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CHAPITRE XVIII

Tîéjour à Paris. — Départ pour Rome. — L'embarras des malles. — Visites et excursions dans la ville éternelle. — L'audience de Grégoire XVI : Venez souvent, très souvent. — Le miracle de Subiaco.

Cependant, la santé du P. de Géramb s 'étant raffermie (i), il put se mettre en route pour Paris où il se trouvait dès le 17 juillet.

Il espérait y trouver une réponse de Lamennais. « Arrivé à Paris, nous raconte-t-il lui-nlême (2), ma tendresse pour cet homme célèbre semblait avoir pris une nouvelle activité : je le cherchais partout, j'interrogeais ses amis et ses ennemis ; j'aurais voulu le rencontrer dans un coin de cette capitale, m 'attacher à ses pas, le presser sur mon cœur et l'entraîner vers cette Rome, où les grandeurs déchues trouvent des consolations, et les fautes une fois reconnues, la miséricorde et la paix. »

Peines inutiles : les démarches du P. de Géramb inspirées par la foi, (v une foi primitive, pleine de

(1) Voyage de la Trappe à Rome, p. 21.

fO\ Ihiil 00

(2) Ibid.. 22.

simplicité. qui, appuyée sur Dieu ne doute de rien (3) n'eurent aucun résultat. » L'orgueil de M. de Lamennais s'indigna sans doute d'être un objet de pitié pour un pauvre trappiste qui ne se recommandait à lui ni par l'éclat de la science ni par le prestige de l'autorité. Le P. de Géramb comprit qu'il ne devait pas compter être rejoint par celui que son âme ardente d'apôtre avait ^espéré un moment ramener dans le droit chemin. Il gardait cependant au cœur l'espoir qu'un jour ou l'autre ce grand esprit ouvrirait de nouveau les yeux à la lumière de la vérité et se redisait les vers du poète :

Non non, j'en crois plutôt ta candeur infinie. Homme tu pus faillir... tu sauras expier. Ton rei>entir profond, plus grand que ton génie, A nos cœurs attendris va tout faire oublier.

Une affaire importante l'avait aussi décidé à venir à Paris. C'est à ce moment qu'il négocia avec un éditeur, M. Adrien Leclère, la cession de la propriété de ses ouvrages. Par un acte sous seing privé, du 25 août, il abandonna à M. Leclère tous droits sur ses livres, moyennant une rente viagère de 2.200 francs par an : somme relativement importante et qui prouve le débit qu'avaient les ouvrages du Père.

Cette négociation terminée, il se préparait à prendre le chemin de Rome, quand il apprit tout-à-coup que le choléra avait fait son apparition à Marseille et sévissait également à Rome. Rien ne pouvait le contrarier davantage. Obligé de prolonger son séjour à Paris, il sut se créer une espèce de solitude,

l 3) P. Irénée, p. 249.

— dans l'hôtel du Bon La Fontaine, où il était logé (4), — en sortant le moins possible, priant, lisant, écrivant, et occupant le reste de ses loisirs surtout à visiter les églises. « Qu'on ne me parle ni des monuments qui la décorent, ni des arts et des sciences qu'on y cultive, écrit-il à son ami M. Charles Meignan (5). Cette capitale rappelle tant de tristes souvenirs, lorsque sa pensée se rejette surtout à cette époque sanguinaire pendant laquelle la société crut encore exister après avoir vécu (6). »

Cependant \e P. de Géramb voulut revoir le donjon de Vincennes qui lui rappelait tant de souvenirs. « C'est là que la voix de Dieu, écrit-il, s'est fait

(4) p. Irénée, p. 484.

(5) Car c'est encore à cet ami que sont adressées les lettres gui forment l'ouvrage du P. de Géramb dont nous tirons presque tous les renseignements die ce chapitre, le Voyage de la Trappe à Rome (Paris, 1838, in-8°).

Ce volume eut également un grand succès. (Sept éditions, tant in-S" que in-12.)

