étendu dans une cellule sur un lit de douleur ; mais je crois n'avoir jamais perdu de vue Ja présence de mon Dieu, le désir de faire connaître

aux hommes son amour ; j'ai toujours voulu le faire aimer, »

A l'époque où nous sommes arrivés, les différents monastères de Trappistes établis en France venaient d'être érigés en Congrégation régulière, par un décret pontifical du 3o octobre i834 et le premier chapitre général venait de se tenir peu après à la Grande Trappe. A cette réunion on crut devoir s'occuper du P. de Géramb, et le vicaire général, abbé de la Grande Trappe, — c'était Dom Hercelin, — fut chargé de lui écrire que, « malgré les explications fournies par l'abbé du Mont-des-Olives, on était surpris de son séjour prolongé à Lyon et qu'il était de son devoir de mettre promptement un terme à ce scandale en rentrant au plus tôt dans son monastère. )) L'expression de scandale était excessive. « Elle dut sonner mal, continue le P. Irénée (i4), aux oreilles d'un homme qui, depuis son enfance, étail habitué à marcher dans les voies de droiture et de loyauté ; et chatouilleux, comme il l'était, sur le point d'honneur (i5), il est permis de croire qu'une pareille lettre, venue de toute autre part, aurait infailliblement provoqué une réponse des plu^ incisives. Il se contint toutefois. Dieu lui fit comprendre que ce qui convenait le mieux à sa condition de religieux, était de se taire et d'obéir. »

Cependant, remarque encore le P. Irénée, « les moyens de justification ne lui manquaient pas ». Il était parfaitement en règle du côté de ses supérieurs

(15) Avant sa conversion, il avait eu je ne sais combien de «duels. {Arch. nat., F 76.506, pièce 35).

inimédiats, les abbés du Mont-des-OIives et de Saint- Urbain. S'il n'avait pas eu l'esprit de son état, comme d'aucuns, mal renseignés, l'ont prétendu, il lui eût été facile d'éluder l'ordre reçu. On pourrait produire telle lettre de sa sœur la baronne de Rieger qui lui suggérait l'idée, à cause de l'épuisement de ses .forces et du mauvais état de sa santé, d'embrasser une observance plus mitigée (i6), et lui parlait même de l'offre de sa fille, Mme de Latinowich de lui organiser un picd-à-terre dans une de ses propriétés (17). Enfin, motif d'excuse le plus concluant et qui répond à tout, une indisposition douloureuse retenait le P. de Géramb au lit depuis plusieui-s jours, et un déplacement intempestif pouvait aggraver son état d'une manière inquiétante. Mais, en saint religieux qu'il était, le P. de Géramb n'écouta rien. Le sentiment du devoir paila plus liant que la voix du sang et de la souffrance. Il fit ses malles et se mit en route pour l'Alsace.

x\.rrivé à Colmar, son état de santé était si mauvais qu'il dut aller demander l'hospitalité au curé de la ville, le vénérable M. Maimbourg (18). Celui-ci, bien fait pour le comprendre, lui prodigua ses soins, ainsi que ses vicaires. On parvint à le remettre sur pieds, assez du moins pour lui permettre d'aller jus-

UO) On Fait qu'en Autrirhe cl en Hongrie les Cisterciens ont ivîe oLiseivance qui ne ressemble en rien à la vie austère des Trappistes.

(17) « Dans une des plus jolies villes de la Hongrie », écrivaitcile le 12 mars 1831.

i'î8) Le P. de Géramb l'appelle son « vieil ami » {Voyage à lome p. 2). La biographie de M. Maimbourg, de notre « vieil .•'!Tii 1) Monseigneur Schickelé, contient plusieurs intéressantes l'tt-es du P. de Céramb an curé de Colmar (p. 179-SI). Nous les reprodui-ons en leur lieu.

qu'à Cernay. Là, nouvel accès du mal qui oblige le voyageur à recourir au .médecin. Mais la distance n'était plus grande, et après quelques heures de repos, il arrivait, très tard et tirant l'aile, au Montdes-Olives, après six ans d'exil, le i5 septembre i836.

