CHAPITRE III l'équitation
Je ne prétends pas écrire une méthode d'équitation savante; je prierai le lecteur qui voudrait devenir un véritable écuyer de fermer ce volume et de se reporter à des traités dont la réputation n'est plus à faire.
Tout sportsman doit beaucoup lire, car, si bien doué qu'il soit, il ne peut créer seul ce que des générations d'hommes exceptionnels ont eu tant de peine à établir.
Dès la plus haute antiquité, le cheval fut tenu en grand honneur. Un dieu puissant l'aurait créé pour le bonheur de la terre. L'homme même, admirant la beauté de ses formes, imagina le Centaure. Les chars de Pluton, de Neptune et du Soleil sont traînés par des chevaux. Homère, naïvement réaliste, a rendu populaires les coursiers a divins » d'Achille « aux pieds légers b; et Virgile, disciple fidèle et savant de l'aède ionien, n'a pas craint, de son côté, de faire figurer au convoi funèbre du jeune et infortuné Pallas, le fidèle Aethon :
Post, bellator equus positis insignibus Aethon It lacrimans guttisque umectat grandibus ora.
{Enéide, XI, 89-9O.)
Enfin, la mythologie ancienne, si extraordinairement riche, n'a pourtant pas trouvé de fiction plus brillante que celle de Pégase, le compagnon des neuf Sœurs, pour rendre sensible à l'esprit la beauté et la fougue de ce a mens divinior » dont la munificence des dieux gratifie les poètes.
iio GÉNÉRALITÉS HIPPIQUES
D'autres chevaux sont de véritables personnages historiques. Bucéphale combattit avec Alexandre; son maître Thonora de magnifiques funérailles et fonda une ville pour consacrer sa mémoire. Caligula faisait manger son cheval à table. Néron, soucieux de se singulariser dans tous les genres de folie, voulut élever le sien aux honneurs du consulat. Le preux Roland se contentait de vouer à Veillantif, a son bon cheval courant », le même culte qu'à sa « bonne épée » Durandal !
Les titres de noblesse : chevalier, connétable [cornes stabuli, comte de l'étable), etc., dérivent en grande partie du cheval.
Aujourd'hui le cheval a perdu de son prestige et ceux qui l'emploient le plus ne lui reconnaissent qu'une intelligence restreinte. Cependant l'équitation demeure un plaisir aristocratique par excellence; en France, il s'attache même à l'usage du cheval, pour l'agrément qu'il procure, une regrettable réputation de futilité.
. Un avoué de province, un notaire, un avocat auront une automobile ; mais très rarement ils oseront avoir des chevaux de selle et prendre, en famille, un galop en forêt avant d'aborder les travaux journaliers. Un médecin de campagne fera ses visites soit en cabriolet, soit à motocyclette ; il n'ira pas à cheval. Un pharmacien aisé achètera une limousine de i8 chevaux; il se croirait ridicule d'aller à la chasse monté sur un beau pur-sang.
Quand on dit d'un jeune homme : il monte à cheval, il est dans les chevaux, il fait les concours; les gens sérieux haussent les épaules d'un air de pitié.
Cette mauvaise réputation qui pèse sur l'équitation est d'autant plus regrettable, que la France produit des chevaux de selle excellents et que l'éleveur les vend avec peine.
La cavalerie va être diminuée de sept régiments et le sera de bien plus encore dans quelques années. Il paraît évident, même au profane, que dans les guerres de l'avenir le rôle de cette arme sera des plus restreints. Pendant la malheureuse campagne de 1870, notre cavalerie fut souvent héroïque, mais rarement utile; il en fut de même pour celle des Allemands.
LES DÉBUTS m
Que fera l'éleveur quand TÉtat ne sera plus acquéreur du cheval de selle léger? On lui dira : élevez des petits postiers pour rartillerie, votre troupier nous devient inutile. C^est très facile à dire, mais on ne crée pas une race en quelques années. Et le Midi, comment s'y prendra-t-il, s'il veut produire Tartilleur?
Tâchons donc de monter à cheval, de faire monter nos enfants; efforçons-nous de développer le goût de l'équitation chez notre génération et chez les suivantes; et nous travaillerons pour la fortune de l'élevage français et pour l'amour de l'art hippique.
Le cheval ne coûte pas cher à acheter; il dépense à peu près 3 francs par jour pour sa nourriture, et bien des jeunes gens gâchent aux petits chevaux en un mois, pendant la saison des bains de mer, beaucoup plus d'argent qu'il n'en faudrait pour nourrir deux grands hunters pendant toute une année.
Pourquoi n'avons-nous pas le goût du cheval? Parce que nous ne savons pas monter; que nous n'entendons rien au dressage; et qu'écœurés de nous servir d'animaux raides et maladroits, nous renonçons de très bonne heure à l'équitation. Nous nous disons que, pour monter agréablement, il nous faudrait acquérir à des prix exorbitants des chevaux bien mis. Nous croyons encore que pour mettre un hack, nous devrons courir de grands dangers et nous donner beaucoup de peine. Rien de tout cela n'est exact et la plupart des cavaliers pourraient rendre leurs montures agréables s'ils voulaient s'instruire eux-mêmes et s'ils essayaient ensuite d'appliquer méthodiquement ce qu'ils auraient appris.
Je tenterai ici de démontrer qu'il est possible d'arriver à un bon résultat en peu de temps et en ne faisant que de l'équitation au dehors.
Les débuis, — Il est, à mon avis, tout à fait inutile de mettre les enfants à cheval de très bonne heure.
Si cela vous amuse et que votre rang vous y incite, installezles sur des poneys, mais ils n'apprendront rien; ils prendront l'air, ils se fortifieront et ce sera tout.
Les plus mauvais cavaliers que j^aie connus montaient depuis le plus bas âge; je les compare au petit prodige qui lit quand les autres bambins parlent à peine ; il est rare que celui-là conserve longtemps sa supériorité. Combien de petits élèves, studieux de huit à douze ans, deviennent des nullités dans les hautes classes.
En équitation, il y a même un danger à familiariser trop tôt l'enfant avec le cheval.
M. X..., par exemple, a vingt ans; depuis qu'on lui a mis un pantalon, il monte; il a donc douze ou treize ans de pratique; et, nécessairement, il se croit au courant. Cependant il se rend compte qu'il est mal à l'aise en selle et que ses chevaux ne deviennent jamais souples.
Il voit pourtant des camarades devenir cavaliers suffisants en deux ou trois ans et il attribue leurs progrès rapides non à un travail sérieux, mais à leur conformation. M. X... se dit alors : « Je ne suis pas fait pour monter à cheval, je n'ai pas de dispositions », et il ne fera rien pour se perfectionner ; il montera toujours des porteurs très sages, et il arrivera à l'âge le plus avancé sans avoir jamais rien goûté des plaisirs de l'équitation.
On apprend le piano, le dessin, l'escrime, on n'apprend pas l'équitation.
Les maîtres de manège sont bien un peu coupables. Ils arrivent, le plus rapidement possible, à mettre l'élève en confiance, puis ils l'envoient à la promenade.
La promenade est charmante, mais elle n'apprend rien. Tout cavalier renonçant au manège ou à l'équitation dehors en cercle et sur deux pistes, ne fera plus de progrès et ne sera jamais capable de dresser normalement un poulain.
Je conseille aux parents de faire monter leurs fils au dedans ou au dehors en cercle, et de supprimer presque complètement la promenade. Celle-ci ne sera accordée que comme récompense, quand l'élève aura bien exécuté un mouvement travaillé depuis longtemps.