Comme le récit de son Pèlerinage aux Lieux Saints, ce nouvel ouvrage, bien qu'il ait perdu une par.tie de son actualité, ne laisse pas que d'être d'une lecture utile et agréable. On y trouvera quantité de faits intéressants, d'appréciations qui n'ont rien perdu de leur exactitude sur les hommes e.t les choses de l'époque. Il m'est doux à moi qui ai eu le bonheur d'être leur élève, de signaler entre autres passages ce qu'il y dit des Sulpiciens. Rarement les a-t-on mieux caractérisés. « Je dirai des Sulpiciens pour vous mettre à même de les apprécier qu'ils n'ont pas d'autre bu* que de former les jeunes ecclésiastiques aux diverses fonctions du saint ministère, et que fidèles à leur institution, bien pénétrés de l'esprit qui convient à la dignité du sacerdoce, ils donnent à leurs élèves le goM des études sérieuses et l'habitude des vertus chrétiennes. D'une soumission sans bornes à l'autorité des premiers pasteurs, ils ne s'en écartent jamais; aussi ont-ils toujours été aimés et estimés de ceux mêmes dont ils ne partagaient pas les opinions. D'une mode.stie inaltérable, ils redou'tent la gloire, se dérobent à la célébrité et restent étrangers à tous les mouvements que l'ambition, l'intérêt ou l'oi'gueil peuvent e-vciter parmi les hommes. » (P. 57.)

Le Voyage de la Trappe à Rome fu.t également traduit en aUemand.

entendre à mon cœur. C'est dans le donjon de Vincennes, pendant les jours de ma cai)livité, que j'ji retrouvé la véritable liberté, celle du chrétien... Quel moment, continue-t-il un peu plus loin, que celui 011 j'humiliai mon front sous la main du Toul- Puissant ! où, renouvelé par sa grâce, je mis toute ma confiance en ses miséricordes! Moment délicieux! le monde avec tous ses plaisirs n'offre rien de comparable à ses adorateurs. C'est à cette heure que je compris la patience des martyrs et la satisfaction qu'ils témoignaient, quand, jetés dans les cachots et déjà couverts de plaies, ils chantaient l'hymne de la victoire. Dans l'ardeur de ma reconnaissance j'appliquai mes lèvres brûlantes sur les barreaux de la fenêtre et sur les serrures de la porte qui m'avaient séparé si longtemps de la société. Quelle lumière brillait à mes yeux ! combien d'obscurités s'étaient dissipées ! combien de vérités avaient repris sur moi leur empire ! que de réflexions salutaires, que de pieuses -résolutions ! 0 silence de ma prison 1 ô nuits mystérieuses durant lesquelles je n'entendais que les vents souflant dans les créneaux et se perdant comme les soupirs des habitants de ce séjour ! Heures à la fois et bien douces et bien longues, 011 devant l'espérance de la vie future disparaissaient les injustices des hommes et les autres peines de la vie présente ; non, je ne vous ai pas oubliées, et je ne vous oublierai jamais ! »

Sur la fin d'août cependant, bien que l'épidémie redoutable fit encore des ravages, le P. de Géramb se décida â se remettre en route. Lyon l'arrêta quelque temps. Mais « se rappelant la lettre du R. P.

28o GÉNÉRAL ET TRAPPISTE

Abbé de la Trappe (7) », il eut la pensée de se rendre à Aiguebelle qui était sur son chemin. Malheureusement Dom Etienne, celui-là même qui l'avait si bien accueilli à la Val-Sainte en i8i5, venait de donner sa démission, et la lettre du P. de Géramb arriva à son successeur, Dom Orsise, saint homme s'il en fut, — mais dont ce trait caractérise l'étroitesse d'esprit, — qui ne voulut pas le recevoir. Contraste singulier avec le fraternel accueil qu'on faisait partout (8) au P. de Géramb dont il aura fallu, au contraire, regarder la visite comme un honneur pour la maison. Le voyageur continua donc son chemin jusqu'à Marseille, où ayant appris que le choléra avait enfin disparu, il ne songea plus qu'à faire ses malles et à s'embarquer. Une amusante description de son embarras vient à ce propos sous sa plume à cet endroit de son récit, a II me serait impossible de dire ce que je souffre quand, sur le point de quitter une ville où j'ai fait quelque séjour, je dois faire mes malles et mes paquets. C'est un tourment, un embarras inexprimable ; et l'on rirait, tout en ayant les larmes aux yeux, si l'on pouvait m 'apercevoir. Entouré de cinq ou six coffres, je vais de l'un à l'autre, sans savoir par où commencer ; je les

(7) « Et gue l'on ne prend pas le renard deux fois au même piège », ajoute le P. Irénée, p 488.