Le lendemain malin eut lieu une scène touchante ^ dont nous empruntons le récit au P. de Géramb luimême. (( Le iP. Prieur (i9), vint me trouver avec un autre religieux. Ils se jetèrent l'un et l'autre à mes pieds qu'ils couvrirent de baisers. Nous baisons, dit le saint prieur en se relevant et en s 'inclinant de nouveau profondément devant moi, Jious baisons les pieds qui veinnent de parcourir la terre que le Sauveur du monde, le Fils unique de Dieu, a habitée trente-trois ans et qu'il a arrosée de son sang. » Cette acte de foi et d'humilité, continue le P. de Géramb, « m© toucha singulièrement, mais il ne me

(19) Le p. Lambert cîe Many, belge d'origine. Le P. de Géramb l'avait connu à Darfeld et avait été heureux de le retrouver à Oelenberg, déjà lors de son premier séjour en Alsace. « En sa qualité de prieur, racontera-t-il plus tard dans son Voyage de la Trappe à Rome (p. 8), ce bon Père pouvait me parler quelquefois : son plus grand plaisir alors, était de m'catrG'tenir de la mort. Tout ce qu'il disait allait à mon fnip; car la mort, qui a toujours quelque chose de terrible pour les âmes mêmes les plus justes, n'était cependant pour lui que le terme heureux de sa course : il l'attendait, il la désirait ; et ce désir, animant tou.te sa conduite, lui faisait des délices de ses privations et de ses peines. Durant sa maladie, il donna des preuves d'un courage héroïque; et lorsqu'il fut arrivé à sa dernière heure, il reçut l'Extrème-Onction, demanda pardon des mauvais exemples qu'il pouvait avoir donnés et témoigna ensuite le désir d'expirer sur la cendre. Là, .tranquille, ne voyant pas la mort de plus p^cs qu'il ne l'avait toujours vue, ne mourant pas plus à lui-même qu'il n'y mourait clLupie jour, il ferma les yeux avec une sainte joie et rendit son âme à Dieu, entouré de la communauté agenouillée qui ne savait pas si elle devait prier povir lui oul'invoquer. «• Sur le P. de Many, voir encore la note de la page suivan.te.

surprit point ; car ce prieur était un des hommes les plus vénérables que j'eusse connus (20). »

Que le P. de Géramb fut heureux de reprendre sa Yie paisible d'autrefois, il en témoigne lui-même dans ce même ouvrage (21). « Qu'il est doux, au retour d'un long pèlerinage, après tant d'événements et de dangers, de retrouver le calme, le silence et jusqu'à l'uniformité de la Trappe !... Comme mon cœur palpita, quelle impression je ressentis lorsqu'au milieu de la première nuit la cloche m'appela à la prière ! Les ténèbres du cloître éclairés par la pâle lueur d'une lampe, les pas graves et mesurés des religieux qui s'acheminaient vers le tem pie, ces salutations lentes et profondes à l'entrée du sanctuaire, ces voûtes qui retentissent du chant des cantiques, ces soupirs qui entrecoupent les paroles du Roi pénitent : tout cela pénétrait mon âme et l'inondait de délices que je n'avais plus goûtées depuis longtemps. »

Et cependant cette vie n'était pas sans peines et

(20) « Il était, ajoute le P. de Géramb, depuis 40 ans religieux de la Trappe, n avait eu xm frère, religieux comme lui au même monastère. Ces deux frères étaient jumeaux : sortis à la même heure du sein de leur mère, ils ne s'étaient jamais quittés; le même lait les avait nourris. Confiés aux soins des mêmes maîtres, ils avaient reçu les mêmes principes, et cette éduca-tion, achevant l'ouvrage de la nature, avait développé chez eux les mêmes Inclinations. Dociles à la même voix, ils étaient entrés ensemble au couvent de la Trappe, avaient fait leurs vœux solennels le même jour, à l'ombre du même autel, l'un à côté de l'autre, et pendant trente ans, le chœur ne retenti't pas une fois des chants des religieux sans porter au pied du trône de l'Eternel les accents réunis de ces deux frères. La mort seule devait les séparer. » Elle arriva pour le P. Prieur en 1837 : son frère était mort en 1833. Les deux sont enterrés dans ce cimetière d'Oelenberg qui contient los restes de tant de saints religieux. C'est un des endroits les plus vénérables de DOtre Alsace.

