CHAPITRE VII
Pendant la première moitié du xvi' siècle, il y eut des peintres à Gènes, mais il n'y eut pas à proprement parler d'école génoise. Carlo Braccesco, l'élève préféré de Mantegna, puis Perino del Vaga y travaillèrent pour les Fregoso et les Doria et formèrent des élèves sans qu'il naquît un art vraiment local. Antonio Semino (1485-1547) et son ami ïeramo Piaggia avaient imité d'abord le style composite de leur maître Lodovico Brea, puis les tableaux calmes, graves et riches de Francesca Sacchi : la venue de Perino del ^'aga leur révéla l'art de Raphaël et ils s'efforcèrent au grand style; le Martyre lIc SLiiiit Aiulrc aujourd'hui dans l'église Sant' Ambrogio) qu'ils ont signé ensemble est une œuvre un peu confuse où se mêlent des personnages de fresques romaines et des figures de style flamand : on y remarque de jolis morceaux, comme le groupe de cette jeune femme accroupie avec son enfant, au premier plan, mais peu d'unité et peu de sentiment.
Un peintre lombard, établi à Gênes au temps où y travaillait Sacchi, Agostino Calvi, mit ses deux fils, Lazzaro et Pantaleo, à l'école de Perinodel Vaga; Pantaleo, qui lui-même eut quatre fils peintres, ne fut qu'un
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praticien médiocre, mais Lazzaro Calvi, le meilleur élève de Perino, peignit avec fougue de nombreuses fresques, notamment un S/ègc de Jérusalem dans rancien palais Cambiaso : cet homme, emporté et batailleur, l'ennemi juré des fils et des élèves du vieux Semino, mena, comme tant
AnlonioSeniino et Teramo Pi.iggia. Martyre de saint André. Holise Sant'Ambrogio.
d'artistes de ce siècle, une vie orageuse et passionnée, ce qui ne l'empêcha pourtant pas d'avoir l'originalité de mourir à cent cinq ans (1502- 1607;.
Il vit donc l'école de peinture génoise naître, croître et s'épanouir avec son jeune rival, Luca Cambiaso, et il en conçut un acre dépit. Luca Cambiaso, que les français ont surnommé le Cangiage, et que, jusqu'au XVI II' siècle, on a tant admiré, ne fut pas un grand génie ; mais, sensitif et
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doué dune facilité extraordinaire, il arriva à lâge d'homme au moment où Galéas Alessi transformait Gènes et }• dressait tant de palais : il fallait à ces demeures orgueilleuses une décoration qui eût de la richesse, de l'éclat et même de l'emphase, car le xvi" siècle italien aima le faste, les g-rands gestes, l'exaltation et nulle part ce goût ne triompha plus qu'à Venise et à Gènes : après Alessi, Luca Cambiaso sembla né pour le satisfaire. Tl fut à la fois le Vérnnèsc i-t li- Tintoret p-énois.
Palma X'ecchio ou Luca Cambiaso. Sainte Famille. Palazzo Bianco.
Son père, peintre sans talent, s'était enfui de Gènes en 1527 à l'approche des bandes sauvages du connétable de Bourbon et s'était caché à Moneglia, au sud de Chiavari ; c'est là que naquit Luca. dans ce nid d'aigle posé entre la montagne et la mer. Son père guida sa précocité extraordinaire et lui transmit son admiration pour le stjde de Perino del Vaga et de Raphaël. Luca y ajoutait une grandiloquence naturelle, dont il donna un exemple dès l'âge de dix-sept ans, en peignant à fresque la fuite des enfants de Niobé sous les flèches d'Apollon, dans le palais d'Antonio Doria. Sans doute n'eût-il été qu'un de ces décorateurs hâtifs et superficiels que le XVI" siècle produisit en grand nombre, s'il n'avait
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rencontré Galéas Alessi et le lombard Giovanni Battista Castello de Bergame : Alessi le poussa à serrer son dessin, à contraindre sa nature exubérante, à préférer le travail réfléchi à l'improvisation verbeuse. Ct.-B. Castello, celui qu'on appelle le Bergamasque, le plus élégant et le plus raffiné des décorateurs qui depuis Perino et Lucio Romano, ont embelli Gènes, se lia d'une étroite amitié avec Luca Cambiaso, et leur collaboration fréquente apprit ù Luca le souci du détail séduisant et fin, la
Luca Cambiaso. Portrait Ju peintre par lui-nR
science de la composition harmonieuse, l'intelligence du décor architectural ; il lui enseigna même la sculpture. La période où ils iniluèrent ainsi lun sur l'autre fut la plus brillante de la carrière du Cangiage.
