CHAPITRE III
A Gènes, les souvenirs du moj^en âge sont étouffés par les siècles plus jeunes ; ambitieuse et puissante Gênes n'a jamais cessé de vivre : elle est de ces êtres ardents trop volontairement attachés au présent ou à l'avenir pour entourer de soins émus les plus fragiles reliques du passé ; et, sauf peut-être la cathédrale et le palais Saint-Georges, vrais sj-mboles de gloire nationale, il ne reste plus guère à Gènes des âges roman et gothique que d'humbles restes menacés.
Leur obscurité même les rend plus précieux. A travers la brume du temps, la république génoise du xT au XIV'° siècle m'apparait comme une puissance environnée d'envies et de périls, mais toute tendue par une volonté héroïque : de son énorme rocher qui domine son golfe, elle épie les dangers et guette ses proies, et n'a pas comme les cités moins
proches de la mer et vivant d'une vie plus lente, l'heureux loisir de dresser vers le ciel de belles églises peintes et sculptées. Pourtant elle a besoin de Dieu et lui élève des demeures : mais, placée entre les montagnes et la mer, son goût artistique n'est guidé ni par l'exemple des cités
Porte des Vacca
voisines ni par l'émulation. Les Ligures d'ailleurs, comme les Celtes, ont une âme plus robuste que fine. Aussi les églises romanes ou gothiques de Gènes sont de solides bâtisses, et non de ces délicats sanctuaires où l'âme se perd dans le rêve d'un autre monde. L'architecture nationale du moyen âge a bâti à (Tènes non pas des églises, mais des murailles, des tours et un port.
Le port a créé la ville : elle s'est construite derrière le vieux Môle.
La forteresse romaine, sur les ruines de laquelle s'est élevée Santa Maria di Castello, regardait ce môle, éperon pointé au milieu de la rade. L'ancien rempart enfermait la petite colline de Sarzano, jusqu'à la porte San t' Andréa qui existe encore : étroite et flanquée de deux minces colonnes, elle est couronnée d'un plein-cintre, sous lequel a été ajoutée une ogive; deux tours gothiques, reconstruites au xvi" siècle, la gardent. Il faut nous figurer Gênes, au xiT siècle, serrée dans un mur où depuis l'an 935 s'ou- \rent sept portes semblables, tassée devant le môle auquel s'attachent les vaisseaux, et hérissée d'étroites forteresses tourelées où s'enferment les nobles et dont la plus haute, celle des l-'icschi, surveille la cathédrale, à la place où le palais ducal se déploie aujourd hui. Quand Frédéric Barberousse menaça la république, les citoyens se hâtèrent d'élever une autre muraille plus au nord pour protéger le faubourg répandu le long de la rade : cette muraille achevée en cinquante-trois jours aboutit prés de la Darsena, là où se dresse encore la porte des Vacca '1154;. San Siro, l'ancienne cathédrale, se trouva enfin protégé
Cette physionomie guerrière de Gênes s'est effacée. Dès 1143 et 1196 des lois sévères contraignirent les nol)les à réduire à 80 pieds, au maximum, la hauteur de leurs tours; une seule fut préservée de toute destruction, la Torre dcgii Emhriaci qui domine encore les hautes maisons amoncelées au sommet de la vieille ville autour de Santa Maria di Castello et dresse toujours à plus de cent cinquante pieds au-dessus du sol sa triple couronne de mâchicoulis que hérissent des cactus semés là par le vent et mûris par le soleil : une inscription, placée au-dessus de la porte du palais que la tour protège, nous apprend qu'elle fut bâtie par la glorieuse
Toui Jts Hiubri.ici.
famille de ce nom, d'où sortit ce Guglielmo Embriaco chanté par le Tasse et qui construisit les forteresses roulantes grâce auxquelles les Croisés, en 109g, entrèrent dans Jérusalem.
Dans la seconde moitié du xiiT siècle les génois presque partout vainqueurs des pisans, se sentent plus sûrs dans leur rade et songent à agrandir leur port. En 1257, ils en nomment architecte un moine cistercien, le célèbre frà Olivieri, qui prolonge et consolide le vieux môle; plus tard, vers 1283, Marino Boccanegra y travaille encore et creuse les bassins qu'on appelle le Mandraccio et la Darsciia, le premier le long du mole, l'autre au delà du rempart de I 155, au centre de la rade. En 131 ;« une tour de guet fut construite à l'un des angles de la Darsena. La tour a disparu, mais la Darsena subsiste toujours.