sans difficultés pour le vénérable religieux. Laissonsle encore nous le raconter : son langage imagé a un accent émouvant de naturel et de sincérité, u J'ai été bien souffrant tout cet hiver (i 836-37). A mes maux ordinaires était venu se joindre la maladie régnante (22), et comme depuis ma détention au donjon de Vincenries, où je n'entendais que le bruit des verroux et des pas des geôliers, je suis affecté du moindre son, je me trouvais moins de forces pour les austérités de la Trappe. Cependant, par une disposition de la Providence, qui voulait sans doute en augmenter pour moi les rigueurs, la chambre que j'occupais dans les intervalles des exercices était précisément exposée à tout ce qui se faisait de bruyant dans la communauté : à ma droite était le frère cotdonnier dont le marteau semblait faire le principal instrument ; à ma gauche le charpentier dont la scie criait sans cesse ; et au-dessus de ma tête la chambre du P. Abbé, laquelle ne désemplissait pas (23). Si vous joignez à cela deux dogues affreux qui ne cessaient d'aboyer, vous aurez une idée assez juste de mes souffrances (24). »

Enfin un tragique événement vint encore troubler la tranquillité du P. de Géramb pendant cet hiver passé au Mont-des-Olives : le i3 novembre, un dimanche, pendant que la communauté chantait à l'église l'office de vêpres, un terrible incendie éclata à divers endroits des bâtiments agricoles et les

(22) L'influeiiza. On va en parler plus bas.

(23) Cette partie de l'ancien monastère a disparu lors de la reconstruction de la nouvelle église, aujourd'hui en ruines hélas! Je me souviens fort Ijien d'avoir vu les lieux tels que les décrit le P. de Géramb.

(24) Voyage de la Trappe à Rome, p. 15.

consuma presque complètement (aS). C'était l'œuvre d'un pauvre fou, qu'on avait dû congédier du monastère après un essai infructueux de noviciat. Au mois de mars suivant l'incendiaire fut jugé et condamné aux assises de Colmar. Le P. Abbé avait été obligé d'assister aux débats et il en rapporta à Oelenberg « cette singulière maladie, connue sous le nom de grippe, laquelle, raconte le P. de Géramb (26), exerçait alors ses ravages au milieu de l'Alsace. Dans l'espace de trois jours,' ajoute le narrateur, « trente religieux en furent atteints. Deux y ont succombé : l'un est mort en entrant à l'infirmerie ; l'autre, le frère vestiaire est mort à l'église en priant Dieu. »

A son tour le P. de Géramb tomba malade. Un événement inattendu, en le faisant changer d'air et de climat « allait affermir sa santé (27) », il était mandé à Rome par le Pape (28). a Sa Sainteté Grégoire XVI ayant appris qu'à son retour d'Orient, le pieux pèlerin avait ressenti un très grand regret de ne pouvoir

(25) A peine put-on sauver les bestiaux. « Parmi les personnes accourues pour porter secours, raconte l'Ami de la religion du 22 novembre 1836, on a remarqué M. le curé de Reiningen qui, à la tê'te des habitants de son village, a déployé un courage digne d'éloges. »

Le même journal résume, dans son n° du 17 décembre .suivant, une lettre du P. de Géramb, écrite au nom du supérieur indisposé, et envoyé aux journaux pour dissiper les bruits calomnieux qu'on faisait circuler au sujet de cet événement.