Quand le Bergamasque eut quitté Gènes, Luca que minait un amour impossible pour une sœur de sa femme se laissa aller à un style terne, .sombre et négligé. Philippe II l'appela à l'Escurial pour y terminer des travaux commencés par le Bergamasque. Il y mourut de son désespoir d'amour en 1585, âgé de cinquante-huit ans.
Ses œuvres remplissent (iènes : frcs(iues dans les palais Parndi,
:nks
G. Grimaldi, Doria, dans la villa Imperiali, à San Jlatteo, au Dôme, tableaux dans toutes les églises et toutes les galeries, au Pala/.zo Bianco et au Palazzo Rosso, il ne faut pas chercher à dénombrer son œuvre extrêmement multiple. Presque toujours il évoque le souvenir des grands
peintres de Venise, ses contemporains : on lui a parfois attribué cette charmante Madone entre deux saints qui porte l'enfant Jésus auquel le petit saint Jean tend une corbeille de fleurs Pal. Bianco^. et qui semble dans ses tons veloutés et vaporeux une œuvre de Palma Vecchio ou de la jeunesse de Titien ; sa Pictà du Palazzo Bianco, celle de sainte J\larie de Carignan avec, au dernier plan, la colline où les trois croix se détachent sur un ciel fumeux, sa dramatique Criicifixioi: de TAnnunziata, ne les diraiton pas directement imi.
tées du ïintoret? Cette toile célèbre où il s'est représenté peignant le portrait de son père, double portrait dun ton noir, grave et triste, fait penser aussi aux énergiques portraits de Tintoret. C'est le même maître encore qu'évoquent les fresques tourmentées de l'ancien palais Grimaldi (palazzo délia J^leridiana). où il a peint dans les arcs de la grande salle des batailles sur terre et sur mer dans un style lourd et déclamatoire, mais impressionnant, sombre, furieux. D'autres fois ce virtuose imite le st3de de Raphaël, soit dans
Luca Canibi.iso. Pictà (SiiiUc Marie de Carigii.ui
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des Vierges aimables et douces, soit plus souvent dans des fresques et des tableaux plus mouvementés, — supplices ou martyres, — dans lesquels il multiplie à plaisir les prouesses de dessin et de perspective, les raccourcis audacieux, les enchevêtrements de corps secoués par l'action ou la douleur, les superpositions de plans : voyez son Apollon et Marsyas, sa Lapidation de saint Etienne, son Enlèvement des Satines 'plafond de la villa Imperiali).
Luca Caïubi.iso. Présentation an Temple. Fresqne Je la chapelle Leicari iCathéJrale).
Ses chefs-d'œuvre ornent la chapelle Lercari, à San Lorenzo. Il y travailla avec le Bergamasque, qui décora la voûte, modela les stucs et sculpta la statue de la Prudence qu'y accompagnent des Vertus de <i. Paracca et de B. Perolli. Cambiaso peignit sur les murs deux grandes fresques, le Mariage de la Vierge et la Présentation de Jésus au temple., et exécuta le triptyque placé au-dessus de l'autel, une Adoration des Mages. On lui a même attribué souvent l'une des quatre statues. Les deux fresques semblent des pastiches de Véronèse : dans le Mariage de la Vierge, le grand-prêtre debout, digne et superbe, au milieu de la foule, bénit les époux dont l'humiliti- n'est pas sans affec-
io6 C'.lvNES
tation, et autour de lui. stjus un jfrand portique, des jeunes hommes aux vêtements roses, bleu pâle ou or, gesticulent harmonieusement. La Présentation a lieu dans le même splendide décor architectural : une large tribune que ferment des balustres et de légères colonnes, puis une coupole ornée de riches bas-reliefs, d'autres voiîtes portées par des colonnes et fuyant vers une lointaine perspective de ciel brumeux et doux; dans ce décor de marbre, une foule qui se presse avec de beaux gestes nobles, la
Ecole; de Luc.! Cambiaso. La iemiiie aJultiJrc i Palais Royal).