(8) Rappelons seulement l'hospitalière abbaye de S. Urbain. Mais le P. de Géramb était de la réforme de l'ahbé de Rancé et AiguebeUe de la filiation du P. de Lestranîes.

En diverses occasions Aiguebelle devait manifes.ter une systématique opposition à tou.t ce qui était de la Réf ime rancéenne. dont cependant le fondateur d'AiguebelIe, D. Etienne, celui-là même dont nous venons de parler, disaU que « la rèplo était vraiment celle de Saint Benoît et qu'aussi U appartenait bien à la Trappe de devenir le chef-lieu de l'ordre cistercien. » (Vie du P. Etienne, p. 261 et 272.)

Tout cela est, grâces à Dieu, depuis l'union des diverses branches de l'ordre, de l'histoire ancienne.

LE PERE DE GERAMB 20f

ouvre, je contemple les objets qui y doivent entrer et qui se trouvent pêle-mêle dans mon appartement... A cette vue, sans esprit d'ordre, ne me baissant que difficilement, j m'effraie, je soupire... Je commence cependant... Bien des choses échappent de mes mains... Alors je perds courage; et déjà fatigué je vais m 'asseoir à quelque distance et je ferme les yeux pour ne plus voir les objets qui font mon tourment. Devrais-je connaître encore l'embarras des richesses? n'est-il pas honteux qu'un Trappiste traîne à sa suite un semblable bagage .î* est-oe là ce dépouillement 5.i recommandé à ceux qui veulent suivre Jésus-Christ?... Quand je me suis fais ces questions, mille mauvaises raisons se présentèrent à mon esprit pour m 'assurer que je n'avais rien de trop et qu'on ne saurait en retrancher un chausson. D'ailleurs, cette fois, j'avais avec moi mes habits monastiques, et une foule d'objets dont j'étais chargé pour Rome et qu'il m'avait été impossible de refuser. Effectivement la veille de mon départ, frappait-on à ma porte, j'étais sûr que c'était encore un bienheureux pr^tit paquet recommandé à ma bienveillance, et le nombre s'en était singulièrement augmenté. Commeîit ranger tous ces effets? C'est alors que je sentais îc prix de ces bons domestiques dont je n'avais pas assez estime le zèle et l'intelligence. Dociles à mes ordres, ils les suivaient ponctuellement, et cependant par mes- inégalités d'humeur combien de fois ne les avais-je pas attristés? h

Le P. de Géramb exagère probablement son embarras. En tous cas se tira-t-il d'affaire. Embarqué 's i6 décembre sur le Marie-Christine — le nom de ce bateau dut lui rappeler de lointains et chers

souvenirs (9), — il arrivait à Civitta Vecchia après trois jours d'une pénible traversée, et, au commencement de janvier i838 prenait la poste pour arriver enfin dans la Ville éternelle.

« Je ne crois pas, écrit-il à cet endroit du Voyage de la Trappe à Rome (10), qu'un voyageur se soit jamais approché de Rome sans éprouver de vives émotions. Et qui serait assez dur, qui serait assez étranger aux éléments de la religion et aux premiers principes des lettres, pour fouler d'un pied tranquille, soit la cendre des premiers martyrs, soit le berceau de ces hommes dont, après tant de siècles, nous étudions encore les ouvrages. ►> Les impressions que nous recevons à l'aspect de ces lieux- tiennent nécessairement à la vivacité de notre foi, à l'étendue de nos lumières, et doivent varier selon les motifs qui nous appellent dans ce? lieux, selon les dispositions avec lesquelles nous les visitons... Quand nous abordons Rome, cette reine du monde, nous sommes assaillis par mille pensées à la fois ; nos souvenirs se réveillent, et les siècles auxquels nous remontons. les révolutions qui se succèdent, partagent alors notre âme et en remuent toutes les facultés. Quelle ville, en effet, a été aussi féconde en grands hommes ! quelle terre a été arrosée de tant de sang, désolée par tant de désastres, sanctifiée par tant de vertus! »

