CHASSES A COURRE. COURSES. RAIDS
ou coupée de fossés couverts, mais vraiment est-ce là un perfectionnement de l'art hippique ? Le courage à cheval s'acquiert progressivement, grandit parallèlement à la solidité, et la solidité elle-même ne se développe que lorsqu'on monte des chevaux difficiles, qu'on exige d'eux un travail serré et qu'on change continuellement de monture.
Il peut être avantageux de mener un jeune cheval au rendezvous de chasse pour le familiariser avec le bruit et le mouvement; mais, cette fois encore, la chasse à courre en elle-même ne contribue pas immédiatement au bénéfice que vous retirez, car vous auriez obtenu un résultat analogue en montrant à votre poulain une caravane de romanichels ou une parade de cirque ambulant.
La chasse à courre est un plaisir mondain, qui platt aux uns>, nuit aux autres et qui ne saurait être décrite ou discutée ici ;j'ajouterai seulement qu'elle n'est pas plus utile à l'entraînement du cheval de guerre qu'à l'instruction du cavalier. Au début des saisons, en effet, la plupart des chevaux chassent facilement; après un mois de bons laîsser-courre, la moitié des hunters a maigri du dessus et engraissé du dessous, pour employer une expression justement ironique ; et à la fermeture, les braves bêtes, qui ont résisté jusque-là, ont besoin de six mois de repos. La chasse n'est donc, pas un entraînement, maïs bien un surmenage ; et un animal copieusement nourri, couvrant de quinze à dix-huit kilomètres par jour à une allure normale, est bien plus prêt à fournir un gros effort de résistance semblable à celui qui est utile en temps de campagne, qu'un autre cheval chassant régulièrement depuis trois mois.
Cependant, les pires choses ont leur avantage et celui de la chasse à courre est de donner au cavalier le tact de l'effort qu'il peut exiger de son porteur. C'est peu ; c'est pourtant quelque chose..
Les courses, elles aussi, ont de grands désavantages, mais au moins fournissent-elles à de jeunes officiers l'occasion de se spécialiser et de s'assimiler des connaissances utiles et profitables à
Téquitation dans Tannée. Ils acquièrent le courage, le tact de la vitesse et de la résistance; et cela d'autant mieux que les parcours des militarys sont longs et durs. On ne satirait trop encourager à participer à ces épreuves les jeunes gens qui y sont disposés, à condition toutefois qu41s n'amènent sur les hippo-;. dromes que des chevaux en parfait état.
11 ne faut pas conclure de ce qxii précède que les courses en elles-mêmes soient profitables au pays où elles sévissent, et il est regrettable que les vastes tripots que sont les champs de courses fonctionnent sous la protection de l'État. Le pari mutuel, aussi bien que le pari au livre, sont un terrible fléau dont seuls pâtissent les petits. A côté du luxe inouï du pesage, dans une atmosphère de féerie et de joie, dans une ambiance d'amour, que de malheureux et de désespérés viennent sombrer dans l'ignominie pour, bientôt après, aller chercher dans la mort le suprême soulagement.
L'homme est libre; soit. Mais pourquoi le tenter ? Tout invite le petit joueur à cultiver et à satisfaire sa passion ; les journaux donnent des pronostics quotidiens; des moyens de transport peu coûteux facilitent l'accès des hippodromes, dont l'entrée même est d'un prix insignifiant ; et les humbles, par cent mille, vont risquer et perdre en un jour le salaire de toute une semaine. Au retour c'est l'angoisse, la famine, la femme et l'enfant privés du nécessaire, la porte ouverte aux pensées mauvaises. Pour se refaire, l'homme se met à la recherche du louis indispensable pour tenter à nouveau la chance et la tentation dangereuse pointe.
Tout cela, l'État l'encourage sous prétexte de favoriser l'élevage du cheval de guerre et de venir en aide à l'Assistance publique.
La première de ces raisons a seule quelque valeur et encore est-elle sujette à caution à une époque où la cavalerie est condamnée à être, dans un délai impossible à fixer, mais relativement prochain, remplacée en partie par l'artillerie. Que viendra faire l'étalon. de pur sang, quand l'armée ne recrutera pour ainsi dire plus que des postiers pour traîner des canons ; et en quoi des
saillies de ce même étalon de sang pur, cotées parfois jusqu'à mille francs, peuvent-elles intéresser la défense nationale ?
