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CHAPITRE V l'amazone

Proposez à une femme de la faire monter à cheval et vous verrez très généralement votre offre accueillie avec enthousiasme.

La future amazone ne songera pas une minute qu'il lui faudra apprendre un art difficile ; elle ne verra que le plaisir de s'habiller avec élégance et elle sera convaincue, dans son for intérieur, que dès les débuts, elle possédera la grâce d'une écuyère consommée.

Elle passera chez ses fournisseurs ou chez ceux de ses parents, et si elle est livrée à elle-même, elle commandera une foule de vêtements ou accessoires chics et avantageux, mais parfaitement inutilisables. Mes lectrices m'excuseront d'entrer dans l'intimité de leur toilette; elles auront d'autant plus de mérite à le faire, que les conseils que je leur donnerai leur paraîtront contraires aux règles les plus élémentaires du goût et de l'esthétique.

Chez le chapelier : choisissez une cape en feutre très dur et assez grande pour qu'elle entre un peu sur la tête et ne soit pas posée sur le sommet d'un échafaudage de cheveux. Elle doit être placée, comme le chapeau d'un homme, ni en avant, ni en arrière.

Si vous n'avez pa5 le bouton d'un équipage, ne prenez pas un tricorne et si vous êtes obligée d'en employer un pour obéir aux lois de l'étiquette, exigez qu'il soit en feutre très rigide et pas trop volumineux. Fin été, coiffez-vous d'un canotier ordinaire et

masculin en rejetant toute forme excentrique ou à grands bords. Chez le coiffeur : l'expérience est le meilleur des professeurs, et la débutante ne se résoudra jamais à fixer solidement ses cheveux, avant d'avoir éprouvé le désagrément d'être décoiflFée au manège ou à la promenade. Il est impossible à une femme de se parer pour l'équitation comme pour la ville; si sa chevelure est bouffante, vaporeuse et savamment édifiée en constructions élégantes, après un petit quart d'heure de trot, le monument s'efïondrera. Coiffez-vous en roulant vos cheveux en chignon derrière la tête et assez bas, ou encore faites un catogan.

Chez le tailleur : l'amazone doit faire faire sa jupe chez un spécialiste ; et ceux-ci sont peu nombreux. La jupe doit être parfaite, collante sans être serrée. Il s'en fait de différentes formes et toutes sont bonnes, pourvu qu'elles soient bien établies.

Une jeune femme très bien faite, et montant admirablement à cheval, peut se vêtir d'un costume princesse ou de tout autre vêtement la moulant ; mais si elle n'est pas absolument sûre de son assiette et de son anglaise, elle devra porter une longue jaquette ou un paletot cintré. Elle paraîtra bien assise, bien en selle et sera par conséquent plus gracieuse.

Les meilleures couturières ne peuvent confectionner de pareils habits, qui demeurent la spécialité de quelques tailleurs seulement.

L'amazone doit porter un pantalon en jersey qui, tout en ne faisant pas de plis, donne une entière liberté aux mouvements. Si elle le préfère, elle prendra une culotte de même tissu avec des bottes ou des leggins en cuir très fin et très souple.

Elle se mettra au cou un col et une cravate d'homme et elle renoncera franchement à tout colifichet, dentelle ou ruban ; enfin elle se servira de gants beaucoup trop grands.

Chez le corsetier : la femme qui choisit le corset fait comme elle l'entend, c'est-à-dire long, droit ou rentré, ne pourra pas monter sans se blesser aux cuisses. Si elle est trop serrée, elle sera raide et disgracieuse, elle s'essoufflera rapidement et aura

une figure de martyre; si elle veut s'allonger trop la taille, elle se contusionnera les hanches. Elle devra donc prendre un corset très court et se rapprochant le plus possible d'une ceintiu-e.

Celles de mes lectrices qui n'ont pas encore fait leurs débuts hippiques souriront en lisant les lignes précédentes, et penseront que l'auteur est un barbare, apte peut-être à toiletter un cheval, mais absolument ignorant des délicatesses féminines. Je leur répondrai que c'est précisément la connaissance de leur sensibilité qui m'amène à leur donner des conseils pratiques ; si elles veulent bien les suivre, elles monteront à cheval sans souffrance et sans se montrer sous des aspects... disgracieux, pour ne pas dire plus; si elles les négligent, en peu de temps, et après des luttes pénibles, elles y reviendront ; elles feront alors, après de malheureux essais, ce qu'elles auraient dû faire dès le premier jour.