Le P. de Géramb y revenait donc avec un enthousiasme plus grand que celui qui s'était emparé de lui, on s'en souvient (11), lorsque, à dix-huit ans, il avait foulé pour la première fois ce sol sacré. « Mais

(9) Cf. p. 36.

(11) Cf. p. 10.

autrefois c'est le souvenir de son ancienne gloire qui dominait sa pensée. Aujourd'hui c'est la Rome des apôtres et des martyrs qui se montre surtout à ses regards ; c'est le siège inébranlable de la sainte Eglise et le foyer toujours vivant d'où la foi a rayonné sur tout l'univers qui se révèlent à son cœur. L'enthousiasme est le même, l'objet seul en est changé (12). »

Le P. de Géramb commença par se mettre en quête d'un logis. Comme, sans connaître cependant encore les intentions de Grégoire XVI, il pouvait prévoir que son séjour à Rome serait d'assez longue durée, il s'installa chez les religieux Camilliens. £( Je demeure, écrivit-il à son correspondant ordinaire, dans le couvent de Sainte-Madeleine (i3), desservi par les religieux de Saint-Camille-de-Lelhs. » Et il ajoute aussitôt, — remarques qui sont bien dans son caractère, — « Le costume de ces religieux est fort beau : c'est une soutane et un manteau de drap noir avec une grande croix rouge sur la poitrine. Leurs bâtiments sont vastes et les cloîtres superbes ; l'escalier magnifique. L'église est du siècle dernier, elle n'est pas grande mais elle est très belle, étant couverte de marbre et garnie de bas-reliefs... L'orgue, ce qui est pour moi un surcroît de bonheur^ passe à bon droit pour le meilleur de toute la ville de Rome. »

Ajoutons quelques autres détails sur cette installation du P. de Géramb. Aussi bien allait-il y passer les dix dernières années de sa vie, ce dont il ne se

(12) p. IrCncc, p. 493.

(13) Voyage à Rome, p. 143.

doutait guère à ce moment. « La porte du couvent ne reste pas ouverte à tout le monde : elle est confiée à des frères et se ferme de bonne heure. Dans l'intérieur se fait remarquer la régularité et par conséquent la sainte^té. A ces avantages, déjà si précieux pour moi, joignez celui d'avoir deux cellules (i4), d'où je pais aller de plein- pied à une tribune qui donne sur l'Eglise. Et ces deux cellules regardent sur une cour vaste et solitaire, où l'on n'entend que le bruit d'un jet d'^au et le mouvement de l'horloge. Ce jet d'eau et cette horloge m'invitent également à la méditation et me suggèrent des réflexions sateaires : l'un en me représentant la vanité de ces hommes qui soutenus par la faveur, s'élèvent, brillent un moment, tombent d'-eux-mêmes, rentrent dans la foule et disparaissent ; l'autre en me répétant que le temps qu'elle mesure ne m'est laissé que pour me préparer à l'éternité qui s'avance et à laquelle je ne pense peut-être pas assez (i5). »

« Une fois installé, continue le P. de Géramb, je 'Commençai mes visites. » La première fut naturellement pour le cardinal Gregorio, dont, on s'en souvient (i6), il avait partagé la captivité au donjon de Vincennes. (( Je ne chercàerai pas à peindre la joie que nous éprouvâmes l'un et l'autre en nous revoyant ; il me serra sur son cœur et me combla de

(14) Plus tard quand 11 fut nommé procureur général de la "Trappe, il eut une 3* rtiambre pour pouvoir loger un domestique.