La seconde raison qu*a l'État de tolérer le pari mutuel est profondément immorale et n*est que l'abus et l'exploitation d'un vice sous prétexte de secourir la misère; mais ce vice même n'engendre-t-il pas plus de malheurs qu'il n*en souls^e. Les pays, comme les familles, ont leurs parias et leurs déchus; et le devoir, l'obligation même incombent aux favorisés du sort de soutenir les vaincus que la maladie a couchés sur un lit d'hôpital ; la France est assez riche pour que chacun y vive sans qu'il soit nécessaire de faire un miséreux pour donner du pain à un autre miséreux.
Mais Topinion publique s'égare ; son émotion et sa pitié vont au jockey qui se blesse, au propriétaire qui perd gros; et pourtant celui-là n'est pas plus exposé qu'un ouvrier quelconque, couvreur, charpentier, chauffeur, etc., et il gagne en quelques minutes ce que les autres n'amasseront peut-être jamais après quarante ans de labeur incessant; quant au propriétaire, s'il perd la forte somme ou s'il se ruine complètement, il est moins à plaindre qu'un commerçant en faillite, car il n'a lui, spéculé que par plaisir, La sollicitude du Pouvoir doit aller aux petits parieurs de la pelouse, et tous les efforts devraient être tentés pour chercher à leur faire délaisser les cabines des encaisseurs du Mutuel.
L'État protège, en fermant d'élégants tripots dénommés cercles, des gens qui sans se gêner perdent des dizaines de mille francs en un soir, quand au contraire il fait tout ce qu'il faut pour favoriser l'exploitation du travailleur au salaire modeste.
Les courses sont un plaisir de luxe : que seule la fortune participe donc aux frais qu'elles nécessitent ; l'amélioration de la race chevaline n'y perdra rien ; le goût du cheval n'en sera pas pratiquement diminué, car combien de parieurs sont complètement ignorants de toutes les choses hippiques, et quel inconvénient y aurait-il à ce qu'un garçon de café ou un commis coiffeur ne soient pas sportsmen ? La création de théâtres populaires détournerait la foule du chemin des hippodromes, sinon du jour au.
lendemain /au moins dans un avenir assez proche. Tout cela ne touche pas directement au cheval, mais y est si intimement lié que j'ai cru devoir en parler brièvement- ici; en poursuivant l'étude dans ce sens je m'acheminerais vers des régions trop élevées et trop essentielles à la vitalité même d'une nation pour être explorées par un amateur de chevaux; aussi laisserai-je la plume aux maîtres de la pensée et aux législateurs compétents -
Il est encore une manifestation sportive qui a ses adeptes et ses détracteurs : j'ai nommé les raids.
Il est certain que la masse imposante des brillants régiments de cavalerie eut son utilité; mais aujourd'hui quelques mitrailleuses automobiles rapides et blindées ne sont-elles pas capables de broyer en un instant les escadrons les mieux montés et le plus parfaitement entraînés ? Le rôle de nos dragons, de nos cuirassiers et de toute notre cavalerie d'ailleurs ne serait-il pas, en cas de guerre, de mourir héroïquement, foudroyés par un ennemi prodigieusement rapide, insaisissable et invulnérable? Nos cavaliers auraient-ils autre chose à faire que de suivre l'exemple de la massive, cavalerie française embourbée dans les terrains lourds d'Azincourt et d'attendre que la mort vînt les prendre immobiles et sans défense possible? Qu'advint-il encore de nos pères à Courtray , à Crécy, à Poitiers ! Profitons de ces exemples, glorieux assurément, mais combien douleureuxl Nous vivons à une époque où le sentiment chevaleresque ne doit pas traiter dédaigneusement les choses pratiques ; rendons hommage par exemple à l'héroïsme inutile de ce roi de Bohême aveugle qui, dans l'intérêt d'un pays étranger et par pur point d'honneur chevaleresque, ordonne qu'on le monte sur son cheval pour faire face à la mort glorieuse ; mais gardons-nous d'attacher une importance exagérée à ces souvenirs et d'évoquer, à propos de défense nationale, des faits qui ne sont qu'individuellement tragiques et dignes d'admiration.