Les débuts de Vamazone, — Je recommande aux amateurs qui font monter leurs femmes, leurs filles ou leurs sœurs ou toute autre dame de prendre les plus grandes précautions. La chute est beaucoup plus dangereuse pour la femme que pour l'homme. En cas d'accident, le cavalier glisse le long de l'encolure où il se raccroche plus ou moins; tandis que l'amazone tombe presque infailliblement sur la tête et elle peut être traînée.

Le professeur improvisé doit choisir un animal absolument sage, ou s'il ne peut le rencontrer, il tiendra celui plus vigoureux dont il se servira avec une fausse rêne fixée au filet.

Les débuts sont très différents suivant la nature et la conformation de l'élève. J'en ai rencontré de décourageantes, quand au contraire d'autres se montrent plus solides et plus habiles que les jeunes gens les plus entreprenants. Les premières ne sont pas les plus rares, mais cependant beaucoup de femmes monteraient à cheval aussi bien que le sexe fort, si leurs parents ou leurs seigneurs et maîtres leur en facilitaient les moyens.

L'amateur qui tente d'instruire une femme peureuse perd son

temps ; il n'arrivera à aucun résultat et il fera mieux d'envoyer son élève dans un manège. Là, elle sera rassurée par les murs, par l'autorité d'un professeur inconnu, et la présence d'un public plus ou moins nombreux la stimulera.

Toute femme essayant de faire des grâces est assurée, en équitation au moins, d'atteindre un but immédiatement opposé à son désir. Il lui faudra au contraire se mouvoir, non pas tout à fait comme une mécanique, mais avec une très grande précision et en évitant tous les mouvements inutiles. Du reste, à cheval, il n'y a pas de mouvements inutiles ; ils sont ou nécessaires ou nuisibles.

Les débutantes aiment à s'élancer n'importe où et à propos de tout; leurs élans sont dangereux pour elles et pour l'instructeur.

L'amazone qui s'élance pour se mettre en selle est tellement lourde, qu'il devient impossible, même à un homme vigoureux, de l'élever assez pour lui permettre de s'asseoir. Voici ce qui se passe quand une femme se fait mettre à cheval par un monsieur inexpérimenté : elle le prie de bien se baisser, et à peine lui a-t-il saisi le pied qu'elle saute avec l'espoir de se trouver assise comme par enchantement. Ici encore le résultat trompe l'attente; il se produit deux incidents différents, mais également fâcheux. Si la femme s'est penchée en se tournant vers la droite, elle heurte le cheval avec sa hanche, elle tombe de côté avec la selle sous le bras et elle s'arc-boute avec ses pieds à l'abdomen du professeur d'occasion. Si elle ne se retourne pas, elle heurte avec ses reins les côtes de l'animal et cette fois elle retombe sur la tète du cavalier servant. Celui-ci recevra tous les reproches : il n'y entend rien, il n'est pas parti à temps, il n'a pas enlevé avec assez d'énergie et que sais-je encore !

Quand j'ai à faire monter une débutante, je l'exerce avant la leçon. Je la prie de* placer son pied sur le milieu d'une chaise, je lui tiens légèrement le bout des doigts et je lui demande de s'élever tout doucement sans sauter; je lui fais répéter ce mouvevement une dizaine de fois de chaque jambe. Arrivée près du

cheval, elle saisira la corne la plus élevée de sa main droite et elle placera sa gauche sur mon épaule droite. }e lui prends alors le pied que je maintiens sur mon genou gauche. L'amazone s'élèvera ainsi facilement et aussi lentement que sur la chaise, et elle n'aura pas la tentation de sauter et de reployer ensuite sa jambe. Elle doit tourner le dos au cheval sans essayer de se mettre sur la selle où je la pose moi-même ; elle ne se retournera qu'une fois assise.

Si j'ai pris son pied droit, l'amazone adossée au cheval glisse en s'élevant contre la selle, s'assied facilement et s'égare peu. Si au contraire j'ai pris son pied gauche elle a plus de peine à ne pas se jeter sur moi ou sur le cheval, mais quand elle est bien habituée h raidir sa jambe sans se hâter, elle a plus de grâce et je peux rélever beaucoup plus haut que la selle où je la repose ensuite doucement. Quand l'amazone monte facilement, je supprime l'emploi de mon genou sans qu'elle s'en aperçoive.