(15) Voyage... p. i44. — Le P. de Géramb trouvait aussi ^ans cette maison des Camilliens le savant général de l'ordre, le P. Togni qui lui voua jusqu'au boU't une grande amitié ayant remarqué en lui, devait-U témoigner à sa mort, « de rares vertus et une foi au-dessus de tout éloge. »

(16) Cf. p. 75, note 37.

témoignages d'amitié. » De là, il passa chez le Secrétaire d'Etat le cardinal Lambnischini qui avait été longtemps nonce en France. « Je désirais faire la connaissance de cet homme célèbre, de cet excellent diplomate qui joint à des grands talents une prudence consommée, dui courage au besoin et une connais.'ance profonde des hommes et des choses (17). Son Eminence, ajoute le P. de Géramb, est extrêmement aimable, a des manières séduisantes, l'œil spirituel et parle le français avec beaucoup de grâce et d'6 facilité. »

Enfin le Pape ayant désigné le jour où il recevrait le Père, ce tut dans l'équipage du cardinal Lambruschini (18), note-t-il avec une certaine complaisance, qu'il fut conduit au Vatican. Une intéressante lettre (i9) à son parent de Lyon, M. Jules La Sausse, nous donne tous les détails de cette première audience. « J 'offris à S. S. un chapelet de Jérusalem qu'elle accepta avi'c le plus grand plaisir, et qu'elle baisa pieusemenl à plusieurs reprises. Quand je me retirai, elle s'opposa de nouveau à ce que je lui baisasse les pieds et poussa la bonté jusqu'à m 'inviter à venir

(17) Avec cela une grande inflexibilité de caractère qui fit redout» r aux Romains, à la mort de Grégoire XVI, son élévation an souverain Pontiflca't. Aussi pendant le Conclave, se disaient ils entre eux : « Si c'est Lambruschini qui est élu, nous aun n^ le diable pour pai)e; mais si c'est le cardinal Mastaï, ce- sera le bon Dieu. » Ce fut le bon Dieu qui fut pape. (P. Iréiiée, p. 497.)

(18) Qui à son retour de l'audience du Saint-Pôre, le retint ce jour là à diner.

(19) Du 18 j.invier 1838. — Dans sa même lettre il annonçait à son cousin une triste nouvelle. « L'Impératrice de Russie m'apprenrl quo mon fils aîné, colonel de hussards, a été grièvement blessé en Circassie. Je le recommande à vos saintes pri'r' ■; n'nsi qu'à celle de votre famille. » Edouard •de Géramb devait mourir de cette blessure.

la voir souvent^ bien souvent. Ce sont ses expressions, elles retentissent encore dans mon cœur. »

Et il terminait : « J'ai demandé au Saint Père sa bénédiction pour vous, toute votre famille..., et il l'a donnée avec d'autant plus d'empressement qu'il affectionne d'une manière toute particulière les Lyonnais. Inutile de vous dire que le séjour de Rome a pour moi un charme incomparable, et comment pourrait-il en être autrement, puisqu'il me rappelle les souvenirs les plus touchants de notre religion? Rome, comme la ville sainte qui fut témoin des miracles de Notre-Seigneur, offre à l'œil chrétien le plus doux spectacle.

(( Veuillez, Monsieur et cher cousin, me rappeler au souvenir de tout ce qui s'appelle Guérin, Jullien et La Sausse (20), et soyez tous, tous, tous assurés de mon respect et de ma tendresse... »

Quelques traits du caractère du Pontife qui avait accueilli si paternellement le P. de Géramb et devait lui conserv^er jusqu'au bout une bienveillance qui devint même une véritable amitié, ont leur place ici. Nous les empruntons du reste à la plume même du P. de Géramb.

(( Le Pape Grégoire XYI a 76 ans et ne paraît pas en avoir plus de 60. D'une santé vigoureuse il promet, pour le bonheur de l'Eglise, de vivre encore bien des années (21). Gracieux au-delà de toute expression, sa douceur, j'oserai même dire sa gaîté, tempère l'impression que tout fidèle éprouve natu-

(20) M. de la Sausse avait épousé une Demoiselle Guérin, et y.es deux sœurs deux MM. Jullien.

