G !•: NES
génois, actif et ambitieux pendant tout le XVir siècle. Mais, vers 1660, la venue d'un sculpteur de génie le stimulait de nouveau.
Ce sculpteur, c'est Pierre Puget. Ce provençal exubérant et vigoureux n'était pas dépaysé à Gênes. Fouquet l'y envoj^a en 1660 pour chercher des marbres destinés au château de Vaux ; il y sculptait pour lui son Hercule gaulois, quand en i^ôi survint la disgrâce foudroyante du
surintendant. Puget avait alors trente-huit ans. il avait mené une vie aventureuse en Italie, à Toulon, à .Marseille : il était homme de ressource, plein de faconde et d'ardeur créatrice.
Ce coup ne l'ébranla pas :
les génois aimaient l'art et ils étaient riches. Puget se fixa chez eux.
Francesco JMaria Sauli cherchait un statuaire capable de sculpter quatre grandes statues pour les niches des quatre grands piliers centraux de Sainte-Marie de Carignan : Puget se proposa et fut engagé à raison de 300 livres par mois, ses ouvrages payés en sus. Il installe son atelier piazza dello Scalzo, s'attache comme aides son compatriote Christophe Ve^-rier et le génois Daniele .Solaro, se plaît à vivre parmi les peintres génois dont la manière grandiloquente et théâtrale le séduit, prend des façons de grand seigneur, se fait nommer prieur de la chapelle Saint-Fouis des Français à l'Annunziata, la décore même avec l'aide du peintre Domenico Piola et du sculpteur français Honoré Pelle, se montre partout fier, exalté et magnifique, bref s'impose à tous par son assurance autant que par son génie. Son activité est du reste considérable. Le Saint Sébastien et le Saint Auibroisc (dénommé plus tard saint Alexandre Sauli quand les Sauli eurent obtenu la canonisation de ce pieux évêque de leur famille)
G.-B. Carbone. Portrait.
ornent toujours Sainte-^larie de Carignan : si \e Saint Ambroise frappe surtout par le raffinement de son exécution minutieuse, le Saint Sébastien suspendu presque mourant à l'arbre de son supplice, beau corps jeune mais criblé de plaies, palpitant, douloureux et abandonné, nous remue d'angoisse et de pitié ; sans doute l'armure posée à terre, refouillée
Imitateur de \'an Dyck. Vierge ^l'ala/zo Rossoi.
avec une excessive virtuosité, nuit un peu à l'effet de l'ensemble; mais ce corps agonisant vit assez pour nous troubler de sa souffrance, et c'est lui que nous regardons, que nous voyons seul comme malgré nous.
Tout en travaillant à ces deux grandes statues, Puget sculptait pour Emmanuel Brignole une Conception destinée à la chapelle de l'Albergo dei Poveri dont ce grand seigneur dirigeait la construction : elle s'y trouve encore. Cette vierge, soutenue par les anges au milieu des nuages et qui, ses belles mains tendues devant elle dans un geste de joie étonnée, regarde le ciel avec ravissement, a toute l'extrême légèreté d'un vol mira-
GKNES
culeux, mais aussi, dans son vêtement, sa taille et son visage menu, toute la grâce élégante dune femme. -Selon certains biographes, Puget aurait travaillé comme architecte à la chapelle même de rAlbergo dei Poveri et exécuté pour les Lomellini un modèle de façade destiné à l'Annunziata del Vastato. Il reçut aussi des Théatins la commande d"un autel de bronze pour l'église .San Siro. des Lomellini, celle d'une Assoiiiptioii et des Carega, celle d.'nneVicigc portant l'enfant Jésus
Enfin il commençait une Sainte Madeleine pour l'église de Carignan, quand un événement minime en lui-même changea subitement son humeur hautaine et fantasque, et le chassa de Gênes. En eiîet Puget aimait jouer au gentilhomme et se promener l'épée au côté, de jour et de nuit, dans les rues. En ce temps-là existait toujours la loi du couvre feu, et quand minuit avait sonné, défense était faite d errer en armes dans la ville. Puget n'était pas homme à se soumettre à ces règles : or il arriva que le guet le rencontra passé minuit en promenade délictueuse et. tout grand homme c^u'il était, le conduisit en prison. Puget tempêta, puis dépêcha quelqu'un ])our réveiller Fran- ,^ cesco-Alaria Sauli et le prier de venir
HI wik incontinent délivrer son statuaire. Sauli
n'arriva qu'au matin, en sorte que Puget ne put quitter sa prison qu'après y avoir langui toute la nuit : il en sortit furieux contre tout tiènes et surtout contre son protecteur, courut à son atelier briser le modèle de la Sainte Madeleine qu'il avait ébauchée pour lui, et s'enfuit, la rage au cœur, jusqu'à Marseille (1667).
Il est vraisemblable qu'il regretta sa rancune, car il revint un an plus tard achever avec Christophe Veyrier l'autel de bronze de San Siro et porter l'Assomption promise aux Lomellini. Ouant à la Vierge des Carega, elle ne fut livrée qu'en 168 1. Gênes possède toujours ces œuvres : l'autel de San Siro que domine un grand crucifix et où se groupent sept figures d'anges est une composition très maniérée, mais où les détails traités avec réalisme valent mieux que l'ensemble. La Vierge des Carega
Pierre Puget. Saint Sébastien (église Sainte-Marie de Carignan)
est toujours assise dans sa draperie souple et flottante au fond de la minuscule chapelle du palais Carega-Cataldi : c"est une femme un peu lourde, mais réelle et vivante, et son enfant se retourne pour lui caresser le visage, avec une vivacité charmante. I.e sentimiMit religieux est absent de ce joli groupe, mais non le sentiment; et cela est vrai aussi de VAssoiiiption des Lomellini, que Stefano Lomellini donna en 1762 à l'Oratoire de Saint-Philippe de Néri :
cette statue d'une exécution délicieusement caressée, où la robe et le manteau de la Vierge semblent frémir au vent tant ils sont légers et creusés de plis profonds, où ses mains, son visage, ses fins bandeaux sont d'une grâce si délicatement féminine et si individualisée, paraît plus le portrait charmant d'une vivante émue et heureuse que l'image de la mère du Christ.
Rien chez Puget ne touche au m}sticisme: mais il sait le secret de troubler notre âme et de créer la vie, et ces qualités de vérité et de pathétique suffisaient pour conquérir des italiens du XVil" siècle. Parmi les sculpteurs génois de ce temps, Solaro, les Parodi.
Guidl, le grand proxençal n'a pas l'air d'un étranger, mais seulemen t du meilleur d'entre eux.
Les deux statues de Sainte-iMarie de Carignan que Puget avait abandonnées furent sculptées par le français Claude David et par Filippo Parodi : mais ces œuvres maniérées, auxquelles manquent le souffle et la passion, rappellent le style redondant du Bernin plus que l'art robuste et réel qui a créé le Saint Sébastien mourant et douloureux.
^^^^^^^IsS^Bk^MH^^^H
^^^r sw y^ ^^^^B^^^B
Piurrc Puget. L'Assomption de I.1 N'icrgi (Or.itoire de S.iint-Philippe de Néri).
Simone Cantone. Le palais ducal.