Vierge agenouillée avec ferveur, et le grand-prêtre qui gravement et paternellement tient l'Enfant dans ses bras ; et, sur toute cette scène, une lumière vive, aux brusques contrastes d'ombre, allume, sur les personnages drapés, de beaux tons verts, jaunes et roses.
Un tel art, mouvementé, grandiose et coloré, convenait à cette cité. 11 ne manquait à Luca Cambiaso pour égaler son style à celui des vénitiens qu'une personnalité plus profonde et plus volontaire. Il a multiplié les esquisses charmantes, d'une grâce toute spontanée et d'une saveur ardente : mais il ne marchait pas vers un seul idéal, il brûlait d'égaler la gloire de Raphaël, et il oubliait dans la fièvre de l'exécution la fraîcheur
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de ses sensations premières. S'il n'avait jamais été que lui, comme il est ////' dans ses dessins, nous lui devrions plus que des décorations pompeuses et des tableaux de salon.
Toutefois, tel qu'il fut, il fonda une école vivace là où il n'}' avait avant lui que des peintres isolés. Cette école dut beaucoup aussi à (t.-B. Castello. Il avait été conduit enfant à Gènes par le peintre Aurelio Busso et y avait été abandonné : recueilli par Tobia Pallavicino, qui l'envoya à Rome achever son éducation d'artiste, il décora d'abord, à son retour, le palais de son bienfaiteur (aujourd'hui palais Careg;a-Cataldi).
G.-B. Castello. Plafond du vestibule du palais Carega-CataUii.
Sculpteur, architecte, peintre, décorateur, il continua les traditions de Perino del Vaga : ses stucs du palais Raggio-Podestà, son plafond du vestibule du palais Carega-Cataldi, ses plafonds du vestibule et de l'escalier du grand palais Imperiali, piazza Campetto, son plafond de la chapelle Lercari, au Dôme, ont tous la même grâce délicate et spirituelle. La fantaisie ornementale, d'un goût toujours pur, égale la finesse des médaillons où l'on voit des dieux souriants et charmants trôner sur les nuages ou s'envoler dans l'azur : le plafond du palais Cataldi est à cet égard un chef-d'œuvre exquis. Tous les dieux de l'Olympe, vêtus de robes claires, y apparaissent aux retombées des voûtes, tous beaux. légers, gracieux, naturels et vivants, et cette décoration toujours spirituelle enrichit les voûtes sans les surcharger, les colore sans romjire la
loS GKXES
finesse des lignes architecturales : ce sont des ensembles charmants qui satisfont sans réticence à la fois les j-eux et l'esprit. G.-B. Castello a peint aussi quelques tableaux d'une belle tenue : un Saint Sébastien (dans l'église de ce nom), un Christ entre saint Pierre et saint Matthieu, à .San Matteo, etc, i^lais ses décorations font sa vraie gloire : elles
G.-B. Castello. Salle dans le palais Carega-Cataldi
ne suffirent pourtant pas à l'enrichir : en 1576, il chercha fortune en Espagne où Philippe II employa son talent à l'achèvement de l'Escurial. 11 mourut avant d'y avoir terminé son œuvre, en 1579.
Cesare Corte, venu de Pavie à Gènes, Bernardo Castello, Francesco Spezzino, Lazzaro Tavarone continuèrent les traditions du Bergamasque et du Cangiage. La plupart furent, comme tant d'artistes de cet âge, des esprits curieuv, lettrés et ornés : Corte mourut dans les prisons de l'Inquisition ; Bernardo Castello, maniériste assez fade, fut cependant chanté par le cavalier Marin et par le Tasse dont il illustra la fcrnsalcni dcli-
LA PEINTURE GENOISE
vrèe. Tavarone, le plus fécond de ces peintres, a couvert de ses fresques la plupart des palais de Gênes, et pasticha avec une facilité inlassable le style le plus emphatique de Luca Cambiaso. Son succès lui valut d'être
G.-B. Cabtcllo. Vestibule du paLiis Cariga-Cataldi.
