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CHAPITRE XIX

Grégoire XVI nomme le P. de Géramb abbé et procureur général de la Trappe. — Le chapitre général de i838. — Aux Tuileries. — Ses occupations de procureur. — A Frascati. — Mort du cardinal Gregorio. — La visite et l'invitation à dîner du Pape. — Retour à Paris où il tombe gravement malade. — Lady Talbot-Borghèse. Sa mort et la lettre du P. de Géramb. — Il repart pour Rome.

Nous avons dit (i) que le pape Grégoire XVI avait une arrière-pensée en faisant venir à Rome le P. de Géramb. S 'étant, après de fréquents entretiens avec lui, convaincu qu'il ne pouvait faire un meilleur choix pour la charge importante de procureur général des Trappistes, il lui expédia presqu 'aussitôt son retour de Subiaco, le ii mai i838, un bref élogieux qui le chargeait de ces hautes fonctions et lui conférait en même temps le titre d'abbé (2), avec le privilège de porter la croix et l'anneau.

(1) Page 269.

(2) In partibus. Cet in îmrtibus nous rappelle une jolie répartie du P. de Géramh à un évêque, in partibvs aussi, qui lui demandait un jour, avec un sourire légèrement malin, dans quel pays se trouvait son abbaye. « Dans votre diocèse. Monseigneur! »

Ces fonctions fixaient définitivement le P. de Géramb à Rome. Cependant tous les ans il avait à se rendre au chapitre général des Trappistes, ce qu'il allait faire incessamment comme il l'apprend, en même temps que sa nomination, à son cousin :

« Rome, 17 mai i838.

« Cher et aimable cousin,

« ... Je serai le i5 ou le i8 du mois prochain, « s'il plaît à Dieu, à Lyon. Je m'empresse de vous « annoncer que Sa Sainteté, par un bref extrènic- <( ment flatteur (3), vient de m 'élever à la dignité

C'est la vérité, comme on en jugera par les termes mêmes du document. « Non levi certe animi nostii voluptate religiosis viris de ordine suo, deque catholica religione optime meritis, apostiolicae beneficentiae munera conferre solemus, ut ipsi et pro recte factis praemia e^t propensae nostrae in eos voluntatis testimonia consequantur. Equidem non ignoramus te, nobili génère natum, acri praedictum ingenlo, soUertia et virtute commenda'tum, atque honorlficentissimis perfectum muneribus, singulari Dei gloriae amore inceusum, magno et excelso animo humauis rébus abdicatis, multis abliinc annis sacrae Trappensium familiae nomen dédisse et religiosae disciplinae servantissimum in illius institut! commodum procurandum omni studio, industria, labore incombere, et non mediocri cum rei ca-tïiolicae bono nonnullis eruditissimis in lucem editis operibus gallice conscriptis eam tibi laudem extimationemque merito comparasse, ut ejusdem Ordinis Procuratoris generalis munus tuis diffisus viribus omni ope atque opéra illud detrectasses, tibi fuerit collatum, in eoqne suscipiendo animi moderatio atque submissio, ceteras tuas virtutes comprobavit. Quae ita cum se liabeant in eam venimus sententiam ut magis magisque paternam qua te proscquimur benevolenliam tibi exliibeamus amplissimo dignitatis titulo te quam libeutissime honestari. Itaque te... auctoritate nostra apostolica, harum litterarum vi, te Abbatem tui ordinis dicimus dc renunciamus, tibique privilégia, praerogativas, jura quacumque appellntione designanda... -tribuimus. »

(Je dois la communication de ce bref si honorable pour le P. de Géramb, au complaisant intermédiaire de' M. l'abbé Losellier, mon ancien collègue de Salnt-Louis-dcs- Français.)

« d'abbé. Cette faveur est d'autant plus signalée « qu'elle est sans précédent, accordée à un religieux (\ qui n'est pas dans les ordres (4), et qui n'y en- (( trera jamais (5), malgré les instances faites à lui, « à ce sujet. J'ai l&ngtemps hésité avant d'accepter « les titres de procureur général ; mais j 'ai dû cédei' h à des instances qui pour moi équivalent à un ordre, « tant leur souixe est élevée^ et je n'ai cédé que « fondé sur l'espoir que les prières des miens me M soutiendraient dans l'exercice des pénibles fonc- « tions qui l'accompagnent et qui ne doivent nulle- (( ment nuire à mon salut. J'espère bien, du reste, « passer toutes les années quelque temps dans mon « monastère (6), et les affaires une fois ordonnées et « solidement établies, aller, malgré ma prélature, « finir mes jours sur la paille et la cendre.

« Sa Sainteté est pour moi d'une bonté tout extra- « ordinaire. Heureusement que j'aimerais mieux pé- « rir que d'en abuser.

(( A revoir donc d'ici à un mois. Je vous embrasse « bien tendrement et vous aime plus que jamais, « quand même.

(( Fr. Marie-Joseplî de Géramb, abbé (7). »

Une lettre (8) à son correspondant ordinaire de

(4) Cependant Dour être abbé, ce qui est une prélature, il dut être tonsuri^

(5) C'est le seul endroit où nous entendons le P. de Géramb pnrlor ainsi. P urquoi ne vonlut-il pas entrer dans les ordres? Nous nois croyons ne pas nous tromper en conjecture mî que ce fut par humilité, à l'exemple de plusieurs sainis.