C'est frà Olivieri qui en 1270 éleva, pour les Capitaines du peuple que Gênes avait nommés treize ans plus tôt, le fameux palais Saint- Georges, encore debout derrière le vieux Môle et le J\landraccio : son nom ne lui a été donné qu'en 1451, lorsque la banque de Saint-Georges s'y installa. Carré, massif et crénelé, il serait lourd, si ses briques roses, ses vastes fenêtres ogivales parées de colonnettes et les grandes arcades ouvertes de sa galerie d'en bas ne rappelaient les fantaisies heureuses et légères du gothique vénitien; nous savons d'ailleurs cju'il fut construit avec les pierres rouges du palais vénitien à Constantinople, le Pantocratore, livré aux génois en 1261 par .Michel Paléologue qu'ils avaient replacé
Pal.iis Saint-Georges.
sur le trône impérial : les génois démolirent le palais vénitien, et en rapportèrent les matériaux à Gènes pour en bâtir un palais communal qui fût tout entier un énorme trophée de victoire. Le palais de Saint-Georges fut restauré et agrandi en 1535, en 1571 et de nos jours, mais il a gardé sa physionomie où se mêlent aux lignes gothiques la grâce colorée des architectures de l'Orient.
Les autres palais du moyen âge ont trop souffert du temps pour que nous
Juste d'Allemagne. L'Annonciation. Fresque du cloître de Santa Maria di Castello.
jugions de leur architecture primitive. Quelques églises seules, mieux respectées par les siècles, ont toujours le même aspect de simplicité forte et grave. Au centre de la vieille ville, près de la tour des Embriaci, l'église Saint-Cosme et Saint-Damien, qui existait déjà en l'an 1004, montre toujours au milieu des énormes maisons du xvi" siècle qui l'enserrent et l'écrasent ses murs pesants comme ceux d'une forteresse. Santa Maria di Castello est la plus vaste de ces églises vénérables : elle a remplacé, dit-on, un château fort romain qui couronnait la colline deSarzano: le portail central a du reste pour linteau une architrave romaine, les colonnes de la nef sont antiques et l'un des autels est posé sur un sarcophage du l\" siècle;
les trois hautes nefs gothiques et le chœur surélevé et profond donnent à cette église entourée de ruelles désertes une gravité que les décorations follement baroques de certains autels ne parviennent pas à diminuer ; une suite de chapelles adjacentes mène à une jolie loggia qui domine une cour
Restes de l'cijlise ^am AnDStino.
paisible, plantée de citronniers et au delà de laquelle on découvre le port et l'horizon de la mer ; entre deux des cinq arcades gothiques, à piliers blancs et noirs, qui soutiennent cette courte galerie, une fresque du xv" siècle anime de ses jolies couleurs claires cette retraite calme et pieuse : c'est \x\\v Aiinoiiciûlioii peinte en 1451 par Juste d'Allemagne, qu'on croit être un peintre souabe, de Ravcnsbourg ; l'ange (iabriel aux larges ailes vertes
et bleues s'agenouille dans sa chasuble d'or aux pieds de la Vierge souriante et modeste; les phj^sionomies sont à peine indiquées, mais les gestes de l'ange et de la Madone sont simples, pieux et touchants ; la scène miraculeuse se passe dans un oratoire d'une élégance exquise ; un vase de Delft sur l'appui de la fenêtre porte une fleur penchante, et à travers les arcs et la baie de la porte se déroule un doux pa3-sage d'orangers et de pins maritimes. Lorsqu'on détache ses yeux de cette fresque naïve et charmante, on voit à travers les arcs réels, comme à travers les arcs peints, un paysage tranquille, lumineux et l)leu;'itre :
([Unique au centre 1 l'une ville dévorée d'activité, on se croirait dans la plus pa- ' ifîque des retraites, dans un âge incertain et que rien ne trouble, l'àme heureuse, enfantine et calmée.