appelé à l'Escurial pour terminer les travaux de son maître, mais il revint fidèlement dans sa patrie illustrer les salles de bal de l'aristocratie : il y mourut à soixante-quinze ans, en 1641. Plus personnel est le Paggi 1554- 1627), le meilleur élève de Cambasio. C'était un gentilhomme, fier de sa naissance, d'humeur violente, et qui dut s'exiler vingt ans de (iênes, après un meurtre : il peignit à Florence le cloitre de Sainte-Marie-Nouvelle, et revint dans sa ville natale où ses fresques et ses tableaux furent extrême-
no GKNES
ment recherchés. L'influence de la Toscane avait fait de lui un dessinateur scrupuleux, tandis que la plupart des peintres génois, séduits surtout par l'art vénitien, ne prétendaient qu'à être d'éclatants coloristes. Presque tous ses tableaux représentent des drames religieux : le meilleur est peutêtre cette Nativité qui orne l'autel de la curieuse petite église San Pietro dei Banchi. Il eut pour élèves les Montanari, G.-D. CappelHno, Castellino Castello, et Domenico P'iasella de Sarzane (i 589-1669) qui développa à Rome, dans l'atelier du Guide, sa virtuosité naturelle et son maniérisme théâtral. Luciano Borsone introduisit à Gênes, comme Fiasella, les mises en scène conventionnelles des bolonais et les gros effets nocturnes du Guerchin ; il peignit quelques bons portraits ; son fils Francesco, peintre de marines, s'établit en France où Louis XIV l'accueillit avec faveur.
Au contraire de Fiasella et de Borsone, (Tiovanni Andréa Ansaldo. Giulio Bensp et les Carlone représentent vraiment le st)ie génois. Ces décorateurs prestigieux connurent la gloire et ils mériteraient d'échapper à l'oubli dont ils sont maintenant accablés: ils ne furent pas des délicats, mais aux voûtes des riches églises de ce temps et des grandes salles des palais, ils ont, avec une facilité de virtuoses, créé un monde aérien, plus proche du théâtre que du réel, et qu'ils éclairent parfois de couleurs chaudes et vivaces, qui séduisent, réjouissent et amusent nos yeux. G. -A. Ansaldo da Voltri (1584-1638) étudia dans l'atelier d'Orazio Cambiaso, fils du Cangiage, dont il copia les fresques avec passion ; comme lui. il se plut aux effets de perspective, aux compositions touffues, aux tons contrastés. Son œuvre capitale est la fresque de la grande coupole de l'Annunziata : la peinture y couvre toutes les parois que laissent vides les dorures ; au fond de la lanterne, plane Dieu le Père, parmi des angelots qu'enveloppent des nuages ; un autre nuage épais et gris se déroule sur la courbe de la coupole et un vol d'anges éperdu mais gracieux y tourbillonne; au-dessous, dans l'azur du ciel d'un bleu trop cru, la Vierge est emportée vers le paradis ; des bienheureux, groupés sur une nuée, la regardent monter vers Dieu, et, plus bas encore, à la hauteur du tambour, les apôtres assemblés parmi les colonnes torses que le pinceau du peintre a ajoutées aux cariatides d'or et à la balustrade de l'architecte, contemplent avec ravissement l'assomption de Marie. Tandis qu'Ansaldo peignait la coupole de l'Annunziata, Giulio Benso ^1600-1667}, son émule, 3' peignait la voiite du chœur : on ne reconnaît guère dans cette œuvre le st\'le du Paggi, son maître. Sans doute cette Assomption de la Vierge, au milieu d'un tourbillon d'anges, dans un ciel d'apothéose, n'a rien de profondément
LA PEINTURE GENOISE m
chrétien ; mais cette église, couverte de dorures et de marbres éclatants, ne réclamait pas une décoration sévère : devant cette œuvre lég-ère et étince-
Giulio Benso. La rencontre de saint Anne et de saint Joachnn. Fresque à l'Annunziata dcl Vastato.
lante, on songerait aux féeries de '] iepolo si la couleur était moins crue et plus aérienne. Derrière l'autel, une autre fresque de Benso représente la Rencontre de sainte Anne rt ite Joacliiin : au-dessus des personnages, peints avec vigueur mais confusément, se déploie une admirable architecture dont la perspective élégante et légère évoque celles de ^'éronèse.