6) D'Oelenber? Ce fait il ne put jamais, à cause surtout ♦du ];■ livais état de sa santé, y revenir. (7) Archives du château de Gourdan.

8) 'oyage de In Trappe à Rome, p. 460

Laval, M. Charles Maignan, nous donne mieux encore la note de ses sentiments intimes en cette circonstance.

« Rome, i^'' juin i838.

...a Quel changement, ô ciel 1 Je croyais rentrer « bientôt dans l'obscurité du cloître, et je suis obligé « de me choisir un domicile au milieu de Rome... « C'est de là que je correspondrai avec nos différentes « maisons et que je partirai chaque année pour me (( rendre au chapitre général... Ainsi, au lieu de (( passer le reste de mes jours, comme je me l'étais u promis, à méditer les vérités étemelles, je vais (( avoir à m 'occuper des intérêts de mes frères. (( Qu'est devenu le temps où, dans mon monastère, « je vaquais, oublié du monde entier, aux occupa- « tions les plus viles? Je trouvais cependant mon « bonheur dans cette abjection, et je n'aurais pas (( changé mon sort contre celui des princes de la « terre. Libre alors de tout autre soin, je ne son- (v geais qu'à la seule chose nécessaire et je n'aspirais « qu'à l'éternel repos. La méditation m'avait appris (( que, hors de là, il n'y a que vanité et inquiétude ; (( et quand une heureuse expérience m'a rendu cette (( vérité plus sensible, que mon âge plus avancé et « le dépérissement de mes forces m'avertissent de « ma dernière heure, me voilà pour ainsi dire écarté « du port, oij, après tant d'orages, j'avais trouvé le « calmr et la félicité... N'importe, j'obéirai, sachant « d'ailleurs que ce Dieu nous mène quelque fois à « ses fins par des voies extraordinaires, et ayant u aussi reconnu que ses desseins sur moi sont

u toujours des desseins de miséricorde. Priez « geulement pour votre ami, mon cher Charles. « priez ; je n'eus jamais un si grand besoin de vos « prières, car la dignité à laquelle je suis élevé n'a « pas diminué la charge que je m'étais imposée fi moi-même, elle l'a au contraire aggravée ; de cette n dignité naissent des obligations nouvelles. Pour « concilier tous ces devoirs, pour satisfaire à la « règle que j'ai embrassée, je vivrai autant que pos- « sible en Trappiste, je ne me montrerai jamais que « sous ma robe de religieux et je chercherai à me « faire une solitude dans mon cœur. Oui, la croix « que je porte sur ma poitrine ne sera pas pour moi « un simple ornement ; l'ayant sans cesse sous les « yeux je considérerai de plus près les traces de « mon Sauveur et je m'animerai sans cesse à les « suivre. Pour m'affermir, j'ai besoin, je le sens, de « grâces particulières ; redoublez donc vos prières, « mon bien bon ami. »

Après avoir reçu une audience de congé du Souverain Pontife qui lui donna ses ordres pour le Chapitre général, le P. de Géramb se mit donc en a'oute pour la France dans les premiers jours de juin. Lyon devait l'arrêter assez longtemps, et, comme d'habitude, il y reçut l'hospitalité chez son cousin. M. Jules Lasausse. Le P. de Géramb comptait y mettre la dernière main au livre que nous venons de citer à diverses reprises, le Voyage de la Trappe à Rome (9), mais il ne put en écrire une ligne, a Les

01 Cet ouvrage devait paraître en effet en 1838, chez Adrien î^eclère, ln-8° de xii-486 pages, avec un portrait de Grégoire XVI. Il devait également avoir un grand succès, et sept éditions tant in-8° qu'in-12.

visites lui venaient de toutes parts; cliacun voulait le voir, l'entendre, et aspirait à le posséder, ne fut-oe qu'une heure, sous son toit et à son foyer. Or, continue le P. Irénée à qui nous devons ces détails (lo), la chose menaçait de prendre des proportions réellement écrasantes, tant la famille La Sausse s'était accrue. A. l'exception de tante Mariette, dont l'âge et les infirmités faisaient prévoir la fin prochaine (il), tous les anciens membres... de la première souche avaient à peu près disparu ; mais une nouvelle génération avait surgi de leurs cendres. M. Jules La Sausse... par son mariage avec Mlle Guérin, s'était allié à une famille très honorable, très nombreuse, et était lui-même destiné à devenir père douze fois. De leur côté, ses deux sœurs... en épousant l'une M. Benoit Jullien, l'autre M. Saint-Michel- Jullien, non seulement élargirent le cercle de la parenté commun, mais furent à leur tour... la souche d'une progéniture pleine d'avenir et qui, à l'heure où nous écrivons ces lignes, déborde de sève et de vie (i 2). »

On comprend facilement que les quelques semaines passées dans ce cher milieu familial s'écoulèrent vite < t tout autrement qu'à l'achèvement d'un livre. Cet ouvrage ne put recevoir sa dernière façon qu'à Paris, où le P. de Géramb ne tarda pas à se rendre et où il logea cette fois au Séminaire des Missions étrangères.

11) </ui fut tragique, on le racontera bientôt.