(26) Voyage de la Trappe à Rome, p. 13. — La grippe ou VInfliirnz2 « ce mal en apparence si peu de chose qui est comme l'ironie lancée par la Providence à l'orgueil de la science humaine. >> DOm du bourg. Le Frère Gabriel, p. 332.

(27) Ib. p. 17.

(28) A Rome, le P. de Géramb était connu de longue date> Déjà le saint Pape Pie VII, instruit de sa c.onver.sion par les cardinaux avec qui il s'était trouvé au donjon de Vincennes, lui faisait, en 1819 de petits cadeaux. « Le Pape vient de m'envoyer un chapelet et m'a fait dire qu'il me l'envoyait bien pauvre afin qu'on me le laisse. Le cardinal Fontana à

LE PÈRE DE GÉRAMB o('9

se rendre à Rome pour couronner ainsi son pèlerinage par une dernière halte dans la ville éternelle, lui fit savoir qu'elle le verrait avec plaisir et qu'à cet effet elle lui accordait toutes les dispenses voulues. » Un tel désir, ajoute le P. Irénée (29), manifesté par la plus haute autorité qui fut au monde, devait être regardé comme un ordre. Le R. P. dom Pierre l'interpréta dans ce sens, et vers la fin de juin, le P. de Géramb partait une seconde fois du monastère du Mont-des-Olives. »

Le Saint Père avait une arrière-pensée qu'il ne devait manifester que plus tard. La Congrégation de la Trappe avait, on l'a dit plus haut, reçu un commencement de réorganisation, mais qui manquait cependant d'un rouage important ; il y avait à lui donner un procureur général, résidant à Rome, intermédiaire obligé entre les maisons de l'Ordre et la Papauté. Grégoire XVI, qui devait bientôt témoigner au P. de Géramb, une affection toute particulière songea à lui confier cette charge importante (3o) . Mais voulant d'abord s'assurer qu'il était bien l'homme qu'il fallait, il l'appela à Rome.

Avant de quitter Oelenberg qu'il ne devait plus revoir (3i), le P. de Géramb fit une démarche qui honore son zèle d'apôtre. Attristée de la défection

qui sa Sainteté l'a remis pour moi m'a envoyé, de concert avec le cardinal Gregorio, une très belle relique. Le Pape m'a aussi fait dire qu'il avai.t attaché à ce chapelet toutes les bénédictions possibles. » Lettre du P. de Géramb à sa tante du 22 mars 1819.

(30) Rappelons à ce propos que Grégoire XVI avait lui aussi été procureur général de l'ordre des Camaldules.

(31) Il resta naturellement en relations avec l'abbé qui ne devait mourir qu'en 18.jO, deux ans après le P. de Géramb.

du célèbre Lamennais, dont il avait toujours admiré le génie et dont il pleurait maintenant la perte, il crut devoir lui écrire, le 25 juin iSSy, une longue lettre où il l'engageait à le suivre à Rome afin de se jeter aux pieds du Pape et d'y abjurer ses erreurs. Reproduisons-la (82) malgré sa longueur, car "elle donne une idée exacte de la noblesse de cœur et de sentiments de son auteur, en même temps que de son style vif et imagé, plein de chaleur et d'émotion (33).

u Monsieur,

(( J'ai hésité à vous tracer ces lignes, mais le tendre intérêt que je vous porte, l'amitié que je vous avais vouée, sans avoir l'honneur de vous connaître personnellement, m'en font un devoir, un devoir d'au tant plus impérieux que ma conscience me reprocherait le peu de jours que j'ai encore à vivre, si je gardais envers vous un lâche silence qui ne cesserait de peser sur ma pensée et d'attrister mon cœur.