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C'est à l'Annunziata encore que nous trouvons les œuvres des Carlone. Cette famille issue des confins de la Suisse et de la Lombardie donna au moins dix artistes à Gènes, au Piémont, au ^lilanais et jus-
Giulio Benso. Assomption. Voùtc du chœur de l'Annuiiziatu dcl Vastato.
qu'à l'Autriche. Architectes, sculpteurs et peintres, ils ont travaillé à San Lorenzo, au palais d'André Doria, dans nombre d'autres églises et demeures de Gênes. Les principaux peintres de cette famille, Giovanni 'i 590-1630) et Giovanni-Battista ^1594-1680), étaient les fils du sculpteur Taddeo Carlone, l'auteur du Neptune géant des jardins Doria. Ils onttra-
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vaille ensemble à Gènes et aux Théatins de Milan. Mais Giovanni-Battista Carlone, survécut longtemps à son frère et déploya un talent plus vaste. Elève du Passignano, à Florence, il obtint à son retour à Gènes un succès considérable : fresquiste habile, coloriste chaleureux, dramatiste fougueux et fier, il a illustré les palais et les églises de la ville de scènes d'opéra. Il enthousiasmait Puget que d'ailleurs ravissait le Cangiage. Il y|,"a une
G.-B. Carlone. La chute de Siiiioii le Magicien. Voûte de San Siro.
belle emphase dans ses peintures de la voûte de San Siro, où il a représenté dans des décors pompeusement romains la Vocation dr saint PiciTc, son Martyre, et la Clittlc de Sinioii le Magicien. Dans le chœur, il a peint des scènes de la vie de saint Cyr, patron de l'église. Toutes ces scènes sont composées avec clarté et avec un vrai sens dramatique ; les morceau.x sont souvent dune fière tournure ; hormis des bleus criards que le temps a peut-être aigris, la couleur est d'une tonalité chaude qui s'harmonise avec la riche architecture de l'église. C'est avec son frère qu'il a
u| (IK.NHS
exécuté les fresques de l'Aniiunziata, dans la nef, parmi les comparlimenls carrés ou triangulaires que l'architecture rehaussée d'or dessine sur les voûtes. Ces fresques aux tons crus racontent la vie du Christ, dans un st3ie trop facile dont l'afféterie manque de sincérité ; elles sont très inférieures à celles de San Siro ; pourtant les anges musiciens peints audessus des fenêtres sont d'une élégance aimable et séduisante. Les fils
G.-B. Carloiie. Les l'arques (Flalond du Palazzo Rosso).
(le G.-B. Carlone furent p>*intres, eux aussi : le meilleur des deux, Giovanni Andréa, imitateur des vénitiens, a peint dans une grande salle du Palazzo Rosso un plafond où il a assemblé les Trois Parqi/cs dans un nuage de féerie.
Les Piola ont continué le même st\le mondain, mais en l'alanguissant davantage. Pellegro Piola (i 6 17-1640) imita dans sa courte carrière lapréciositédu Parmesan et forma son frère Domenico (1628-1703), fresquiste fécond, éclectique et facile. On voit de lui au Palazzo Bianco les allégories des Vertus théologales, d'un clair obscur habilement imité du Corrège et d'une suavité sentimentale qui conviendrait à un oratoire fleuri et par-
LA PEINTURE GENOISE
fumé. Un des plafonds qu'il a peints pour le Palazzo Rosso, œuvre franchement païenne, figure la perspective d'une colonnade riche et légère, peuplée de satyres et de nymphes riantes, et qui plonge dans un beau ciel brumeux où Bacchus, entouré d'Amours volages, répand les trésors
Pcllcsjro Pioia. SaiiUe F.imill
.lue dans la via dcAi Orcl'n
de l'automne. Il ne manque à ces fresques qu'un coloris assez estompé pour achever notre illusion. Tiepolo a certainement connu ces œuvres d'une tantaisie aimable, Fragonard s'en souviendra : le peintre de Grasse est de même race que ces peintres des palais de Gènes, et leur idéal est le même ciel mythologique, dont des déesses enrubanées peuplent les nuages. Les Carlone et les Piola eurent jusqu'en plein xviiP' siècle des succès-
seurs dont le maniérisme facile et l'excessive suavité tournent tout à fait au mauvais goût : les fils du sculpteur Filippo Parodi, Domenico (1668- 1740) et Giambattista (1674-1730), et Pellegro Parodi, fils de Domenico. élèves du vénitien Bombelli et de Carlo Maratta, Bartolommeo Guidobono 1654-1740'^ qu'on a surnommé le Prêtre de vSavone. et dont les
Domenico Piola. L'Automne (plalbnJ du Palazzo Rosso).