12) Aujourcl^^ui, comme nous l'avons dLt, la famille La Sauss( pst éteinte, mais la branche aînée est représentée par M. le -narquis de Leixsse, dont la mère était née La Sansse.

par rontre, les familles Guérin et Jullien « débordent en effet cie sève et da vie. »

3oO GÉNÉRAL ET TRAPPISTE

Le P. de Géramb apportait avec lui un cierge de Lorelte que le Pape avait béni et 1 "avait chargé de remettre à la pieuse reine des Français, Marie-Amélie. Il demanda donc une audience, et bientôt on le vit monter l'escalier des Tuileries, en grand costume d'abbé (i3), a tenant le cierge à deux mains et non •sans peine, car il était gros et lourd, ce qui fit sourire, dit-il, tous les valets de ce pays-là. » Et, en racontant la scène, il ajoutait, ce que l'on croira sans peine, que « ces sourires lui causèrent de l'impatience et qu'il se sentit un peu trop de feu au cœur, mais qu'il sut se contenir (i4). La reine « qui ne dut pas être médiocrement étonnée de reconnaître, dans ce moine imposant, le galant pandour qu'elle avait connu jadis, dans l'intimité de la cour de Palerme (i5), fut « d'une affabilité ravissante ». Le roi Louis-Philippe, ayant appris son arrivée, vint sur ses entrefaites, et l'entretien dura plus d'une heure. « Je croyais, lui dit à un moment le roi que vous faisiez usage du gras. — Nullement, répartit le Père. Qui a mission pour me dispenser de l'abstinence? J'aimerais mieux quitter la Trappe. »

Ce dernier détail de l'audience des Tuileries fut raconté (i6) par le P. de Géramb lui-même à un

13) Mais non point « la courte mitre en 'tête », comme raconte M. Lenôtre, (Op. cit., p. 98.) Le bref du Pape nommant le P. de Géramb abbé lui concédait seulement la croix et l'anneau,, excluant formellement l'usage "e la mitre et de la crosse.

(14) Souvenirs racontés par le Père à l'alibé Badiche, et cités dans la Biographie du clergé Gontemporain.

(15) LEiNOTRE, il... — « La reine Marie-AméUe (qui était princesse de Naples) rappela au P. de Géramb comme la princesse Christine (la future reine de Sardaigne) avait eu peur de lui iorsfiu'après la mort de sa femme il se présenta vêtu de noir à la cour. La naïve enfant le prit pour un diable. » {Biogr. du ■clcrqé rnntemporain.)

IG) « Avec vivacité », dit le témoin.

LE PÈRE DE GÉRAMB 3oi

vénérable et savant ecclésiastique de Paris, l'abbé Badiche, qui était devenu son ami, et fut son confesseur pendant ses séjours dans la capitale. L'abbé Badiche publia plusieurs articles (17) sur le Père au moment de sa mort (18), et nous leur ferons encore plusieurs emprunts.

Le jour de l'ouverture du Chapitre général approchait. Bientôt donc le P. de Géramb dut se mettre en route pour la Grande -Trappe 011 il se réunissait. Plusieurs abbés s'y trouvaient déjà, et comme l'un ou l'autre se montrait surpris que le choix du Saint Père se fut porté, pour la charge de Procureur, sur un simple religieux, qui n'était même pas dans les ordres et n'avait rempli, dans les deux monastères où il avait vécu, que des fonctions très secondaires, le Père exhiba le bref pontifical. Devant les termes élogieux de ce document, tous s'inclinèrent, et voulant honorer en lui le député du Saint-Siège, à la première cession on le conduisit processionnellement , à l'église où un fauteuil, un prie-Dieu et un carreau lui étaient réservés.

On était loin du chapitre de i834 et de la lettre de blâme adressée au P. de Géramb (i9). Aussi le bon Père, en racontant plaisamment à un ami qu'il, s'était pavané comme un paon qui fait la l'oue sur ce-, beau fauteuil de velours rouge, ajoutait en riant : Ils^ me devaient bien cela !

17) Dans la Voix de la vérité, année iSiS, n' 337, ;64, 383 390 et 395.

18) L'ahbé Badiche avait déjà connu le P. de Géramb à la Trappe du Port-du-Salu.t, dont il publia une description que nous avons déjà citée.

(19) Cf. p. 263.

3o2^ GÉNÉRAL ET TRAPPISTE

Le Chapitre général terminé, le P. de Géramb ne tarda pas à rentrer à Piome où la fm de cette année i838 fut attristée pour lui par la nouvelle qu'il y reçut de la mort tragique de sa tante, Mlle Mariette La Sausse : au retour de l'église où elle avait tenu à se rendre bien que presqu 'aveugle et où elle avait communié, — car c'était le saint jour de Noël, — elle s'était endormie sur son fauteuil, les pieds sur une chaufferette qui communiqua le feu à ses vêtements. En rentrant à son tour de l'église, la domestique la trouva étendue à terre à moitié carbonisée. M. Jules La Sausse eut à annoncer la mort tragique de sa tante au P. de Géramb qui lui répon dit en ces termes :

« Monsieur et cher cousin,

« J'ai été si accablé du triste événement dont vousavez bien voulu me faire part, que ce n'est qu'aujourd'hui que j'ai la force de vous témoigner, en mon propre nom et celui de toute la famille, notre profonde reconnaissance pour tous les services rendus à notre tante qui prie maintenant pour nous ; car le Dieu d'amour et de miséricorde qu'elle portait dans son sein, a sans doute permis qu'elle fit son purgatoire dans ce monde, afin de la recevoir immédiatement dans le ciel. Encore une fois, veuillez agréer l'expression de notre vive gratitude et croire qu'elle sera aussi durable, que les sentiments respectueux avec lesquels j'ai l'honneur d'être... etc.. »

A Rome, le P. de Géramb s'était mis de tout cœur à ses occupations de Procureur. Il avait commencé.