Je conseille aux jeunes gens de ne jamais s'offrir pour mettre en selle une personne dont ils ignorent le talent équestre, ils risquent d'être ridicules, d'être bousculés et d'encourir d'éternelles rancunes; si cet honneur leur est proposé, ils doivent déclarer qu'ils sont très novices et très maladroits; ils sauvegardent ainsi l'amour-propre de la femme, et c'est quelque chose.

Toute la solidité de l'amazone consiste dans le recul de l'épaule droite et dans l'avancement de la gauche. Le siège doit être reporté sur la gauche ; le fémur gauche portera bien sur la selle et toute la jambe sera placée comme celle du cavalier, avec l'avantage que le crochet l'empêchera de remonter.

Les débutantes, et bien d'autres encore, ont toujours tendance à reporter leur épaule gauche en arrière, ce qui les force à s'asseoir à droite et d'être assises comme sur une selle meunière. Toute solidité est alors détruite.

L'amazone ne se rend pas compte de sa position et quand elle croit ses épaules bien droites, elles sont généralement de trois quarts relativement à la direction du cheval. Une grande habi-

tude et une incessante surveillance du professeur seules fixent la position.

Il est indispensable, pour faciliter le recul de l'épaule droite, de placer les rênes dans la main gauche .

Dix amazones sur vingt partent dès le premier jour au pas, au trot et au galop, sans crainte, et sans danger de chute ; mais pas une seule ne peut anglaiser. Là encore, la femme veut s'élancer quand, au contraire, elle doit seulement se laisser enlever et se maintenir en l'air le plus longtemps possible, en s'appuyant fortement sur l'étrier.

Je conseille à l'amazone de pencher le haut du corps en avant, de rentrer le ventre et de compter : un ! deux ! rythmant ainsi ses enlevées .

Les femmes qui ont les fémurs très longs ont de la peine à anglaiser gracieusement, leur cuisse droite allongée horizontalement sur la selle les en empêche, le genou droit, pivot, se trouvant très éloigné du centre de gravité ; au galop, au contraire, elles seront très assises et solides, car, qui dit longues jambes, indique petit buste.

L'amazone qui anglaise avec ses épaules bien droites en s'appuyant sur l'étrier avec le talon bas, sera sur son cheval aussi d'aplomb qu'un boa cavalier. Si elle a l'épaule gauche en arrière, qu'elle raccroche sa jambe avec le talon haut, elle paraîtra sortir de sa selle vers la gauche à chaque foulée, et rien n'est plus disgracieux que cet effet, hélas ! très fréquent.

La femme qui désire apprendre vraiment à monter doit répéter les exercices que j'ai indiqués à propos de l'instruction de l'homme. Elle fera de la longe, du trot assis, du trot enlevé sur le pied droit et sur le pied gauche; elle conservera cependant toujours son étrier. Le trot assis l'oblige à placer ses épaules naturellement droites, sans quoi elle glisserait vers la droite au point de sortir de la selle et de tomber.

L'amazone doit, dans l'équitation courante, tenir satête droite, ses coudes rapprochés des hanches, les poignets autant que pos-

sible à la hauteur de la ceinture, les épaules bien ouvertes et le dos plat.

Elle tiendra les rênes comme je Tai indiqué ; cette position lui permet de tendre indifféremment les droites ou les gauches tout en ne se servant que d'une main ; elle pourra ainsi se servir de sa cravache en toute liberté et remplacer, jusqu'à un certain point, l'aide de la jambe qu'elle ne peut employer. Elle pourra fixer sa main sur son genou, et si elle crispe les doigts elle acquerra une grande force pour s'opposer aux résistances de la bouche du cheval. Elle apprendra à exécuter les flexions étant à l'arrêt et avec les rênes dans une seule main, ce qui lui est parfaitement possible avec la tenue de rênes que je préconise.

La femme devient rapidement aussi solide qu'un bon cavalier et apprend vite à se servir de ses mains. Cependant elle aura toujours de la peine à donner de l'impulsion aux chevaux qui en manquent.

L'écuyère qui prend un poulain près du sang et énergique peut l'amener au point du dressage où je me suis arrêté en remplaçant la jambe droite par la cravache ; elle ne peut y atteindre, si elle a affaire à un animal mou et paresseux, parce que dès qu'elle agira de la jambe et de la cravache, elle n'aura pas la force nécessaire dans la main gauche seule pour empêcher la masse de s'échapper en avant et pour la rejeter en arrière.