trop élégantes peintures religieuses d'un fin coloris blond feraient de jolies décorations de boudoirs, Gregorio Defferari 1644-1726) et son fils Lorenzo (1680-1744), médiocres pasticheurs du Corrège, G.-B. GauUi dit le Baciccio, G.-R. Badaracco. Fr. Bruno, etc.
Outre ces décorateurs, l'école génoise posséda des peintres de genre qui ne manquèrent ni de saveur ni d'originalité. Le plus fortement doué, Bernardo Strozzi (i 581-1644). surnommé le Capucin puis le Prêtre génois, peintre énergique, caractère fantasque, tantôt dévot jusqu'à se
jeter dans un cloître, tantôt profane jusqu'à fuir son couvent pour les grands chemins, se forma parl'étude des œuvres du Caravage. Ses fresques à San Domenico et ses tableaux religieux ne valent pas ses études franchement réalistes. Son dessin large et net, sa couleur lumineuse, onctueuse, tendre et généreuse à la fois, se rapprochent beaucoup du dessin et de la couleur de JMurillo : pourtant ils n'ont pu se connaître et on ne cite pas de toiles de .Strozzi dont Murillo se soit inspiré. Comme .Murillo. Strozzi
Berinirdo Strozzi. S.iint P.ïu1 P.ilazzo Rosso).
excelle dans les interprétations directes de la réalité la plus immédiate. Son Saint Paul du Palazzo Rosso n'est qu'un portrait naturaliste, d'une touche énergique ; de même sa Vierge n'est qu'une paysanne vêtue de couleurs chaudes et superbes ; il y a dans son Pifferaro ou cette joyeuse Cuisinière pluuianl une rolaille de la même galerie infiniment plus de talent, de couleur, de vigueur et de vie que dans sa molle et banale Vierge du Louvre ; il a peint aussi d'excellents portraits : un Evcque, dans la galerie Durazzo-Pallavicini. une Musicienne au musée de Dresde. Dans toutes ces toiles, la couleur éclate avec splendeur à côté d'un clair-obscur très assombri : des tons rouges, bleus, verts, jaunes, francs et parfois auda-
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cieux, se nuancent cependantçà et là dans les demi-teintes les plus douces. Dans sa Cuisine du Palazzo Ros.so, ce qu'il s'est plu à faire resplendir, c'est, dans une pièce grise et enfumée, près d'un feu qui couve, la gorge rose et le châle blanc d'une femme du peuple et la plume soyeuse d'une volaille.
Le Strozzi mourut à Venise où il s'était réfugié après s'être échappé de son couvent: il y peignit un plafond de la bibliothèque de Saint-Marc.
Jîeni.irJo Strozzi. Le Piti'craro P.ilazzo Kos
A Gènes, il avait formé quelques élèves, notamment (iiovanni Andréa Defferari (1598-1669) et Antonio Travi (1614-1668}, dit le sourd de Sestri. paysagiste brillant mais superficiel, qui subit aussi l'influence d'un autre paysagiste génois, Sinibaldo Scorza (1589-1631).