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par un travail assidu, à se rendre bien compte de tous les rouages de l'administration romaine, étudiant le fonctionnement des divers tribunaux, leur objet, leur esprit, leurs coutumes, et l'on peut voir, par une vingtaine de pages très précises, très exactes de son Voyage à Rome, qu'il s'était bien initié à tout, dans les moindres -détails.

Cette élude approfondie des usagi-s d*^ la (i'.ia romaine, fut un excellent préambule à la gestion de son emploi, et lui évita, en bien des circonstances, des tâtonnements embarrassants. « Il allait droit au but, dit le P. Irénée (20), et savait toujours à qui s'adresser pour faire aboutir à bon terme des négociations souvent très délicates. Au Vatican, au sein des Congrégations, partout il avait des amis puissants qui, au besoin, lui prêtaient le concours de leur bienveillant appui. Et ce ressort principal du mécanisme administratif, Dieu sait avec quel tact et quelle habileté il mettait à le faire jouer à l'heure opportune. De cette manière, il eut pendant toute la durée de sa charge de Procureur, le rare bonheur de traiter les affaires de son Ordre, avec une promptitude qui n'a pas été dépassée jusqu'ici, celui plus rare encore de ne mécontenter personne quoique, dans des causes connexes, il ait eu à soutenir des intérêts opposés, et le mérite, car c'en est un, d'acquérir à la Trappe l'estime de tout le monde (21). »

20) P. S/jS.

21) « Dom Marie-Joseph accomplit la fonction de procureur avec zèle et satisfait par son exactitude et la Cour romaine et les Supérieurs des monastères de son ordre », lisons-nous dans la petite Notice sur la Trappe du Val Sainte-Marie (1840 p. 25.) « On affecte d'oublier cela aujourd'hui, dit le P. Irénée ; on s'obstine à ne voir du P. de Géramb que les côtés défectueux de son caractère. Mais les faits parlent plus haut que les préventions, et l'ingratitude ne fut jamais une excuse. »

3o4 GÉNÉRAL ET TRAPPISTE

Cependant, si bien intentionné qu'on fut à la Cour romaine à l'égard du P. de Géramb et quelqu'empressement que l'on mit généralement à le satisfaire, les clioses n'allaient pas toujours assez vite à son gré. « C'était, continue le P. Irénée (22), la rapidité de l'éclair qu'il aurait fallu à cette nature volcanique ; un retard l'irritait, une fin de non-rece- \'oir le rendait malade... A peine le Père avait-il entrepris une affaire qu'il aurait voulu la voir achevée. Chez lui la lame usait réellement le fom-reau. Dès lors l'on peut comprendre à quelle vie de souffrance il lui fallut se résoudre dans un milieu où les hommes ne marchent qu'à force d'être poussés et où les heures pèsent comme des siècles (28) . »

<( Il faut vous armer de patience, écrivait-il un jour (24) à l'abbé du Port-du-Salut... Le cardinal Orioli qui pèse au moins 600 livres, sera... difficile à faire mouvoir... Les lenteurs des Congrégations romaines me tuent. Quand on attend une solution de ces Eminences, des Monsignori, des Secrétaires, etc., on dirait... que le temps pose ses ailes pour se traîner avec des béquilles. » a Vous me dites, mandaitil au même (2 5) en parlant des inférieurs indociles et têtus que c'était la croix des supérieurs et vous avez bien raison. Croyez cependant que les pauvres procureurs généraux ont bien les leurs !!! surtout avec ceux qui ne connaissent pas le monde, et surtout Rome, les Congrégations et les individus qui les composent. On s'imagine que tout y est aisé,

23) Roma-Mora.

2'i) 27 juin 1837.

25) 10 avril 1847.

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surtout au frère Marie-Joseph qui y a tant d'amis... Pauvre frère Marie- Joseph !U »

L'été de i839 ramenait pour lui l'obligation de se rendre en France pour assister au Chapitre général. Mais l'état misérable de sa santé l'en empêcha et il ne put que se rendre à Frascati où les Camaldules le reçurent dans leur maison. Il y vécut en véritable ermite « se levant chaque jour de très bonne heure, quoique d'habitude il se couchait fort tard, donnant tous les matins une heure entière à l'oraison, et après la récitation de son office et l'assistance à la sainte Messe, dépouillant sa correspondance et expédiant de suite sans désemparer les affaires de son Ordre. Le reste de la journée était employé soit à quelques lectures pieuses, soit surtout à des visites réitérées au Saint-Sacrements. . Lorsqu'il s'agenouillait au pied des saints autels, une fois fixé dans une pose, il y restait des heures entières dans l'immobilité d'un recueillement divin, sans qu'un mouvement du corps dénotât un sentiment de gêne.,. On aurait dit que la présence de Notre-Seigneur vu des yeux de l'âme, en le privant de toute sensibilité physique, le clouait aux dalles du pavé (26). » Et le P. Irénée ajoute : a ... C'est un des traits les plus caractéristiques de sa figure... Tous ceux qui l'ont vu dans cet état de prostration extérieure, les mains jointes sur la poitrine et la tête profondément inclinée, en ont été touchés jusqu'aux larmes (27). )>

(27) Le P. Irénée rapporte (p. 535) le témoignage d'un ecclésiastique du Mans qui rencontra un jour lo P. de Géramb à Paris dans l'église des Missions. « La liau'te stature de cet homme, son air de grandeur et de dignité, les trois ou quatre.