Dans un pays percé de routes comme l'est le nôtre, il sera impossible à un régiment monté de s'aventurer seul sans être
rejoint, poursuivi, dépassé et traqué parles voitures automobiles; et que deviendra dans ces circonstances son utilité comme contingent? La cavalerie décide de la victoire et parachève la déroute de Tennemi, nous dit-on. C'est fort possible, mais une artillerie très mobile n'aurait-elle pas un effet au moins égal ou supérieur et ne rendrait-elle pas bien d'autres services encore dans des cas nombreux ?
La tendance marquée vers une diminution de la cavalerie est plus que justifiée; mais tout en la réduisant» il faudrait la transformer, l'améliorer et la rendre parfaitement mobile pour lui faciliter son rôle d'exploration, le seul, semble-t-il, que l'avenir lui réserve. Pour arriver à ce résultat, il faudra sélectionner les hommes et les chevaux, faire des premiers de véritables professionnels et transformer les animaux qui peuplent nos quartiers en de véritables hunter-steeple-chasers. Il est évidemment impossible de réaliser de telles réformes avec la loi de deux ans ; mais le corps d'élite, qui remplacerait les régiments actuels, ne serait composé que de cavaliers recrutés comme le sont les hommes de la gardé républicaine ou de la gendarmerie; et au lieu de les employer à la répression du crime ou au maintien de* l'ordre, il faudrait perfectionner chaque jour et incessamment leurs aptitudes hippiques et morales dans un but déterminé. Ces hommes pourraient être munis de chevaux de premier ordre payés des prix qu'il est impossible à la remonte d'aborder aujourd'hui. Le corps, ainsi formé, devrait être réduit au strict nécessaire pour assufSr le service d'éclaireurs sur les trois cents kilomètres de notre fron tière les plus susceptibles d'être forcés.
De quelle utilité peut être une division de cavalerie dans des régions de l'Ouest, du Midi et du Centre ? A réprimer le désordre en cas de grève! Alors, parlons police, non défense nationale; et pour ce premier usage il pourrait être créé, comme il en a été quesr tion, des brigades mobiles de gendarmerie montée.
Si le rôle de la cavalerie était ainsi compris, la pratique des raids serait à l'ordre du jour et devrait même l'être dès aujourd'hui.
Un très petit nombre 'd*officiers ont accompli des performances remarqxiables sans tuer leurs chevaux ni même les tarer ; ces hommes connaissent le cheval pratiquement et scientifiquement, et leurs prouesses n'ont aucun rapport avec les tentatives du même genre qui se terminent par la mort de Tanimal. Si le tact du cavalier n'est pas assez affiné pour lui permettre d'apprécier l'état général de son cheval, pourquoi le recordman apprenti n'emploierait-il pas un thermomètre et ne prendrait-il pas la température de sa bête ? Le geste serait sans beauté et choquerait peut-être les spectatrices délicates, qui confondent les manœuvres ou les exercices militaires avec un bal ou un cotillon, et aux yeux desquelles l'officier se livrant à des pratiques vulgaires perdrait tout prestige; mais en revanche l'équitation utile y gagnerait et de lamentables spectacles seraient évités à ceux qui aiment le cheval et qui le pratiquent sinon avec science, au moins avec goût.
Les adversaires de la réduction de la cavalerie donnent en exemple les Japonais qui augmentent la leur : objection facilement réfutable, car la Mandchourie, théâtre des batailles passées et futures, est impraticable aux automobiles et aux cyclistes ; et une nombreuse cavalerie y est de toute nécessité en temps de guerre. Cependant le Japon, malgré une infériorité évidente de cette arme, est sorti vainqueur d'une lutte sans merci contre une nation réputée la première parmi les peuples cavaliers.
L'empereur d'Allemagne, lui aussi, augmente les effectifs de ses escadrons ; mais dans quel but? Ne cherche-t-il pas seulement à se faire une arme plus forte contre les grévistes ou les socialistes pour le jour où ceux-ci voudraient relever la tête ? La topographie de l'Allemagne, d'ailleurs, diffère essentiellement de celle de la France; les routes sont moins praticables et la ligne des frontières est très étendue ; ce sont là autant de facteurs propres à modifier une théorie variable suivant le pays auquel elle s'applique.