(21) Grép,0'ire XVI devait mourir en 18'j6, à 81 ans. deux ansavant le P. de Géramt).

rellement en voyant le successeur de saint Pierre, le représentant de Jésus-Christ sur la terre. Théologien profond, savant distingué, homme de goût, il fait fleurir la religion, les sciences et les arts. Le chrétien trouve en lui un père et l'artiste un protecteur. Dans les positions les plus difficiles il a fait admirer sa prudence et sa fermeté. Les vertus opposées en apparence lui sont cependant si naturelles qu'il passe des unes aux autres sans ostentation ; il badinera avec un enfant, et le quittera s'il le faut, pour aller au-devant d'Attila.

(( Grégoire XVI, avant son exaltation, était dans l'ordre des Camaldules et il conserve une partie de leurs austérités... il couche, à côté d'un lit magnifique, sur une pauvre couchette oiî il n'y a qu'une paillasse. On raconte que quand il fut nommé Pape, son maître d'hôtel étant venu lui demander de quelle manière il voulait que sa table fut servie : « Crois-tu, lui répondit-il, que mon estomac ait changé? » Une de ses parentes qui était à la veille de marier sa fille, aurait désiré venir à Home pour que Sa Sainteté bénit le mariage : « Elle a son curé, dit-il, cela suffit (22).))

Le P. de Géramb vient de dire que par nature, Grégoire XVI était porté à la gaîté : aussi notre héros par son esprit si vif et son exubérante bonne humeur, devait-il plaire au Pape à qui ses visites procuraient, au milieu des préoccupations si lourdes de sa charge, des moments de délassement qui furent de plus en plus appréciés. Le P. de Géramb ayant beaucoup vécu, beaucoup vu, avait au plus haut degré tout ce qui plait dans un entretien, le trait, le

(22) Voyage de la Trappe à Rome, p. l'û.

bon mot, l'élégance et une foule d'anecdotes charmantes qu'il savait approprier à la qualité des personnes ou à la nature des circonstances et dont son répertoire était abondamment fourni. Aussi, sur la lin de son pontificat, quand le fardeau du gouvernement pesait un peu trop sur ses épaules, Grégoire XVI n'attendait pas que le P. de Géramb lui rendit visite, il le prévenait en le mandant au Vatican. Le Père le consolait, lui parlait du mérite des souffrances et, à l'issue de la conversation, le Pontife se trouvait rasséréné.

Grégoire XVI, les cardinaux Lambruschini, de Grégorio, Polidori ne furent pas les seuls à cultiver l'amitié du P. de Géramb (23). Il avait retrouvé à Rome un jeune prélat avec lequel il s'était lié lorsqu'il était attaché à la nonciature de Suisse, Mgr Viale-Préla, originaire de Bastia (24). Lui et son frère, qui fut le médecin du P. de Géramb, furent de ses meilleurs confidents. Mais l'ami de cœur, « auquel dit le P. Irénée (25), il porta jusqu'au bout une de ces affections qui ne se définissent pas, tant elles sont pures, mais qui ressemlDlent, chez les vieillards, à ces derniers rayons que projette le soleil avant de disparaître à l'horizon, fut un autre jeune prélat dont il avait connu à Palerme, en i8o9 (26), le grand-père, le père et la mère, Mgr Acton. En le retrouvant, trente ans après, à Rome le P. de Gé-

(23) Les préla^ts et les pi-êtres français qui venaient à Rome ne manquaient pn.s de rendre visite au P. de Géramb. Notons parmi eux, en 1842, le futur Mgr Dupanloup.

(24) Mgr Viale devait être créé cardinal en 1853.