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Regardez-le maintenant hors de l'église, arrachez-le aux douceurs de sa contemplation, c'est un autre homme, a Les pieds, les mains, la bouche, les yeux ont repris leur incroyable mobilité, et au lieu de l'extatique de tout à l'heure, vous n'avez plus que le mouvement perpétuel du Ferdinand d'autrefois, ou le baril de poudre sous un capuchon de Mgr de Cheverus. »

Et c'est là, ajoute encore le P. Irénée, ce qui a constamment dérouté l'opinion publique à l'égard du P. de Géramb. « Vu en prière devant le tabernacle, c'était un saint. Vu dans un salon, allant et venant d'un pas saccadé et fébrile, tantôt tourmentant sa bague d'abbé (28), ses lunettes ou ses cheveux, tantôt discourant sur toute espèce de sujets, de omni re scibili comme on disait anciennement, et cela avec une volubilité qui donnait le vertige, on le prenait les uns pour un homme de beaucoup d'esprit, pour un artiste passionné pour les beaux-arts, mais parfois aussi pour un cerveau fêlé. »

Dans cette jolie villégiature de Frascati, la santé du P. de Géramb se rétablit peu à peu, et il jouissait tranquillement des douceurs de la solitude. Il n'avait, écrivait-il, jamais été si heureux, ni dans une dis-

décorations qui brillaient sur sa poitrine et que relevait sa croix abbatiale me frappèrent. IMais lorsque je le vis, s'incliner profonclément, croiser ses bras l'un sur l'autre, donner enfin tous les signes d'une adoration pleine de respect et d'amour... mon cœur se souleva et d'abondantes larmes coulèrent de mes yeux, » A quarante ans de distance, ajoute le P. Irénée, le souvenir de cette scène était si présent à l'esprit de ce vénérable prêtre que l'émo.tion gagnait encore sa voix en nous la racontant. »

(281 « Dans l'impétuosité de ses mouvements, dit un témoin oculaire, il l'ôtnit et la remettait comme aurait fait un enfant, et je l'ai vu un jour fort inquiet de ce qu'il avait égaré cet anneau clcs jours do cérémonie. » {Badîche, loc. cit.)

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position d'esprit plus i'avorable à la gaîté expansive de son caractère. Mais bientôt une dépêche de Rome vint troubler celte joie : elle lui apprenait la mort de son vieil ami le cardinal Gregorio. Cette, perte douloureuse attéra le Père et lui fit verser bien des larmes, a Ils étaient unis par les lien d'une amitié si étroite et si ancienne, ils aimaient tant, aux heures d'épanchement intime, à se rappeler les mauvais jours de leur captivité au donjon de Vincennes et à la Force. Et puis le cardinal s'était toujours montré à son égard un protecteur affectueux. C'était lui qui lui avait concilié l'estime des souverains pontifes Pie VII et Grégoire XVI ; lui enfin qui dernièrement lui avait valu sa double nomination d'abbé et de procureur général. Or nous nous plaisons à le répéter (29), le R. P. de Géramb avait essentiellement la mémoire du cœur, et chez lui la voix de la reconnaissance parlait pour le moins aussi haut que celle de l'amJtié. Une seule pensée le consola, c'est que la mort qui venait de briser une liaison si chère, bientôt le rejoindrait à celui que ses yeux ne devaient plus voir ici-bas. »

Un jour cependant, le P. de Géramb retrouva sa sérénité habituelle. C'était le 7 octobre, sur l'heure des vêpres. Un bruit insolite se répand dans la maison. Quelques carosses pénètrent dans la cour. Les cloches sonnent. Qu'y a-t-il.^ Les religieux accourent. C'était Grégoire XVI qui venait, de sa villégiature voisine de Castel-Gandolfo, faire une visite au P. de Géramb. Mais ne l'apercevant pas dans le

(29) C'est le P. Irénée qui parle. (Op. cit. p. 553)

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groupe qui l'entourait : « Où est le P. de Géramb? dit-il, je veux le voir. » On le conduisit aussitôt à sa chambre où le Père travaillait. La porte s'oxrvre •et le voilà en présence du Souverain Pontife et bientôt à ses pieds. Grégoire XVI le relève, l'embrasse et promenant ses regards sur l'ameublement de la 'chambre : « Vous êtes logé ici, cher Père, fort petitement, fort pauvrement. Trois chaises qui n'ont pas grande valeur, une mauvaise table, un lit qui ne vaut pas mieux; c'est bien la oellule d'un ermite. Hélas ! j'ai vécu autrefois de cette vie, et j'étais plus heureux que sous la tiare. Mais Dieu m'est témoin •que je n'ai rien envié, rien choisi. » L'entretien dura près de trois quarts d'heure. En sortant le Souverain Pontife, frappant doucement le Père sur la joue, lui dit : « Allons, ^dieu. Venez dîner demiain avec le Pape à Castel-Gandqlfo. »

« Dire que l'heureux privilégié fut insensible à une distinction si flatteuse, serait ne pas le connaître, marc[ue avec raison le P. Irénée (3o). Dire aussi qu'il en garda le secret et n'en transmit pas tout de suite la nouvelle à ses parents et à ses amis, serait tromper l'attente du lecteur, »

