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GÈXES DEPUIS LE XVII' SIÈCLE

II n'y a peut-être pas de ville italienne que le xix° siècle ait plus transformée que Gênes. L'industrie moderne y triomphe. Son port a décuplé. La ville s'est étendue de toutes parts, couvrant d'énormes maisons les pentes rocheuses des collines. Pourtant si, quittant les quartiers commerciaux, l'on pénètre dans les palais du temps d"Alessi qu'habitent encore lesgrandes familles génoises, on jouit du plaisir rare et suggestif de retrouver presque intacte la physionomie du passé. Non seulement les fresques et les tableaux anciens égarent toujours les voûtes et les murs, mais les lambris, les meubles, les étoffes, les bibelots sont ceux encore dont se plaisaient à s'entourer les personnages peints par Van Dyck ou (i.-P.. Carbone. Si dans tout ce mobilier triomphe le style baroque, avec ses florai-

sons excessives, ses rocailles fantaisistes, ses théâtrales dorures, le temps a patiné toutes choses; ces excès sont devenus charmants ; ils ajoutent à l'architecture glorieuse de ces demeures un éclat qui lui convient : ils nous aident à ranimer les ombres de ceux qui habitèrent ces palais et qui voulurent y vivre dans ce faste exubérant.

Ce luxe attira à Gènes de nombreux ouvriers d'art dont quelques-uns obtinrent plus de gloire que les artistes de leur temps. J'ai cité ce brodeur qu'André Doria emplo3'ait et payait largement, Niccolô Veneziano. Filippino Doria rencontra un jour à Urbin un berger qui sculptait d'amusantes figurines en bois : il le fit instruire à Rome et ensuite l'établit à Gènes; il se nommait Filippo -Santacroce : c'est lui qui fonda cet art de la sculpture sur bois appelé, à Gênes, à un grand succès. Ses cinq fils, son petit-fils Giambattista, l'auteur d'une belle tribune au Gesù, Stefano Costa et Girolamo del Canto, élèves de ce Giambattista, puis le vénitien Domenico Bissoni, établi à Gênes (•[- 1639), ^t en qui M. Cervetto veut voir un descendant des Gaggini da Bissone, continuèrent ces traditions : Santa JMaria di Castello possède un groupe de ce Domenico Bissone, une Apparition de la Vierge à saint Bernard, œuvre dont le maniérisme tourmenté nous amuse plus qu'il ne nous émeut. Giambattista Bissone, fils de Domenico, eut pour élève Pietro-Andrea Torre dont la vogue fut extrême aux xvii^ et xviii^ siècles, et dont un élève, Anton Maria Maragliano(i664- 1741), mit à la mode ces curieuses machines de bois, chargées de figures religieuses sculptées et peintes, aux draperies contournées et rehaussées d'or, que Ion portait dans les processions : on en conserve encore quelques-unes, notamment à l'Annunziata, et le peuple génois vénère encore ces idoles grandiloquentes. Les Galleani et Pasquale Navone illustrèrent jusqu'en plein xviir siècle l'art du Torre et du Maragliano.

C'est cet art qui a réalisé la forme la plus outrée du baroque italien. Au palais Spinola (piazza Pelliceria), le cadre en bois doré d'un portrait de 31arie Mancini, attribué à Mignard, nous montre un exemple de toutes les folies de ce style agité : les motifs de ce cadre, sculpté par Filippo Parodi, ce sont des dieux qui se poursuivent parmi d'énormes feuilles d'acanthes à ce point recroquevillées qu'elles ne se distinguent plus des draperies flottantes des divinités. Au Palais Rouge, une énorme glace entourée d'un cadre encore plus baroque du même artiste, d'autrss au palais Durazzo-Pallavicini atteignent les dernières limites de cette fantaisie, qui pourtant ne détonne point dans les grandes salles de ces demeures. Il faut en effet s'imaginer ce luxe de parade des vastes salons

qui n'ont jamais moins de huit mètres de hauteur, mais qui souvent en ont plus de quinze ; le pavement en est de marbre ou de stuc, tous les lambris à volutes et rehaussés d'or, toutes les voûtes peintes de vastes fresques où l'Olympe paraît dans des nuages ; d'énormes lustres de cristal frémissent partout, tombant des voûtes et appliqués aux murailles ; des statues ou des bustes romains habitent les niches: souvent, devant chaque panneau d'une salle, des statues de grandeur naturelle se dressent sur de larges consoles de marbre. Toujours et partout la splendeur des étoffes est incomparable, damas anciens venus d'Orient il }'■ a des siècles, tapisseries peuplées de divinités héroïques, velours frappés aux nuances les plus riches garnissant les meubles, tentures de soie, rideaux de dentelles. Beaucoup de ces palais gardent encore des trésors d'argenterie ancienne, et il faut au moins citer les pièces où un orfèvre du xvi° siècle a figuré des scènes de l'histoire de Christophe Colomb et que conserve le marquis Spinola, dans le palais qui domine de toute sa masse la petite place Pelliceria ; quant à la beauté des verreries et des céramiques, les collections du Palazzo Bianco en donnent une idée. Que pouvait donc être le faste des fêtes génoises au temps où l'aristocratie, plus fière et plus libérale qu'aujourd'hui, ne craignait pas d'ouvrir ses portes, de montrer sa richesse et d'en jouir sans réticence 1

Toutefois l'ancienne vie génoise n'était pas exempte d'une certaine contrainte : cette république aristocratique limitait volontiers la liberté des individus. Le doge, élu pour deux années, était prisonnier dans le palais ducal, d'où il ne sortait qu'accompagné et pour les devoirs de sa charge. Les nobles devaient se vêtir uniformément de noir ; leurs femmes aussi se soumettaient à cette règle, sauf la première année de leur mariage. Il est vrai que les relations entre hommes et femmes avaient une liberté qui étonnait le président de Brosses : une grande dame allant dans le monde ou au théâtre dans sa litière ou sa chaise à porteurs se faisait accompagner par un homme de son choix, sans que nul y vît malice. Les conversations et le jeu, mêlés de sorbets et de glaces, étaient les principaux plaisirs de cette aristocratie bavarde. Le grand luxe de fêtes du xv!' et du XVU" siècle s'était ralenti après la terrible peste de 1657 ^t le bombardement de 1684 qui, s'il épargna les beaux palais de la via Nuova, détruisit une grande partie du centre de la ville et ruina la bourgeoisie et la république. Toutefois à la fin du xvili'-' siècle un regain de prospérité vivifia la ville. En 1772, Cristoforo Spinola, ambassadeur près de la cour de Versailles, ramena de France l'architecte Charles de Wailly qui, avec avec son élève, le génois Andréa Tagliafico, restaura son palais ^aujour-

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