Il y a bien des années, Monsieur, que, me rendant à la Trappe, le premier volume de votre Essai sur r indifférence me tomba sous les mains ; je ne chercherai pas à vous dépeindre l'impression qu'il fit sur moi ; je vous aimai et admirai tellement que j'hésitai si, avant d'entrer dans mon monastère, je ne devais pas aller faire la connaissance de l'homme dont

(3î) Elle fut à l'époque publiée dans VAmi de la religion et clans les grands journaux. :Mais qui les a sous la main? On la .trouvera aussi dans le Voyage de la Trappe à Home, p. 471.

(32) Quelquefois aussi un peu redondant et boursouflé. Mais le style c'est l'homme, et oncque vit-on homme plus exubérant dans toute sa manière d'être, que le P. de Géramb.

le génie allait devenir la gloire de la France, le bonheur de l'Eglise et le désespoir de l'impie; votre nom et votre image se montraient depuis, dans ma solitude, toujours à ma pensée, environnés, comme je n'en doutais point, du respect €t de l'admiration de vos contemporains.

Je vécus nombre d'années à l'ombre du cloître, sans connaissance de ce qui se passait dans le monde; et plus tard, obligé de quitter mon monastère, je visitai le Mont-Sinaï et la Terre Sainte, je perdis de vue l'Europe et ce ne fut qu'à mon retour de la haute Egypte que j 'entendis quelque nouvelle vague à votre sujet. J'étais à peine de retour de mon long pèlerinage, lorsqu'on me présenta un ouvrage ayant pour titre : Paroles d'an croyant. Le livre me tomba des mains, et je soutins hautement qu'il n'était pas de vous ; mais ayant eu bientôt la certitude que je m'étais trompé, je me serais cru heureux si j'avais pu, Monsieur, effacer avec mon sang, la plus grande partie de cet ouvrage infernalement beau (34).

« Cependant, je devais éprouver, si cela était possible, une douleur encore plus profonde ; car un nouvel outrage était réservé au Saint-Siège, au vicaire de Jésus-Christ et dans sa personne à notre sainte religion ; je veux parler de votre dernier ouvrage sur les Affaires de Rome. En tournant convulsivement les feuilles de cet écrit, je me prosternai souvent la face contre terre, priant pour vous, car il me semblait entendre le bruit des ailes de l'ange précipité. Eh bien, Monsieur, toute l'amitié que je vousportais n'a pas diminué ; elle a même augmenté parce que vous avez atteint, selon moi, le dernier degré de l'infor-

(3'i) A-t-on jamais mieux caractérisé ce livre fameux?

tune. Votre état nie fait éprouver une sensation de souffrance inconnue qui flétrit jusqu'au sentiment de l'existence. Je vous trouve l'homme le plus à plaindre dans cette vallée de larmes; car j'ai l'intime conviction qu'il ne se passe pas de jour, que vous ne mesuriez, d'un œil effrayé, l'abîme profond •dans lequel vous vous trouvez et que pas une nuit ne s'écoule, où, seul avec votre génie, votre nom et votre célébrité, vous n'enviiez le sort du dernier frère ignorantin du dernier village de France.

(( Il viendra un temps. Monsieur, où étendu sur un lit de douleur, l'éternité, se présentant devant nos yeux, fera disparaître nos passions, brisera notre orgueil, et nous forcera de donner un dernier instant à la justice et à la vérité. C'est par ce dernier moment, ô mon cher M. de la Mennais, que je vous conjure d'écouter la voix d'un homme qui vous aime sincèrement, et qui donnerait tout au monde pour vous savoir heureux, et pour contribuer à vous replacer dans votre ancienne gloire.

(( Partant pour Rome, où je resterai deux ou trois mois, je vais vous faire une proposition qui vous surprendra sans doute au premier moment, mais dont vous sentirez toute l'importance et la nécessité, lorsque, revenu de votre premier étonnemenl, vous y ré fléchirez sérieusement devant votre crucifix.