« Je ne me rappelle pas, cousin, écrivait-il, le i6 novembre, à M. La Sausse, si je vous ai dit que le Saint Père ayant honoré le 7 du mois passé les Ermites Camaldules de sa présence, m'a fait aussi l'honneur de visiter mon humble habitation. Sa Sainteté, à peine arrivée, a dit qu'elle voulait aller chez le P. Abbé de Géramb, et quelques moments ^près, j'ai eu le bonheur de posséder le Souverain

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Pontife sous le toit de mon ermitage. Il est resté longtemps, a été pour moi d'une bonté parfaite, et m'a fait l'honneur de m'inviter à dîner. »

La fin de l'année ramena le P. de Géramb à Rome. Ce fut pour y tomber presqu 'aussitôt assez gravement malade, et cet état de souffrance devait durer jusqu'à Pâques de i84i (3i). « Le climat de Rome est perfide pour moi )), écrivait-il un jour à son cousin de Lyon (32). J'y laisserai mes os. Ce qui me console, c'est que j'y suis par obéissance, car n'en doutez pas, je donnerais tout au monde pour être dans mon monastère. » . Son asthme, compliqué d'un catarrhe, le soumettait parfois à de rudes épreuves. C'est désormais la rampe du Calvaire qu'il lui faudra gravir, non plus d'un pied alerte, comme autrefois à Jérusalem ; mais comme Jésus, le dos courbé et la lourde croix des infirmités de la vieillesse sur les épaules (33). Mais loin de l'abattre, cette pensée le console... Il comprend que la douleur, cette coopératrice de l'amour dans la transformation des âmes, va, de son mystérieux burin, graver en lui ce qui manque à sa ressemblance avec le divin Modèle, et qu'à mesure que le corps tombera en ruines, l'âme, comme l'aigle, ressaisiera et retrouvera ses coups d'aile vigoureux qui la portaient si haut, dans les jours heureux de sa première ferveur. »

Obligé par la maladie de rester confiné dans sa chambre du couvent de la Madeleine, le P. de Géramb s'étudia à y vivre le plus qu'il pourrait comme on vit à la Trappe, consacrant un temps plus considé-

(31) BADiCHE, Voîx de la véi-ité, loc. cit... <32) Le 23 avrU 1841.

• <33) Le Père avait alors 68 ans.

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xable à l'oraison, et surtout s 'interdisant sans pitié les soulagements exceptionnels que la prudence ou l'amitié cherchaient à lui imposer. Ni les instances des cardinaux Lambruschini et Polidori, de Mgr Âcton, ni même celles du docteur Viale ne purent le décider à renoncer à l'abstinence monacale. Nous avons vu qu'il y était resté fidèle comme aux premiers jours, en toute circonstance, à Jérusalem, au désert, en Egypte. Il fallut que le Pape, qui s'informait souvent de l'état de sa maladie, lui envoyât, le j^our de Pâques, l'ordre formel de faire gras et de prendre un peu de vin. Le P. de Géramb se soumit, avouant humblement et naïvement que la nature y avait trouvé son compte ; mais il devait bientôt revenir à son régime d'abstinence.

Au retour de la belle saison, se sentant mieux, il se mit en route, ne voulant pas manquer, cette année d'assister au Chapitre général. Une lettre (3Z|) au curé de Colmar nous donne en détail quels projets il avait, en débarquant en France au commencement de juin (35).

« « Marseille, 4 juin i84o.

« Dieu seul.

Mon excellent curé, unvergesslicher Preund und

Gœner.

« Mon premier devoir, en touchant le sol français, est de vous écrire pour me rappeler à votre souvenir et demander de vos nouvelles. La nomina-

(34) M. SCHICKELÉ, op. laitd., p. 179.

(35) Le p. Irénée, rarement en défaut, ne fait partir de Rome le P. de Géramb qu'à la fin de juillet. (P. 557.) Mais la chronologie de ce chnpitro vi (ùe la i° partie) de son travail est tout à fait fautive.

LE PÈKE DE GÉRAMB Bit

tion de Mgv Affre (S6) à l'archevêché de Paris a renouvelé un souhait bien cher à mon cœur, tant la réalité serait un bienfait pour le diocèse de Strasbourg, une récompense de vos longs travaux et un éclatant hommage dû à vos vertus.

Je me rends aux eaux de Vichy (87) où je trouverai peut-être un soulagement à mes maux. Je m'arrêterai cependant jusqu'à la fin de ce mois à Lyon où j'espère recevoir de vos nouvelles.

Je compte, si Dieu n'en ordonne pas autrement, après le chapitre général, faire un voyage en Alsace, rester quelques jours sous le toit hospitalier du presbytère de Colmar, aller à Strasbourg pour quelques instants, rester deux mois à Oelenberg et retourner par la Suisse à Rome.

Après avoir passé 26 ans sans prendre même un bouillon, j'ai été forcé par les autorités, par des puissances trop fortes pour les combattre, à faire gras. Le jour de Pâques a été fixé pour le sacrifice que l'on m'imposait. Jamais obéissance ne m'a plus coûté. Cependant je me porte depuis cette époque infiniment mieux, et j'espère d'ici à un ou deux mois, pouvoir reprendre mon ancien régime.

Priez pour moi, bon et excellent curé de Colmar, ■et conservez-moi un peu d'affection en échange du profond dévouement dont j'aime à renouveler le respectueux hommage-

P. Marie-Joseph de Géramb, abbé, procureur général de la Trappe. »

(36) Qui était coadjuteur de Strasbourg.