Le dédale des vieilles rues mène vite de Santa l'Maria di Castello à San Donato, vieille petite église obscure, fortement construite et dont le chevet est surmonté d'un clocher roman, hexagonal, tout ajouré d'arcades étroites et légères. A quelques pas de là subsiste encore Sant'Agostino, aujourd'hui désaffecté et à demi ruiné : sur les vieilles pierres de sa façade gothique aux assises noires et blanches, des plantes parasites poussent à foison et la cime se couronne au printem]:)s de toute une floraison de giroflées sauvages. San Giovanni di Prè est resté moins à l'abandon mais est aussi pittoresque : c'est une ancienne église fortifiée qui regarde le port près de la Darsena ; tout autour, de curieuses maisons populaires se pressent et offrent leurs murs blancs au soleil. San Stefano construit vers
ÉkHsc San Cjiov:
di Pr
L'ART DLf MOYEN AGE A GENES 2q
la même époque à l'autre bout de la ville, au nord de Carignano, dans un tout autre style, est une église gothique blanche et noire demeurée seule de son temps dans un quartier tout envahi par d'énormes constructions
Église Sin Doiiato.
neuves. Mais la plus séduisante de toutes, celle qui évoque le mieux le passé de iTènes, c'est la petite église des Doria, San Matteo.
Fondé en 1 125 par 3lartino Doria, San Matteo a été reconstruit sur un terre-plein carré en 1278. L'intérieur en a été modifié au xvT siècle, mais la petite façade gothique, de marbres noirs et blancs, imbriquée de pierres tombales parmi lesquelles apparaît un sarcophage gréco-romain, n'a pas changé depuis plus de six siècles ; tout autour, d'étroits palais du moyen âge, la plujjart liàti-^ par di's Doria, jirojcttcnl de l'ombre sur
l'église : avec l'église communique, au nord, un vieux cloître aujourd'hui tout entouré de maisons et qu'a élevé de 1308 à 13 10, selon une inscription, un certain Marco Veneto, qu'on croit avoir été un vénitien fait prisonnier par les génois pendant une des nombreuses guerres des deux républiques ; les voûtes de ce cloître reposent sur des colonnettes géminées ; à l'un des angles, Marco Veneto a sculpté sur l'un des chapiteaux
des aigles aux ailes éployées, et sur un autre des figures de saints; de nombreuses inscriptions funéraires rappellent le souvenir des anciens Doria: les dé- Ijris des statues d'Andréa et de Giovanni Andréa, brisées par la canaille en 1797. gisent là aussi : au (centre .
autour d'un vieux puits, lies citronniers cherchent le soleil que cachent toutes les vieilles maisons groupées 1 .^iist.* S.iii M.utco. capricieusement à
l'entour : de toutes parts le regard rencontre d'immenses façades gothiques et renaissance, des balcons suspendus à cinquante pieds du sol, des terrasses grimpant les unes sur les autres et chargées de palmes ; dans ces branches gazouille un peuple d'oiseaux ; des sons de cloches se mêlent à des cris d'enfant. Un peu de vie anime tout le passé qui dort là, et une poésie douce mais presque troublante tant elle est grave se dégage de la paix même de cette retraite.
Pour aller de San Matteo à San Lorenzo, la cathédrale, il faut en sortant de ce calme traverser les quartiers les plus populeux de (iènes. La beauté de .San Lorenzo n'est faite ni de l'idéale légèreté des églises gothiques du nord, ni de la grâce précise et pure des églises toscanes. Mais, vaste,
composite, enrichie par les goûts changeants de plusieurs siècles, elle offre cet intérêt de concilier en elle des styles très divers, dont la juxtaposition ou plutôt l'accord reste harmonieux et heureux.
Son origine première semble remonter aux environs de Tan S77, quand l'évèque Sabbatino voulut rapporter à Gènes et y mettre à l'abri de tout danger les reliques de saint Romulus. Selon d'autres versions, San Lorenzo n'aurait été fondé que vers 985 pour remplacer l'ancienne cathédrale San Siro, voisine de la rade et plus exposée aux incursions des pirates.
En tous cas, rien ne sulisiste plus de la primitive construction. Les parties romanes de San Lorenzo, qui sont les plus anciennes, ne datent que des dernières années duxr siècle ou des premières du xii" :
ce sont le narthex, les colonnes de la nef, et ces beaux portails latéraux .
dont les colonnettes et les arcs superposés, ornés de décorations symboliques, rappellent visiblement certains détails du style roman français, — rinceaux,
feuillages compliqués, animaux fantastiques pressés les uns contre les autres, et conçus par une imagination étrange, que hante le rêve d'un monde invisible tout proche, jaloux et menaçant. Ces portes romanes, avec leur arc en saillie soutenu par deux légères colonnes d'ordre composite et surmonté d'un joli balcon couvert par trois arcs noirs et blancs et par un fronton paré de volutes, avec l'ornementation fleurissante des piliers et de chaque linteau, avec leur frise délicate où frémissent des démons et des bêtes apocalypti([ues, sont, quoi(|ue riches et variées, con-
Façadc lie San Lorenzo-