(26) Cf. p. 32. Il m'est agréable de dire ici qu'un descendant de cette même illustre famille, sir John Dalberg, fut un ami du P. Gratry.

ramb, la joie déborda de son cœur. Sans ie nommer il fait de lui ce bel éloge : « Et toi, jeune prélat qui n'en est pas moins en dignité le premier des prélats romains, toi que j'ai vu enfant sur les genoux de la meilleure des mères, dans une ville où, non loin de la tombe de sainte Rosalie, repose celle qui donna le jour à mes enfants, pourquoi m'est-il défendu de parler de ton angéliquc piété, de manifester l'élévation de tes sentiments, la variété de tes connaissances, et mille qualités diverses que tu sais si bien concilier par ta prudence (27). » Comme Mgr Aoton était de constitution délicate et souvent retenu chez lui par la maladie, le P. de Géramb l 'allait voir tous les jours, « s'installait auprès de son lit, le soignait luimême, cherchant à tromper le mal soit en élevant son âme à Dieu par de saintes conversations, soit en égayant son esprit par quelques-unes des bonnes histoires dont il était si riche et si prodigue (28). » Lorsque, quatre ans plus tard, Mgr Acton fut, malgré sa grande jeunesse, — il n'avait que 33 ans — créé' cardinal, nous verrons le P. de Géramb s'occuper, comme une mère, de V équipement de son jeune ami.

Les relations ne prenaient cependant j^as tout le temps du P. de Géramb. Tous les monuments de Rome furent successivement visités par lui, tant ceux de la Rome ancienne que ceux de la Rome chrétienne. Nous ne pouvons le suivre dans les descriptions, ordinairement fort intéressantes, qu'il en donne dans son Voyage (29). Les environs de la Ville éter-

(27) Voyige... p. 0S3.

(28) P. Irénée, p. 509.

(29) Ici encore, comme clans le récit de son Pélerinaoc les s 'ntimen'ts de piété et de foi de l'auteur se manifestent à chaque page. Ainsi à la vue do la Sainte Crèche à Sainte Marie Majeure,

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nelle sont également parcourus par lui. Un jour, pour fuir le brouhaha des étrangers attirés à Rome par la Semaine sainte et « en ces jours de douleur sont en générai le désespoir des vrais catholiques », il partit pour Subiaco, où comme l'on sait se trouve Je Sacj'o-Speco, grotte où saint Benoît avait passé les premières années de sa vie monastique. C'est dans cette sainte solitude qu'il voulut, avec la permission du Pape (3o), — seul il donne, par un bref spécial, la permission de séjourner dans le monastère, habité par douze religieux seulement qui y vivent dans un silence absolu, — aller passer les saints jours et les fêtes de Pâques de cette année i838.

Arrivé trop tard à la petite ville de Subiaco, il en partit le lendemain sur une mule envoyée par le Supérieur du couvent. On travaillait alors à la nouvelle route qui y conduit aujourd'hui. Arrivé à l'endroit où étaient les ouvriers, comme le passage était très encombré, ils lui indiquèrent un sentier détourné, étroit et escarpé et qui longeait un précipice (3i). Le P. de Géramb venait de s'y engager, lorsqu'un accident faillit lui coûter la vie . «. Les pieds de mon mulet, raconte-t-il (Sa), rasaient le précipice; tout-à-coup la terre s'écroule, l'animal s'abat, et lui et moi restons suspendus sur l'abîme, retenus

au Colysée, à l'Ara Coeli (où il rencontre le grarflien du Saint-SApulcre), à la Propa^nde dont un jeune élève arabe reconnaît le pieux pèlerin qui avait oint d'huile de rose le lieu de la nativité de N. S. ... etc.. etc.... (30) Ib., p. 409

'31) « Non abbia vnura », lui dit le guide en s'enaragéant sur ce chemin périlleux. Le bonhomme ignorait ane le mo.t Vrnr ^tait rayé du dictionnaire du P. de Géramb. [Pèlerinage, *, p. 55.)