(37) Où, comme partout, il fut l'objet de la curiosité générale. « Est-ce un évêque, demandait-on ? — Oui, dit une bonne lemme, c'est celui qui est le premier <iprès le Pape. » [Biographie dit clergé contemporain, loc. cit.)

3l3 GÉNÉRAL ET TRAPPISTE

A Paris, où il fut à la fin d'août, et où il logea cette fois à l'Hôtel du Bon La Fontaine, il eut, une grande joie : sa sœur, la baronne de Rieger, vint l'y rejoindre et passa plusieurs jours avec lui. Mais bientôt une nouvelle crise de sa maladie ordinaire, l'obligea à garder le lit, et par suite à renoncer à se rendre au Chapitre général, à son grand regret. Il eut toutefois la consolation de recevoir la visite de l'abbé de la Trappe, vicaire général de la Congrégation, qui lui apporta une commission officielle, signée par les membres du Chapitre, de procureur général (38) : titre que jusque-là il ne tenait que du motii proprio de Grégoire XVI. A peine cependant le R. P. Dom Joseph-Marie Heroelin eut-il pu voir une fois le P. de Géramb, que l'état de celui-ci s'aggrava « malgré les soins des Religieuses du Bon Secours et du savant docteur Récamier (39). » On dut lui administrer les derniers Sacrements, ce que fit son confesseur l'abbé Badiche, en présence du Révérendissime P. Abbé de la Trappe.

Dès le lendemain cependant une amélioration sensible se déclara, et le Dom Joseph-Marie, étant revenu auprès du malade, put l'entretenir longuement des besoins de la Congrégation, a Le vénérable Prélat, rapporte le P. Irénée {l\6), lui fit entendre que l'Ordre comptait beaucoup sur ses services, vu qu'il était si bien établi dans la confiance du Saint-Père. On avait enfin compris que malgré sa pointe d'origi-

f.'îg) S'il est vrai, comme le rapporte un historien [Biogr. du clergé contemporain.) que le P. de Géramb avait envoyé sa démission, c'était une manière charmante et délicate de lui montrer qu'on tenait à lui.

(39) Biogra'phie du clergé con\emporain, loc. cit.

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nalité et la fougue de son tempérament, le P. de Géramb était néanmoins l'homme de la circonstance et qu'en faisant choix de sa personne, Grégoire XVI avait obéi à une inspiration providentielle. »

L'amélioration de la santé du P. de Géramb se maintint après le départ de l'abbé de la Trappe, avec des alternatives de mieux ou de plus mal, selon les circonstances du moment qui pouvaient influer sur le tempérament si impressionnable du vénéré malade. Une de ces circonstances fut k nouvelle, aussi affligeante qu'inattendue, qu'il reçut au commencement de novembre, de la mort prématurée de la princesse Borghèse, décédée à Rome le 27 octobre à son retour du voyage qu'elle venait de faire en Angleterre.

Lady Talbot, d'une des maisons les plus anciennes et les plus opulentes du Royaume-Uni et dont le mérite le plus pur fut celui de rester fidèle à la foi de ses Pères au milieu de l'apostasie presque générale de la natio-n, était entrée par son mariage avec le prince Marc-Antoine Borghèse dans l'une des plus illustres familles de Rome. Elle s'y était bientôt fait connaître et aimer de tous par une admirable charité pour les pauvres. Le P. de Géramb l'avait rencontrée dans les salons de l'ambassadrice d'Autriche, la comtesse de Lutzow^, qui, avec elle et lady Acton (/il) étaient à Rome « l'âme de toutes les bonnes œuvres (43). » Il s'était senti attiré vers ^lle, par « le reflet qui rayonnait autour de son front comme

(41) La pieuse mère de Mgr Acton dont nous avons parlé.

(42) voyage, p. 336.

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l'auréole des Saints (A3). » Sa grande foi « s'inclina sur la foi agissante de cette jeune princesse qui, au milieu des splendeurs du grand monde, oubliait tout pour voler au secours des membres souffrants de .Jésus-Christ et s'oubliait elle-même jusqu'à s'occuper des moindres détails de leur misérable ménage, jusqu'à panser de ses mains délicates les plaies les plus rebutantes. Deux ou trois entretiens suffirent, continue l'historien, pour former entre elle et le pieux trappiste, une de ces liaisons qui, fondées sur la vertu et protégées par le respect, vivent toujoure. Possesseurs, l'un et l'autre, de plusieurs langues vivantes, instruits par de fréquents voyages de tout ce que l'Europe contenait de curieux en hommes, en monuments, en sites ; l'un et l'autre poètes, musiciens, artistes enfin dans toute la rigoureuse acception de ce mot, ils n'avaient pas à chercher longtemps pour trouver un sujet qui fournit matière aux causeries les plus intéressantes... Néanmoins c'était toujours le sentiment religieux qui dominait dans leurs conversations. La princesse aimait surtout à entretenir le Père de ses œuvres de charité, des embarras qu'à certains jo-urs lui causait l'insuffisance de ses moyens pour faire face à tant de misères à la fois, des projets ou des expédients qu'elle imaginait (44) pouŒ" mettre à la disposition de ses malades et de ses pauvres, des secours plus abondants. » Soit à Rome, dans ce magnifique palais Borghèse qui est un des plus remarquables de la Ville éter-

(43) P. IRÊNÉE, p. 549, — Le P. Irénée cite Ici ia Vie de la princesse Borghèse, du chevalier Zéloni.