Très différent du Strozzi, Giovanni Benedetto Castiglione (1616-1670', le plus délicatement spirituel des peintres de Gènes, conquit plus de gloire encore par ses fantaisies légères et menues que Strozzi par ses toiles naturalistes et fortes. Graveur habile, dessinateur imaginatif. peintre pétillant, il dut beaucoup à l'étude des œuvres flamandes, si nombreuses à Gênes, et à ses voyages dans toute l'Italie. Il se fixa à -Mautoue, mais sans cesser
LA PEINTURE GKXOIbE
de travailler pour Gênes où ses œuvres sont nombreuses, comme du reste dans l'Europe entière. Ce fantaisiste ne dédaigna pas la peinture religieuse, mais la traita dans un sentiment purement pittoresque: les scènes de la Bible et de l'Evangile ne sont pour lui qu'un prétexte ;i grouper dans un agréable désordre des personnages variés et des animaux. Son Adoration des Bergers de l'église San Luca que l'on tient souvent pour son chef-d'œuvre a tourné au noir, comme la plupart
BernarJo Strozzi. Intérieur de cuisine (Palazzo Kosso).
de ses toiles, mais nous pouvons y admirer pourtant un coloris qui ressemble par sa vivacité claire à celui de Rubens, la figure de l;i Vierge, si gracieusement maternelle, l'enfant Jésus, habilement éclairç, les bergers très justement observés et dont l'un s'efforce avec une conviction amusante de divertir l'enfant Jésus en lui jouant du basson, et sur tout cela les beaux anges qui planent au-dessus de la crèche dans la pénombre qu'éclaire seule la blancheur de leurs vêtements. Le Voyage dWbrahaiii du Palazzo Rosso, qui a pour pendant le Voyage de Jacob • lu Palazzo Spinola (via Nuova), ressemble, non plus à un Rubens. mais à un Rembrandt ; Abraham, draiié à l'orientale et coiffé d'un turban, monte
un cheval blanc et domine la foule d'hommes, de femmes, d'enfants, d'animaux domestiques qui font halte avec lui dans un lieau paysage: sans doute la montagne abrupte, quelques tons d'un rouge vif, une blanche épaulo de femme mollement penchée nous rappellent que le tableau est
italien: mais le costume d'Abraham, son grave visage penché vers ceux qui l'entourent et la tonalité de l'ensemble, qui a du reste trop tourné au noir, témoignent d'une imitation volontaire du maître hollandais. La même galerie possède un Satyre assis, et la galerie Durazzo-Pallavicini un Sacrifice à Pau qui sont tout à fait dans le goût pa'ien de la Renaissance : ces fantaisies pleines de verve valurent à Castiglione le surnom de Grcclietto, qu'ont popularisé ses estampes.
où il imite le faire de Rembrandt, mais où il met une ironie dont Rembrandt ne se souciait pas.
Comme animalier et comme peintre de genre on a souvent comparé G.-B. Castiglione aux flamands et aux hollandais, qu'il imita très consciemment, sans atteindre aux mêmes délicatesses de pinceau. Les nombreux flamands qui vinrent travailler à Gènes y exercèrent une influence notable : parmi leurs imitateurs, on cite Stefano Camogli et Antonio 31ariaVassallo, peintres de fleurs, Carlo Antonio Tavella (1668- 1738), fin pa3'sagiste, Alessandro 31agnasco, dit le Lissandrino 1 1681-1747), qui peignit des jeux, des fêtes, des intérieurs de cabarets, des moines et des soldats, en de petits tableaux minutieux et noyés d'ombre. ValerioCastello hésita entre l'influence des peintres de Parme et celle de Van D3'ck, qu'il a très habilement pastiché ; mais ses élèves (L-B. Mcrano et Rartolommeo
G.-B. C.istigliont;. .Adoration des Btriiers (église San Luc.i).
