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CHAPITRE VIII

^Malgré l'éclat de l'art génois au xvii" siècle, Gênes retire plus de gloire encore des séjours qu'y firent Rubens, Van Dyck et Puget, et des œuvres qu'ils y ont laissées, que de celles des Carlone et des Piola. Rubens et Puget ont de la fougue, Van Dyck de la noblesse : ces qualités devaient séduire les familles patriciennes de cette république. Non seulement elles accueillirent ces grands artistes, mais elles recherchèrent leurs œuvres même lorsqu'ils eurent quitté l'Italie : Gênes est une des villes où l'on juge le mieux de leur génie.

On a cru longtemps que Rubens avait séjourné plusieurs années à Gênes : il n'en est rien. Il y accompagna son maître, le duc de Mantoue, de juillet à septembre 1607 ; s'il y était passé auparavant, il ne s'y était arrêté qu'à peine. M. Armand Baschet a prouvé, en publiant les archives de Mantoue, cette courte durée du séjour de Rubens à (iênes et à Sampier d'Arena, où le marquis Giannettino Spinola et son beau-père, le

marquis Grimaldi, reçurent le duc avec magnificence. Les loisirs decetété passé par Vincent de Gonzague dans la fastueuse villa Grimaldi sont décrits d'une façon amusante dans une lettre d'un personnage de sa suite : » Le temps se passe en causeries charmantes, entre cavaliers et dames ;

ce ne sont que comédies et musique excellente... Des concerts se donnent sur les plages, on fait aussi de petits banquets particuliers fort somptueux , avec intervention de belles nymphes. Bref, tout est charme et délices. »

Rubens pourtant travailla plus qu'il ne se divertit, car le nombre des œuvres qu'il peignit pour Gênes et le grand album de cent trenteneuf planches où il a dessiné les palais génois et dont il publia les deux fascicules en 1613 et 1622 à Anvers nous prouvent surabondamment son activité. Sans doute il n'eut le temps que d'ébaucher, à Gênes même, tant de portraits, de tableaux et de dessins, ou même de s'engager à les livrer dans la suite : le célèbre Saint Ignace de l'église des Jésuites fut envoyé d'Anvers en 1620 à Niccolô Pallavicini. Mais cette persistance même des relations de Rubens avec la noblesse génoise nous témoigne de l'effet qu'3' produisit son passage.

On a compté dix-neuf tableaux de Rubens à Gênes, et la liste est peut-être incomplète. L'église Sant'Ambrogio. en possède deux : une Circoncision, sur le maître-autel, où sont flagrantes l'influence du Corrège et celle de Caravage, les deux idoles du peintre d'Anvers au moment où il vivait à .Mantoue ; il semble avoir pris à l'un la lumière et

Rubens. La Circoncision (cglibc Saai'.\inbrogioj.

à l'autre l'ombre, qui se combattent dans cette œuvre très italianisante, où il faut admirer l'emportement du vol des anges qui descendent du ciel. Dans la chapelle Carega, se dresse le Miracle de saint Ignace, guérissant une démoniaque, œuvre plus personnelle, très dramatique, d'un coloris plusflamand, merveilleusement éclairée d'une lumière franche et blonde qui éblouit le visage extatique du saint, caresse les broderies de sa chasuble, miroite sur la robe \'iolette d'une femme, et frappe la face et le buste convulsés de la malade, soutenue par deux hommes robustes qui la portent au saint en prière.

Au Palazzo Bianco, une scène galante, qui assemble Cupidon, un homme en cuirasse, une niénade aux larges formes et un satyre aviné, est peinte avec une chaleur de coloris et une fougue harmonieuse qui font de cette toile un lies plus séduisants chefsd'œuvre du maître : si ce guerrier amoureux n'est pas son portrait, comme on Ta prétendu, toutefois dans cette œuvre vivante, sensuelle, rayonnante, où, parmi des lumières admirablement réparties, surgissent ce corps de femme rose et doré et ce visage d'homme si réel et si naïvement troublé, Rubens a mis une généreuse ardeur de vie et une sincérité de joie qui n'appartiennent qu'à lui et d'où naît une poésie terrestre mais puissante.

Il est difficile d'assigner une date à ce tableau, que Rubens a dû l)eindreen Flandre. Le Jardin des }{cspéridcs et la Dcjanirc du palais

Rubens. Mir.icle de saint Ignace (église Sant'Ambrogio).

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Adorno. qu'ont vantés d'anciens voj-ageurs, sont aujourd'hui (comme presque tous les tableaux des galeries particulières de Gênes) si jalousement cachés, qu'ils échappent à l'histoire de l'art. Dans la Bacchanale du palais Spinola, si joyeuse, si vibrante, si chaude, certain type d'homme riant, semble peint sous l'influence de Velasquez que Rubens connut pendant son ambassade à 3ladrid. Les galeries Balbi, Gavotti, Prato-

longo, contiennent quelques bons tableaux religieux de Rubens. 31. Baschet cite aussi dans la collection Gavotti une Cliassc au faucon gracieuse et vive dont Rubens aurait peint les personnages dans un paysage de Wouwermans.