(44) L'un des expédients fut une ioterie « à laquelle dit le P. de Géramb, on s'est fait généralement un devoir de fournir ■son lot », Voyage, p. 333.

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nelle, soit à Frascati, dans la villa Aldobrandini où elle avait sa résidence d'été, le P. de Géramb avait la joie de voir la pieuse princesse aussi souvent que le lui permettaient ses occupations et l'état de sa santé. Aussi fut-ce un coup de foudre pour lui lorsqu'il apprit sa mort, et voulut-il lorsque l'esprit de foi qui l'animait eut quelque peu calmé sa douleur, rendre hommage à la défunte dont Grégoire XVI avait dit, en bénissant le char funèbre qui passait sous ses fenêtres traîné par quarante citoyens de Rome, que sa disparition était une calamité publique. Peu de jours lui suffirent pour écrire et faire imprimer une vingtaine de pages (45) à l'adresse de toutes les personnes qui avaient sujet de s'affliger d'une si grande perte, où, avec un admirable accent de foi, il essaie au contraire de montrer qu'il faut plutôt avoir le cœur dans la joie : « Réjouissez-vous, vous tous qui avez pleuré quand retentit jusqu'à vous la nouvelle de cette mort. Anglais catholiques, réjouissez-vous ; car aujourd'hui comme autrefois votre île donne au ciel de nouveaux habitants ! Voici une âme qui vous chérit et qui, prosternée aux pieds de la toute puissance divine, obtient pour vous les dons et les grâces dont vous avez besoin pour persévérer dans la sainte foi de vos pères, pour mériter par vos vertus une place auprès de la sainte princesse qui a reçu le jour parmi vous.

« Réjouissez-vous, infortunés, dont sa main généreuse a si souvent séché les larmes. Vous n'aviez

(45) Qui parurent dès cette année à la librairie Leclère sous ce titre : Sur la mort prématurée de lady Talbot Borghèse, in-8°.

Cette brochure que le P. Irénée dit n'avoir pu voir, se trouve à la Bibliothèque nationale, ootée Nx. 217.

3l6 GÉNÉRAL ET TRAPPISTE

ici-bas qu'une faible femme pour vous secourir ; une femme il est vrai dont l'opulence était consacrée à soulager vos misères, mais qui n'y pouvait apporter que des secours temporels ; vous avez maintenant une bienfaitrice bien autrement puissante. Ce ne sont plus les maux du corps auxquels elle pourvoit, c'est aux infirmités de votre âme,,., à toutes les misères morales bien autrement funestes que les ca lamités physiques. . .

« Réjouissez-vous, chers et tendres parents de cette jeune sainte. Réjouissez-vous, car celle que vous aimez goûte une félicité sans altération, sans vississitudes et sans fin...

« Jeunes enfants, doux garants de l'union la plus pure, réjouissez-vous à votre tour ! Car votre mère, du haut du ciel, veille désormais sur vous. Que pouvait-elle pour vous sur la terre? vous instruire, vous exhorter, vous donner l'exemple de toutes les vertus et prier le Seigneur de vous les accorder ; mais elle va maintenant vous les obtenir, répandre à grands flots sur vous les grâces divines et vous faire arriver an but qu'elle ne pouvait que vous indiquer. »

Peu de semaines après s'être ainsi remis de sa propre douleur en consolant les autres, le P. de Géramb reprit le chemin de la Ville éternelle. Son séjour à Paris s'étant prolongé bien plus qu'il n'avait compté il avait dû renoncer à son cher projet de passer par l'Alsace et d'y faire un petit séjour... Ce sacrifice lui coûta, comme nous le voyons par une nouvelle lettre an curé de Colmar, datée encore de Paris, du 4 jamaer i84i.

LE PÈRE DE GÉRAMB 3l7

« Dieu seul.

« Monsieur le curé, bon excellent ami, unvergesslicher Freund, je suis le plus malheureux des hommes, car je dois renoncer au bonheur de vous embrasser sous votre toit hospitalier, comme je me le proposais depuis mon arrivée en France ; cet espoir avait pour moi bien des charmes ; j'avais tant de choses à verser dans votre sein, tant de conseils à vous demander, et je me vois forcé de repartir pour Rome, ce qui est pour moi le comble de l'infortune de partir sans avoir verbalement souhaité la bonne année à M. Maimbourg, qu'il suffit de nommer pour rappeler l'idée de la vertu, de cette vertu tendre, aimable, sensible, indulgente et religieuse dont il est le plus respectable modèle, car

Je ne prends pas pour vertu

Les noirs accès de tristesse

D'un loup-garou, revêtu

Des habits de la sagesse.

J'aurais êié bien heureux de passer aussi quelques jours à Oelenberg, près du R. P. Abbé Pierre, mais je dois pareillement y renoncer.

J'espère, quand je reviendrai en France, de vous saluer du nom de Monseigneur^ ce qui au reste n'ajoutera rien à Téclat du curé de Colmar, car il y a beaucoup de prélats, mais il n'y a qu'un seul abbé Maimbourg !

Que je serais heureux, si je pouvais vous être de quelque utilité à Rome ! Adieu, Monsieur le Vicaire général, mon aimable patron. Priez pour moi.

« Géramb, abbé. »

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