L'amazone doit s'habituer à se servir de l'éperon avec d'autant plus de précision que sa selle, toujours trop volumineuse, l'empêche d'employer avantageusement son mollet.

L'amazone, sous prétexte de souplesse, ne doit pas se laisser aller avec nonchalance, elle doit réagir contre le mouvement de balancement que provoque facilement l'allure du pas. Loin de l'avantager, ce dandinement ferait croire aux ignorants qu'elle est malade et aux initiés qu'elle ne sait pas monter.

Si vous accompagnez une amazone savante, mettez-vous à sa gauche ; elle pourra vous parler sans pour cela déranger sa position et vous la préserverez de la boue au passage des voitures ;

2i6 GÉNÉRALITÉS HIPPIQUES

VOUS éviterez encore qu'un maladroit ne vienne lui heurter les jambes ; mais si vous avez affaire à une novice, placez-vous à sa droite, vous Faiderez ainsi à maintenir ses épaules en lig^e et vous pourrez saisir les rênes de son cheval, s*il y a lieu de le faire.

L'amazone qui s'y entraîne peut aborder, aussi bien qu'un cavalier, les gros obstacles; un certain nombre de fen^mes sont réputées pour leur intrépidité derrière les chiens dans les pays les plus durs. Sa position doit être la même que celle de Thomme ; elle chassera le siège en avant, se rapetissera sur sa selle et rejettera vivement le corps en arrière pour rester bien assise. Elle résistera aux réactions les plus dures ; mais le point capital est, pour elle, de ne monter que des sauteurs très sûrs^ la chute pouvant entraîner des conséquences terribles.

Les romanciers nous disent : « Et la marquise sauta sur son cheval ». Ces auteurs voient des choses qui probablement échappent à l'homme de cheval. J'ai vu quelques marquises et pas mal d'écuyères, j'avoue franchement, qu'en dehors du cirque, je n'ai jamais vu de femme sauter sur sa monture; je suis même persuadé que si, à un rendez- vous de chasse, une jeune femme ou une jeune fille prenait en courant un vigoureux élan pour sauter en selle, l'assistance serait offusquée et bouleversée . Cependant, en cas de force majeure, l'amazone peut se tirer d'affaire toute seule. Elle n'a qu'à choisir un terrain un peu en contre-bas pour y placer son hack ou son hunter, et elle montera exactement comme un homme jusqu'au moment où, debout sur l'étrier, elle pivotera sur celui-ci pour s'asseoir.

Une femme montant bien doit supporter sans se plaindre le galop sur le pied gauche et y demeurer parfaitement assise ; là encore la bonne position et l'aisance proviennent de la direction de la ligne des épaules.

Dès que l'amazone est parfaitement assise au galop et au petit trot, qu'elle a acquis la solidité nécessaire à l'indépendance de la direction, si vous voulez lui être très agréable, placez-la sur un

cheval donnant facilement le passage et le pas espagnol. Donnezlui quelques notions sur ce qu'elle doit faire, et en peu de jours elle exécutera ces deux allures artificielles assez bien pour se créer une réputation de grande habileté.

Je chercherai, ici, à détruire la légende qu'un cheval doit être mis en dame. Tout animal dressé l'est aussi bien pour l'amazone que pouf le cavalier. Il est simplement prudent de s'assurer qu'il ne s'effraie pas au contact de la jupe. Pour cela, il suffit de faire monter un palefrenier et de lui attacher une couverture autour de la taille ; et encore très souvent ai-je négligé cette précaution.

Le meilleur moyen de trouver un cheval mis en haute école est de faire une annonce ; chaque fois que je l'ai fait, j'ai trouvé rapidement ce que je voulais, à des prix très abordables. La plupart des pur-sang réformés de Saumur passagent dès qu'on les pousse sur la main et qu'on ferme les doigts avec intermittence ; il est un peu plus rare d'en trouver donnant le pas espagnol, cette dernière allure demande du reste pour être régulière, même si le cheval est bien dressé, l'emploi méthodique des aides diagonales.

Tous les autres mouvements de haute école demandent trop de précision pour être exécutés par des amazones qui font de l'équitation pour leur agrément et non par profession.

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