LA PEINTURE (,i:XOISE 121
Biscaino, imitèrent plus résolument la manière du Parmigiano, sans égaler sa grâce, et, même lorsqu'ils voulurent imiter les petits maîtres du nord, restèrent des italiens épris de beaux gestes et de r}'thmes élégants. Gênes en effet, malgré sa richesse en œuvres des Flandres, est plus riche encore en grands tableaux italiens du xvi" siècle. L'église San Stefano loossède une Lapidation de saint l:tieiiiic ûe Jules Romain (lôso") que Luca Cambiaso a imitée. Les graves et sombres portraits vénitiens
École vcniticnne ou gt-iioise du xvi' siècle. Portrait J'alaz/.o Kosso' .
dans la manière de Paris Bordone, du Tintoret et de iMorone sont nombreux dans les palais publics ou privés. La cathédrale possède une C/'iuifi.xion du Baroche, œuvre dune douceur trop molle, séduisante pourtant. avec un charmant vol d'anges dans le ciel entr'ouvert, et qui passe pour le chef-d'œuvre de ce maître de l'école romaine affadie et déchue. Le pisan Aurelio Lomi apporta à Gènes même les méthodes expéditives delà décadence florentine. Les oeuvres des bolonais et des éclectiques encombrent les galeries génoises : du reste il y a d'élégants morceaux dans VAssoiuption du Guide, à Sant'Ambrogio, et sa Charité ro)iiaiiic de la
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galerie Durazzo-Pallavicini fut célèbre ; le palazzo Rosso possède un.- Annonciation de Louis Carrache et un Dédale et Icare d'Andréa Sacchi. qui sont d'un dessin savant et délicat ; le Guerchin et le Dominiquin sont représentés aussi dans plusieurs palais. De l'àpre et brutal Michel -Angv de Caravage, le Palazzo Rosso possède une Résurrection de Lazare et le palazzo Balbi une Conversion de saint Pan! peintes avec une belle
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Burjoiie. Poniait iP.il.zzo Rosbo'.
énergie. Il est curieux que Gènes, si riche en œuvres flamandes et italiennes, soit si pauvre en œuvres françaises et espagnoles, malgré la fréquence des relations entre la république et les cours de Paris et de 31adrid. On voit bien une salle espagnole, au Palazzo Bianco : mais, sauf une jolie Fuite en Egypte de Murillo, elle ne contient guère que des copies.
D'ailleurs, lorsqu'on s'éloigne de Gènes, tant de tableaux inégaux et divers s'effacent et s'oublient : que reste-t-il alors, de tant de scènes mouvantes et colorées, qui dans notre mémoire se distinguent essentiellement de ce que l'on voitilans les autres villes d'Italie ou de Flandre? que reste-
t-il qui nous semble vraiment propre à la ville des palais, qui n'appartienne qu'à elle? Ce n'est ni la gravité consciencieuse de Lodovico Brea, ni l'humour réaliste du Strozzi, ni la légère fantaisie de Castiglione. Mais les plafonds du Bergamasque, les fresques emportées du Cangiage. les
wMt''^ I
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Le Baroche. Crucilîxioii (Catliédr.xe
coupoles radieuses de Benso ou des Carlone, les ciels mythologiques des Piola, toutes ces architectures imaginaires que leurs pinceaux ont ajoutées à celles d'Alessi et de ses élèves amusent notre souvenir. Voilà ce que bien avant ïiepolo ont créé les génoi-;. Moins la malice gauloise mais avec plus d'audace, c'est l'art délicieusement frivole de Fragonard, avec tout ce lyrisme du génie italien qu'il répandra dans ses peintures de Grasse. Au-dessus des salles de plaisir des grands palais de marbre ou aux voûtes des églises do-
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rées les peintres génois ont évoqué un monde idéal plus orgueilleux, plus fastueux, plus passionné, plus libre, plus abandonné, plus tentateur que le nôtre. Les déesses de l'Olympe païen s'y mêlent aux anges des Assomptions. Des colonnades dressées dans un ciel de féerie y continuent les colonnades
Murilio. La luite en Egypte iPaLizzo Bianco;.
des salles de fête. Des nuées lumineuses peuplées d'esprits ailés s'entr'ouvrent au-dessus de palais dignes d'Armide ou de Roland. Ce sont des rêves de contes lyriques, tantôt riants et tantôt passionnés, où beaucoup d'emphase s'ajoute à un peu d'ironie ; et la légère clarté qu'ils répandent aux voûtes de ces demeures était bien faite pour illuminer les loisirs de ces génois qui avaient jadis conquis l'Orient, pénétré plus loin que Golconde et rapporté d'Asie des trésors fabuleux.
Rubens. Bacchanale (Palazzo Blaiico).