Les portraits de Rubens à Gênes ne sont pas nombreux, mais sont excellents :

au palais Durazzo Pallavicini, un buste d'homme à grande fraise, œuvre réaliste et vivante, et un grand portrait de Philippe IV d'Espagne, peint en 162S pendant l'ambassade du maître à Madrid, dans un style simple et serré; au palais G. Doria, un portrait de femme, autrefois attribué à Van Dyck. C'est sans doute par Rubens que fut envoyée au palais Durazzo-Pallavicini cette Flore de Breughel de Velours, aux tons émaillés, au dessin précis et minutieux, et d'un caractère si froid.

Van D\-ck séjourna plus que Rubens à Gênes, et son œuvre y triomphe plus fièrement encore que celle de son maître. Lorsqu'il partit pour l'Italie en octobre 1621 avec le Chevalier Vanni, l'ami de Rubens, Antoine van Dyck avait déjà prouvé glorieusement à Anvers et à Lonc es son génie précoce et raffiné. Il arriva le 20 novembre à Gênes : les . ttres de recommandation de Rubens et l'amitié de deux peintres flamands fixés à Gênes, les frères de Waël, l'introduisirent auprès du Paggi, desLomellini et des Brignole. La noblesse accueillit avec empressement ce /)///()/■<• cavalieresco dont la courtoisie égalait le talent. Une grande dame qui

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Kubeiis. Pottr.;it (galerie Durazzo-P.ill.ivicini

s'était mêlée de peindre et qui était devenue aveugle sur le tard, Sofonisba Anguissola de Crémone, veuve du sicilien Fabrice de Moncade et femme d'Orazio Lomellino, attirait le jeune peintre flamand et se plaisait à causer avec lui : on a toutefois exagéré son influence sur Van Dyck,

Van Dvck. Portrait d'Antonio Brignole-Sale (Palazzo Kosso)

car elle mourut en 1622 et lui-même quitta Gênes en février 1622, après un séjour de trois à quatre mois. Il gagna Rome et de Rome Venise, où sa couleur s'échauffa au contact du Titien et de Véronèse. Ilvisitade nouveau Rome, puis Milan et Turin, et revint s'installer chez Lucas et Corneille de Waël pendant les six premiers mois de 1624. Dans l'été de 1624 il s'embarqua pour la .Sicile, mais la peste y apparaissait : il revint à Gênes qu'il ne quitta définitivement qu'en juin 1625. Il \- a donc travaillé, en tout, près(led(Hix années.

Les œuvres de lui qu'on y rencontre ont toutes été peintes pendant ces trois séjours et il n'eut pas comme Rubens le loisir d'en envoyer d'autres de Flandre : d'ailleurs elles n'en sont que plus précieuses, tant ses œuvres datées sont rares, et tant celles qu'il créa dans sa jeunesse l'emportent

V.ui Dyck. Portrait Je Paolina Brignole-AJorno (Palazzo Rosso).

sur celles qu'il brossa hâtivement à Londres. Il n'avait que vingt-six ans en 1625 lorsqu'il quitta l'Italie : mais jamais sa manière n'eut plus de vivacité, de fraîcheur, d'éclat, de spontanéité qu'alors. Venise l'a ébloui ; sa couleur s'est passionnée ; et, magnifiquement reçu à Gènes par une noblesse prodigue, son goût aristocratique s'est encore affiné davantage. Dans son catalogue de l'œuvre de Van Dj'ck, M. Guiffrey compte plus de trente-cinq tableaux peints à Gênes ; mais il en a omis plusieurs, notam-

ment les portraits du palais Cattaneo. récemment vendus, comme d'autres assez nombreux qui depuis longtemps ont passé en Angleterre. Aujourd'hui, Gênes doit au total posséder de quarante à cinquante Van Dyck. Les plus connus sont les grands portraits d'Antonio Giulio Brignole- Sale et de sa femme, Paolina Adorno, tous deux au Palazzo Rosso. Lui, vêtu d'un justaucorps de velours noir à crevés d'or, monte un cheval gris ; de sa main droite, il tient son chapeau à plume et sa cravache ; sa face fine et sérieuse, son grand front éclairés de face se détachent sur un ciel déjà sombre. Elle, dans une galerie de son palais, devant des colonnes que drapent des étoffes rouges, s'avance doucement vers un fauteuil; dans son visage menu et délicat, je ne sais quoi de presque enfantin nous fait sourire de son immense fraise qui l'oblige à une gravité d'apparat ; des galons d'or rehaussent le bleu riche de sa robe , contre laquelle pend sa main, une main adorable, longue, blanche et fragile ; l'autre main tient t| un œillet rouge, d'un rouge éclatant, épanoui, superbe et qui dans ce tableau un peu sombre jette une clarté orgueilleuse. Je ne connais pas de plus frappant témoignage de la distinction, du raffinement, de la sensibilité de la noblesse génoise au xvir siècle. Non loin de Paolina Brignole-Adorno, voici encore la marquise Jeronima Brignole avec sa petite fille, la mère sérieuse, presque sévère dans sa robe noire et sa fraise empesée, l'enfant d'une beauté exquise, pure, frémissante et d'une vive carnation que blondit le chaud rayon qui tremble sur sa robe blanche et dorée et sa collerette légère;

Van Dyck. Portrait Je la tille de la marquise Jeroiiim.i Brignole (Palazzo Rosso).

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