(32) P. as.

seulement par quelques racines que la terre en s'entr 'ouvrant avait laissées à découvert. Me débarrasser de mes étriers et m 'élancer de l'autre côté, fut pour moi l'affaire d'un instant... Les ouvriers qui ne nous avaient pas perdus de vue, accoururent avec empressement : « Miracle ! Miracle ! criaient-ils tous eiisemble. Fous devez votre vie à saint Benoît! J'admirai la foi de ces pauvres gens ; je les remerciai de l'intérêt qu'ils me témoignaient et repris tranquillement ma route. Mais lorsque je fus un peu éloigné de la foule qui aidait à relever ma monture, et qu'assis sur un tertre je considérai le précipice sur lequel j'avais été un moment suspendu, je ne pus me défendre d'un sentiment d'effroi. Ainsi, me dis-je alors, sans le miracle qui vient d'avoir lieu, ton corps défiguré serait au fond de cet abîme et tofl âme aurait déjà paru au tribunal du Souverain Juge, Pour avoir échappé à de grands périls, tu te promets encore une longue carrière ; ignores-tu que le Fils de l'homme doit venir à l'heure où il n'est pas attendu? Ah ! si tu te laisses surprendre, tu seras d'autant plus condamnable que tu as dit toi-même aux autres : L'éternité s'avance et nous n'y pensons pas (33). Penses-y donc ! Peux-tu méconnaître ici un nouveau trait de la Providence? Oui, Dieu a voulu te tirer de ton assoupissement, réveille-toi. Tu côtoies tous les jours l'abîme de l'Eternité (34). »

Cependant le P. de Géramb remonte sur son mulet et arrive heureusement au Sacro-Speco ovi il est reçu avec a une politesse remarquable » par le Supé-

(33) C'est, on se souvient, le titre même d'un des opuscules de piété publiés par le P. de Géramb. Nous comptons le rééditer prochainement.

(34) Voyage, p. 420.

rieur qui le conduit dans un bel appartement où un grand feu était allumé. « Sans m'y arrêter, continue le Père, do-nt nous suivons pas à pas le récit, j'allai à l'église pour remercier encore le Créateur de m 'avoir sauvé du danger que je venais de courir, et de l'église je passai à la grotte de saint Benoît... De là je me rendis à un bosquet de rosiers où un jour selon la tradition, il se roula tout nu sur les épines pour amortir une tentation et se préserver d'une chute honteuse. » Le P. de Géramb passa la quinzaine de Pâques avec les religieux, assistant à tous leurs offices, singulièrement édifié, dit-il de la ferveur et de l'exactitude avec lesquelles ils chantent les louanges de Dieu. »

Quand il fut vers le point <ie les quitter, les religieux eurent l'idée de faire ériger un petit monument à l'endroit où le bon Père avait failli périr. C'était une colonne, surmontée d'une croix, avec cette inscription sur le piédestal : In manibus portabunt te (35). « Quand on eut exposé à l'ouvrier ce qu'on lui demandait, dit le P. de Géramb et qu'on fut convenu du prix, comme un des Pères revenait sur oe qui m'était arrivé et insistait sur le miracle auquel je devais ma conservation : « Je ne vois pas grand miracle à cela, répondit mon homme sur un ton sérieux ; le mulet était pesant, et celui-là, en me montrant du doigt pesait encore plus que le mulet; ça ne pouvait pas arriver autrement. » A cette naïveté nous ne pûmes nous empêcher de rire. J'en ris -même plus franchement que les autres; cepen-

(35) Ce petit monument n'existe plus aujourd'hui, comme me l'apprend une lettre du R. P. Abbé de Subiaco, où cependant, ajoute-t-il, on n'a pas perdu le souvenir de la visite du P. de Géramb.

dant j'en voulais un peu à mon embonpoint qui me valait ce joli rapprochement. »

Lorsque le iP. de Géramb fut de retour à Rome, Grégoire XVI ayant appris le danger qu'il avait couru et la protection divine à son égard en cette •occasion, voulut s'en entretenir avec lui et lui remettre en souvenir de l'intérêt qu'il lui portait, une fort belle médaille à son effigie.

Moins de quinze jours après, un acte solennel du Souverain Pontife allait faire du pèlerin de Rome un habitant définitif de la Ville éternelle.

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