<( Soyez, mon cher M. de la Mennais, le compagnon de voyage d'un religieux qui aura pour vous les plus grands égards, et qui vous entourera de respect et de tendresse. Venez vous jeter avec lui aux pieds du vicaire de Jésus-Christ, ce Souverain Pontife, ce vieillard auguste et sacré dont vous avez si cruellement déchiré les entrailles paternelles. Dites-

lui : (\ Mon père, j'ai jîéclié contre le ciel et contre vous, » et vous trouverez dans sa personne le digne représentant du Dieu qui pardonne, et dans ses traits augustes, qui annoncent toutes les vertus de son cœur (35), le bonheur d'avoir retrouvé un fils bienaimé. L'Eglise se réjouira, l'Europe bien pensante vous admirera, et moi, misérable pécheur, je bénirai, le front dans la poussière. Celui qui vous inspira pendant tant d'années des pages si belles, et au serA'ice duquel vous consacrerez derechef vos jours et vos veilles.

« Veuillez m 'honorer, Monsieur, d'une réponse — que vous auriez la bonté de m 'adresser soit chez MM. Adrien le Clère et Cie, mes libraires à Paris, qui connaîtront mon adresse, soit à Marseille ori je vous attendrai du i°^' au i5 septembre, — et croire à mes sentiments les plus distingués et les plus affectueux pour vous.

« Fr. Marie-Joseph de Géramb.

« Mont-des-Olives de N. D. de la Trappe, le « 25 juin 1887. »

Pour retrouver un peu de santé et avant de se mettre en route pour Paris, où il avait à régler quelques affaires avant son voyage d'Italie, le P. de Géramb alla passer quelques semaines en Suisse. Le mauvais état de sa santé l'obligeait à prendre un peu de repos. Mais, d'après une lettre qu'il écrivit au

(35) Hélas! Lamennais avait maintenant bien d'autres sentiments à l'égard du Souverain Pontife qu'au moment où 11 en écrivait dans l'Avenir -. « La piété, la science, la sagesse sont assises sur le siège de Pierre. »

curé de Colmar, datée de Schwitz (sur la route de N. D. des Ermites où il fit un petit séjour (36), il commença par y être fort malade.

Dieu seul !

Schwitz, le 4 juillet 1837.

« Monsieur le Curé,

« Je ne voulais vous écrire que de Rome, mais cela m'est impossible : il faut absolument que je vous témoigne mon respect et ma reconnaissance pour toutes les bontés dont vous n'avez cessé de me combler pendant mon séjour à Colmar. Il n'y a qu'un M. Maimbowg au monde ! Croyez cependant que je ne suis pas indigne de toute l'amitié dont vous m'honorez, par toute la bonne et sincère tendresse que j'ai pour vous.

(( J'ai été bien malade ; j'ai gardé le lit, on a craint mie inflammation d'entrailles. Le médecin est venu bien des fois dans la matinée. Mgr le Nonce m'a entouré de charité et de tendresse. Je me porte mieux, mais je suis extrêmement triste, étant privé de nouvelles de notre bon R. P. Abbé d'Oelenberg, et par conséquent du P. Prieur que je sais si malade (37) Naître, souffrir et mourir, voilà toute notre histoire. Qu'est-ce, hélas ! que notre vie sur la terre qu'une souffrance continuelle ! J'en sais quelque chose. Ah ! priez, mon excellent et mille fois bon curé, que je souffre sans me plaindre de ce torrent d'amertumes qui m'inonde depuis que je suis au monde.

(36) Voyaijc de la Trappe à Home, p i";

(37) Cf. 266, note 20.

« Veuillez faire mes compliments à Messieurs vos vicaires, Joos, Deschamps, Mockers et le petit Serrurier. On m'a déjà offert 200 francs de sa montre ; mais comme elle retarde de 59 minutes par heure, j'en ai demandé 3oo, ce qu'on a trouvé trop cher.

(( Jamais, cher M. Maimbourg, les sentiments de gratitude et de respect dont je suis pénétré pour vos bontés ne s'affaibliront dans mon âme. Je vous embrasse et vous aime plus que jamais.

« Marie-Joseph de Géramb. »

Page 1